Lisez animai ou âne
^6 Livre II, Chapitre IL
faisoit autre chose que hanter les églises, les monastères, les couvents, faire prier pour luy et se recommander à Dieu, faire ses pasques ordinairement, et sur tout le jour du combat, amprès avoir ouy la messe très dévotement.
Du despuis il s'en désista bien, pour accomplir le proverbe : Passato il ponte, gabato il santo \ car il se fist huguenot très ferme. Sur quoy le susdict M. de Sansac, grand capitaine en son temps, lequel, quelquesfois se mettant en ses resveries et discours de guerre, et mesmes sur les chevalliers errans ae la Table Ronde, il disoit en jurant et blasphémant aussy Dien que si ce fust esté une chose fort sérieuse et de grand' consequance, parlant des vaillances de Tristan et de Lancellot du Lac, que Tristan estoit cent fois plus vaillant et courageux que Lancellot, parce que, quand il fallut se combattre, Tristan se nant en sa seule valeur, n'emprumta aucune seule deffence ny assistance de Dieu, sinon de son bon cœur, son espée et valeur ; mais Lancellot ne faisoit que se recommander à Dieu et le prier, dont c'estoit grand signe qu'il n'avoit pas bonne opinion ny fiance de luy, et qu'il a voit peur, et pour ce appelloit Dieu à son aydepour comoattre pour luy. Si est ce qu'il n y a que de se recommander à ce grand Dieu, et avoir en luy sa seule fiance, et non ailleurs. De mesmes en disoit il de feu mon oncle, et du seigneur de Jarnac ; et en faisoit pareilles comparaisons. Je me suis un peu extravagué
i. Le pont passé, on se moque du saint.
en ce discours; mais le pardon m'en doit estre fait, puisque la cause me touche.
Pour retourner donc à nos premières erres, je dis que quelquesfois on faict des courtoisies aux ennemys vaincus, pour plusieurs raisons qui seroient trop longues à desduire, dont je m'en remets aux gallans hommes qui ont veu et en ont discouru ; mais je feray ce conte :
Au voyage que fist feu M. de Guyze le grand en Italie et au royaume de Naples', il se fist, près de Rome, à Monte Rotondo, un combat entre un capitaine italian (estant au service du roy pourtant) et un capitaine gascon, nommé le capitaine Prouilian. Le subject de leur querelle estoit grand ; car Prouilian avoit dict que tous les Italiens estoient bougres (c'estoit trop). Le capitaine italien, qui estoit un bon et brave capitaine, et qui avoit une fort belle façon à mon gré, de belle et haute taille, maigre et sec, et noiraut, voulut purger ceux de sa nation de ce vice, par combat de son corps à l'autre, le deffia en camp clos par un cartel. Pour lors toute l'armée estoit campée et logée à Monte Rotondo, où le camp estoit assigné. M. de Pienne* (gentil cavallier s'il en fust onc, et qui avoit lors deux compaignies de gens de pied soubs M. de Nemours, couronnel de l'infanterie) fust parrain de Prouilian, et croy que Paulo Jordan ' estoit celuy de l'Italien. Estant entrez dans le camp, solemnitez toutes faictes, la