Lucrèce Borgia, femme d*Alphon$e d'Esté, duc de Ferrare
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s'y voulut trouver, laquelle pour lors estoit des plus belles et accomplies princesses de la chrestienté, fust pour le corps que pour l'esprit, qui parloit force belles langues. Aussy M. de Nemours, pour sa perfection, en estoit espris un peu beaucoup, et en portoit ses couleurs gris et noir, comme dict le conte, et une faveur qu'il avoit sur soy le jour de la bataille de Ravanne. Le combat ayant esté donc entrepris et vaillamment exécuté, l'un des deux combattans vint à estre si fort blessé
3ue, le sang luy coulant en grande abonance, luy vint à faillir, et, pour ce, tumber en terre. Son ennemy le pressa aussitost de se rendre, l'espée à la gorge. Sur quoy madame la duchesse, qui estoit aussy Donne et courtoise comme belle et vertueuse, touchée de pitié, pria à joinctes mains M. de Nemours qu'il fist despartir le combat, et que l'autre ne poursuivist point son ennemy jusques à la mort. Mais M. de Nemours luy respondit à cela : « Madame, vous ne doubtez point com- « bien je vous suis serviteur, et qu'il n'y a « chose au monde que je ne voulusse faire « pour vous rendre marque très asseurée de ma « volonté; mais en cecy je n'y puis rien; et « ne puis nullement onencer la loy du com- « bat, ny honnestement prier le vainqueur « contre la raison, ny luy oster ce qui est « sien par l'hazard de sa vie. »
Toutesfois ce faict se termina par une gentille invention ; car son parrain s'advança et dict : a Senor Azevedo (car ainsin s'appeloit « l'un des combattans, et l'autre le capitaine
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« Saincte Croix), je cognois bien au cœur du « capitaine Saincte Groix qu'il mourroit plus- « tost que de se rendre ; mais, voyant qu'il « n'y a point de moyen en son faict, je me « rends pour iuy. » Et ainsin demeura victorieux Azevedo, et en rendit grâces à Dieu, et fust emporté du camp avec grandes resjouyssances, pompes et magnificences; et fust soudain pensé Saincte Croix, et estanché le sang de sa playe, et ses gens l'emportarent avec ses armes lesquelles Azevedo s'estant oublié dès le camp de les emporter avec Iuy, envoya demander (comme à Iuy appartenantes) pour s'en triumpher; mais on ne les voulut randre; dont les plaintes en estant venues à M. de Nemours, M. de Ferrare, par M. de Bayard, qui en avoit esté le mareschal de camp, Iuy fist donner commission d'aller dire à Saincte Croix qu'il eust à les rendre; que s'il y contredisoit, que M. de Nemours le tairoit rapporter dans le camp où Iuy seroit la playe descousue, et le mettroit on en la mesme sorte et mesme estât que son ennCmy *' l'avoit laissé quand son parrain s'estoit randu pour Iuy. Quoy voyant Saincte Croix, qu'il estoit forcé par les loix du combat de le faire, et qu'il n'en pouvoit plus, les rendit à M. de Bayard, qui les rendit au vainqueur, ainsin Que la raison le vouloit. Il est vray qu'il y a des gens pointilleux qui pourroient arguer là dessus ; car puisqu'il avoit laissé les armes dans le camp, fust ou par oubly ou par ignorance de son debvoir, ou pour autre subject qui s'allegueroit bien là dessus mes-
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huy, il n'estoit plus receu de droit de redemander ne retirer ce qu'il avoit laissé en place. Je m'en rapporte au dire des grands capitaines ; et quant à moy, je y penserois en faire là dessus un discours plein d'argumens et raisons, et qui seroit beau.
A ce que conte l'histoire, le capitaine Saincte Croix eust un tel coup sur la cuisse, au'il en eust tout le haut coupé jusqu'à l'os, dont en saillit aussitost si grande abondance de sang,
Su'ainsin qu'il cuyda marcher pour se venger, tumba ; quoy voyant, Azevedo luy dict :
« Rends toi, Saincte Croix, ou je te tueray. » Mais il ne luy respondict rien, ains se mit sur le cul, tenant son espée au poing et faisant ses exclamations, délibère plutost mourir que de se rendre. Alors Azevedo luy dict : « Levé toi donc, Saincte Croix, car je ne te frapperay jamais ainsin » ; aussy il y fàisoit dangereux, dict le conte, comme à un homme désespéré et de grand cœur ; puis il se releva et marcha deux pas, et tumba pour la seconde fois quasy ' le visage contre terre, et eust Azevedo l'espée levée une fois pour luy couper la teste : ce qu'il eust bien faict s'il eust voulu, mais il retira son coup, et pour tout cela ne se voulut jamais rendre; et ce fust lors que la duchesse pria M. de Nemours pour luy, car il n'en pouvoit plus; et s'il eust demeuré guierres plus ainsin perdant son sang, il estoit mort, demeurant sans remède.
