I . Pour court
Discours sur les Duels. 195
soldats romains, jaloux envieux l'un de Fautre, car ou du tout il les debvoit avoir rendu amis, ou d'eux mesmes ^e debvoient estre reconciliez ou s'estre entretuez ; et par ce, si Caesar l'eust mis par escrit, l'histoire en fust estée plus gentille.
Par cest exemple donc de Caesar, il est bien aysé à conjecturer, comme les combats et les duels n'estoient guiere permis ny usitez parmy les Romains, car, s'ils le fussent estez, les deux soldats tant ennemys eussent bientost vuidé leur différent en deux ou trois coups d'espée, et en un tournemain sans y retourner si souvant. Aussy croy je que leurs consuls, empereurs et capitaines en faisoient des ordonnances et statuts et deffenses de ne venir là, affin qu'ils ne s'y amusassent, et tournassent toutes leurs animositez, poincts d'honneur et vaillances à bien servir leur republique, et aussy qu'en tels combats bien souvant se tue il tel soldat, ou tel capitaine qui, possible, seroit assez bastant pour gaigner une bataille, ou sauver un royaume, dont j'en alleguerois bien des exemples si je n'avois affaire ailleurs.
Mais quant à moy, il me semble que les deux soldats romains, sans couver si longuement une hayne, eussent mieux faict, toute deffence et service public mis à part, d'entrer au combat, et en eussent estez à jamais plus estimez, comme firent ces Horaces et Cuyraces, desquels la mémoire demeura immortelle, tant ils desmeslarent si vaillamment leur combat et si furieusement, que (comme disent aucuns qui en ont escrit), ainsin qu'ils alioient au corn-
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bat, et comme ils revinrent à approcher de trente pas, ils y eurent des uns ausquels le cœur attendrist, et les larmes vindrent aux yeux, d'une telle horreur de s'entretuer les uns et les autres, estant ainsin si proches parens ; mais ressongeans amprès qu'il y alloit du sallut et service public, par paction faicte, obstant toute considération, d'une rage cruelle s'entrecoururent les uns contre les autres et se combattirent, que le massacre s'en ensuivit tel, que nous lisons dans Tite Live. J'ay veu ce combat le mieux représenté que je vis jamais chose, en la maison de ville * de Lucques, là où vous verrez une furye de combattans paincte dans le visage, qu il ny reste • rien que la paroUe, et en tous six, toutes diverses sortes de postures et de gardes; si bien qu'il n'y reste aussi que le seul mouvement, et croy que nos tireurs d'armes nouveaux d'Italie en ont tiré patron en plusieurs de leurs jeux d'armes qu'ils nous ont appris.
Nous lisons de Marc Anthoine^ comme il deffia Octave Caesar au combat de sa personne à la sienne, encore qu'il fust plus vieux que luy, mais Octave le reffusa, disant qu'il avoit assez de diverses sortes et manières de mourir, sans mourir de celle là. La response certes est vile, et peu digne d'un tel Caesar, et d'un tel monarque. Je m'asseure que Jules Caesar, son oncle et son brave prédécesseur, n'eust pas
1. Probablement THôtel de ville. Il s'agit sans doute d'une fresque ou d'une tapisserie.