Ceste invention du parrain fiist très gentille. Toutesfois, Ton y peut là dessus disputer beaucoup de beaux traicts, à sçavoir si le
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parrain se pduvoit rendre pour son filleul, et s'il n'y alloit point de l'honneur du filleul, et pour autres choses que je laisse aux plus gentilset habiles duellistes à débattre et décider cela. Cest Azevedo fustfort honnoré des François, et mené en triumphe avec trompettes et clairons au logis de M. de Nemours, qui le festoya avec grand honneur, qu'il recogneut pourtant très mal despuis, à ce que dict le conte, qui luy fust une grande laschetté. Il n'en dict le subject; mais est à présumer qu'il porta les armes contre M. de Nemours amprès, et se banda formellement contre lesFrançois*. Azevedo estoit l'assaillant, et avoit son parrain Federic de Bozollo, de. la maison de Gonzague, et ne sachant de quelles armes avoit à combattre, s'estoit garny de tout ce qui luy. estoit nécessaire en homme d'armes à la genette* et à pied, et en toutes les sortes qu'il pouvoit imaginer qu'on sceust et deubst combattre. Peu amprès, Azevedo s'estant entré dans le camp, le prieur de Messine vint porter deux segrettes* et deux rapières bien trenchantes (j'useray ainsin de ces mots du temps passé pour suivre le texte, et mieux observer et honorer l'antiquité) et deux poignards, les-
. I . Je ne comprends pas comment cet Azevedo, Espagnol, pouvait être blâmé de porter les armes contre le duc de Nemours, ennemi de son pays.
2. A la gineta, comme les chevau- légers des armées espagnoles. Ils avaient une cotte de mailles au lieu de cuirasse, et leurs chevaux n'étaient pas bardés comme ceux des hommes d'armes.
3. Armure de tête; c'était soit une calotte d'acier, soit un camail de mailles qu'on portait sous le casque de tournoi.
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quels il présenta au seigneur Azevedo pour choisir, et qu'il prist ce qu'il luyestoitbesoing; et ce faict, se mit Saincte Croix dans le camp. Tous deux se jettarent à genoux pour faire leurs prières à Dieu. Amprès furent tastez par leurs parrains, sçavoir s'ils n'avoient nulles armes ny charmes soubs leurs vestemens et sur eux. Ce faict, chascun vuida le camp, qu'il n'y demeura que les deux combattans, les deux parrains et le bon capitaine Bayard qui, par M. de Nemours et le duc dcFerrare, et pour plus l'honnorer, et aussy qu'il n'y avoit homme qui s'entendist mieux à ces affaires, fust ordonné maistre et garde du camp. Le herault commança à faire son cry, tel qu'on a accoustumé faire en tel cas, que nul ne fist signe, crachast, toussast, fist autres choses dont nul desdicts combattans peust estre advisé. Ce faict, marcharent l'un contre l'autre. Azevedo prit son poignard en une main, et sa rapière de l'autre ; mais Saincte Croix mit son poignard au fourreau, et tint seulement sa rapière. Il ne faut doubter si le combat devoit estre mortel, car ils n'âvoient nulles armes pour se couvrir.
Parquoy amprès plusieurs coups tirez, arriva ce qui a esté dict. Par.ainsin, le combat fust fini; lequel certes fust beau et signallé, et auquel et en celuy des quatre Florantinsse doibvent plusieurs choses observer. L'une, comme j'ay dict, c'est la reddition du parrain pour le filleul, et si elle porte coup, laquelle certainement le peut porter grand, si l'on doit prandre au pied de l'escriture les loix des Lombards
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sur ce faict, ainsin que j'ay ouy dire à beaucoup de gallands hommes et capitaines, à la sentance desquels je m'en rapporte mieux qu'à mon advis, pour estre plus sufifisans cent fois que moy. L autre chose qui est à notter, est les courtoisies que ces gallands hommes combattans s'usarent les uns aux autres ; ne se privilegeans nullement des loix rigoureuses permises en ces faicts, et se con tan tans seulement de la reddition et non de la vie, ny de la servitude et autres conditions viles et ignominieuses qu'ils leur pouvoient imposer : et certes Azevedo fust encore plus courtois que tous. Il est bien vray qu'il y en a aucuns qui, voyans leurs ennemys de grand cœur et désespérez, craignent de les poursuivre chaudement, car c'est chose qu'on doit autant craindre Qu'une personne olessée à la mort, car vous la voyez faire des efforts et des violances, et se lancer contre son ennemy comme lyon enragé. Voylà pourquoy les plus ad visez et fins s'en tiennent loing et ne les approchant voluntiers, de peur de leur dernière rage et vaillance, ainsin que fist le seigneur de Jarnac à feu M. de La Chastaigneraye mon oncle, qu'il ne voulut approcher de près lorsqu'il luy eust donné le coup de jarret ; car il le cognoissoit de longue main pour un des plus vaillans et déterminez hommes du monae, et qui ne faudroit d'exercer sa dernière furie determinement, ainsin qu'il se lança sur luy par deux fois; ce que craignant, l'autre temporisa tousjours, et eust loisir^ d'attendre que le roy eust jette le baston. La troisiesme chose qui est à
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notter, sont les mots que dict le Florantin à l'autre, qu'il ne recognoissoit aucun prince dans le camp que luy; et ce que dict M. de Nemours à madame la duchesse, s'excusant qu'il n'avoit là aucune puissance sur le vainqueur, ainsin qu'il est vray, selon les anciens articles de la loy du duel.
Mais il y a eu despuis des roys, princes et seigneurs souverains et leurs généraux, qui, voyans les abus et les cruautez en cela par trop grandes, lorsqu'ils ont accordé les camps, se sont reservez des puissances et auctoritez pour en disposer comme bon leur sembleroit, et comme grands juges et souverains magistrats ; ainsin que fist le roy François au combat de Cersay et Vigniers*,qui fiist faict à Moulins au retour du camp de Pied-
I . Helyon de Barbanson, sieur de Sarza^r, et François de Saint-Julian, sieur de Venyers. — Il existe une pièce : l'Ordre au combat de deux gentilhommes faict en la ville de MoulinSy goth. in-40, relative à ce duel. Voir également les ordonnances de François iil" (Bibl. nai., Coll. de Mesmes, ms. 272, f» 244), et un passage intéressant des Variétés historiques d'Edouard Foumier, t. III, p. 93, que nous complétons par quelques vers peu connus :
Dixain des deux combatans à Moulins au moys de février 1538, que monseigneur de Montmorency fut créé conestable de France.
Remerciez, o Serzay et Venyer, A deux genoulx le roy clément et preux, Car ce dimenche estoit le jour dernier De l'un ou l'autre et peult estre des deux ; Mais luy voiant (^u'en ce lieu hazardeux Bien peu gaignoit la vieillesse esveillée, Encores moins jeunesse travaillée.
Dardant fureur pour chasser la discorde, En vous ostant la mort apj^areillée Par double vye a fait miséricorde.
(Bibl. nat. Suppl. franc. 311.)
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mont ; car ne voulant voir le dernier hazard de la fortune en ce combat, jetta le baston et en décida, ainsin que le conte en est bien escrit dans les mémoires de M. du Belay, lequel je me passeray de transcrire icy, puisqu il est très bien et à plein escrit dans ce livre : et l'ay ouy ainsin raconter à feu M. le connestable dans Moulins, et en ce lieu mesme, , dont il s'en debvoit bien souvenir, car ce fût là, et lorsqu'il fust faict connestable, le disoit il ; de mesme façon jetta il aussy le baston à Fontainebleau pour le combat de Juillem Romero * et de l'autre espaignol , plus certes parce qu'il voyoit au'ils ne faisdient rien qui vaille, sinon baainer de parolles, de gestes et de desmarches, que pour autre subject, comme j'ay ouy dire à ceux qui y estoient.
Le roy Henry son fils en fist de mesme au combat de M. de La Chastaigneraye, jetta de mesme le baston, mais trop tard, et ce jettement de baston, que leurs Majestez tenoient en la main, et le tiroient, portoit telle loy en soy si rigoureuse, qu'aussitost qu'il estoit tiré il ne ralloit sur la vie que pas un des deux combattans passast plus oultre, ains qu'il cessast et retirast aussitost son coup, quand bien il l'auroit tout prest de le faire; et puis
I . Julien Romero, capitaine espagnol, étant au service de François I*"", avait obtenu l'autorisation de se battre en champ clos contre un de ses compatriotes ; mais ce dernier hésita à faire briller les mérites de son adversaire et se déroba en plaisantant. Voir Jean de Mergey, Mémoins, coll. yikh&ad et Poujoulat, i'« série, ix, 5 $9.
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soudain les juges, mareschaux et gardes du camp survenoient, qui separoient le tout.
M. le grand maistre de Chaumont, lieutenant du rov en Testât de Milan, accorda un combat à dfeux Espaignols aussy à Parme, qui luy en avoient requis'. L'un se nommoit le seigneur Peralte, qui autresfois avoit esté au service du roy de France, et fust tué d'un coup de faucon* (je parle à l'antique) au camp de La Fosse, ainsin que le seigneur Jehan Jacques' chassoit l'armée du pape; et l'autre Espaignol s'appelloit le capitaine Aldano; leur combat lust à cheval à la genette* et à la rapière, et le poignard (ainsin parloit on alors), et chascun trois dards à la main. Le parrain de Peralte fust un autre Espaignol, et celuy d'Aldano fust le gemil capitaine Molard. Il avoit tant neigé que leur combat se fist en la place de Parme où on l'avoit relevée*, et n'y ayant autres barrières que de neige. Chascun des deux combattans nst très bien son debvoir ; et enfin le seigneur de Chaumont, qui avoit donné le camp et en estoit juge, les fist sortir en pareil honneur. Voylà comment aucuns roys, princes et juges de camps, se sont attribuez ces prééminences et authoritez, pour mieux en adoucir les rigueurs, et ne les faire venir à leurs extre-