‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles (volume 4)Chapitre 6 sur 157 · Livre IT, Chapitre II. I · texte numérisé non relu

Livre IT, Chapitre II. I

grands efforts qu'il feisoit à sa playe, et à en'* leier sang, eniendii fort bien i'adveriissement, et amassant du sable, duquel le camp esioit aplanny, pour favoriser les deux combatlans, s'il fust esté rabotieux, ne faillit d'en jetler dans les yeux et la bouche de son ennemy; si bien qu'il fust contrainct de se rendre, ce disent les partisans du baron, dont criarent : « Il se rend. « Ceux de Fandilles disent que non; et parce que le grand bruit et grosse rumeur ae cest eschaffaut rompu et de l'escandale arrivé continuoit tousjours, on ne peust rien ouyr de ce que drsrent les combattans. M. de Bouillon, comme juge, ordonna qu'ils fussent séparez, ei soudain le baron se leva et se mit à faire estancher sa playe et se penser, car il n'en pouvoit plus : et ainsin qu'il vouloit disposer de son ennemy à sa volonté, et luy foire pastir la mesme peine que l'autre luy avoit préparée et assignée, il y eust une très grande altercation entre les parrains, d'autant que M. le vidasme, parrain de Fandilles, disoit et atfermoit tousjours qu'il n'avoit jamais ouy la voix de son filleul, ny la parole qu'il se rendist. Le parrain du baron {il me semble avoir entendu que e'estoit M. de Pavan', de Lorraine, brave et vaillant gentilhomme) affermoit tousjours le contraire, et vouloit que son filleul Iriumphast et usast des loix du camp, qu'il avoit acquises justement. Mais M. de Bouillon, pre-

I acquises jusieznejii. mais m, ue douiliuij, pre-

^H nant advis de soy et d'autres grands capi- ^h

^^^H t. Charles df Contes de Pavanl. ^^^|

laines, ordonna que les choses n'iroient plus avant ; et se jcontenteroit le baron de la raison, d'autant qu'il y avoit fort à disputer là dessus, pour le doute qu'on avoit de !a redition, qu'on n'avoil peu avoir ouy clairement. Pour fin, les deux combatians firent très vaillamment, et le vaincu par amprès ne laissa à se trouver dans de bons lieux pour le service du roy, et mourut honnorablement à l'assaut de Caunis', assiégé par M. le marescha! de Brissac, et y fust remarqué pour avoir monté des premiers à la brêsche et tué au plus haut. l'ay esté possible trop long en ce conte; mais parce qu'il est beau, '[C n'y ay rien voulu oublier, 1 ayant ouy conter à feu M. le vidasme et à d'autres honnestes gentilshommes, partisans tant d'un costé que d'autre. Par ainsin voyons nous les misérables et ignominieuses peines que les vainqueurs don noient aux vaincus ; car ne faut poinci doubter que si la chose ne fust estée un peu doubteuse en ce combat, que ledicl baron n'eust faict brusier son homme ainsin qu'il avoit raison, aussy que Dieu, possible, ne voulut pas pour sa querelle injuste.

Messire Ollivier de la Marche, en son vivant gentil chevallier certes et fort accomply pour les armes et pour la plume, premier maistre d'hostel de l'archiduc Philippes, comie de Flandres, raconte en ses Mémoires^ un combat qui fust fait de son temps à Valanciennes devant le bon duc Philippes, qui est

IConi, assiégé en I(j7> Livre I, chsp. xxxli.

i6 Livre II, Chapitre IL

certes plaisant pour la forme des armes par lesquelles il fust mené, et pour aucunes cerimonies badines qui y furent oDservées, car autrement il fust tragicque, car le vaincu fust tué et pendu. Le subject estoit fondé sur un privilège que les empereurs et comtes de Haynaut donnarent jadis à ladite ville de Valanciennes, que, quand un homme avoit tué un autre de beau faict (il use ainsin de ce mot qui n'est point mauvais), qu'est à dire en son corps deffendant et sans supercherie ny advantage, il pouvoit venir demander sa franchise de Valanciennes, et qu'il vouloit maintenir à l'escu £i au baston qu'il avoit tué fort bien son homme sans advantage et en homme de bien; et sur ce luy estoit accordé sa franchise; et nul ne luy pouvoit rien demander pour ceste Querelle, sinon qu'on la prist et maintinst à 1 escu et au baston , et donnant la loy de la ville; ainsin parle il.

Advint qu'un Mahuot avoit tué un parent de Jacotin Plouvier; et fust poursuivy ledict Mahuot, debvant la loy de Valanciennes, et disoit Jacotin qu'il avoit tué son parent de guet apens. non pas de beau faict; et pour ce le combat fust accordé par ceux de la ville et qui estoient juges, et non le duc Philippes, pour ne déroger à la loy, bien qu'il fust leur souverain et y fust présent. Il s'y trouva aussy grand peuple, mais sur la vie il n'osoit dire mot, ny faire un seul bruit; et celuy qui leur comni^ndoit avoit un baston, et leur crioit : « Gare le ban ! » si qu'un chascun se tenoit coy, craignant la justice et

la perte de la vie. Le camp clos estoit«tout rond , où il n'y avoit qu'une entrée et deux chaires mises l'une devant l'autre, toutes deux couvertes de noir (notez ce poinct), pour y faire assoir les combattants attendant l'heure. Cependant avant combattre fiist apporté le livre messel, sur lequel prestarent serment l'un l'autre : cela s'usoit fort anciennement, lis avoient tous deux semblables habillemens de cuir boully, cousu sur eux fort estroictement, tant aux corps, bras, que jambes, les testes rases, les pieds nuds, les ongles coupez des mains et des pieds aussy ; cela se faisoit à cause dés prises. Et m'estonne qu'il ne parle de la barbe; car la prise y est très bonne quand elle est fort longue et de grande estofe, comme de ce temps là elle se portoit% et aujourd'huy en acommence on à reprendre la coustume. Pour armes deffencives, ils avoient un escu, la pointe dessus et en haut, d'autant qu'en bas n'apartenoit qu'aux nobles à l'y porter, ce qui est à noter*. Pour ofFencives, ifs avoient un bon gros baston de meslier* d'une

1. Lebœuf, d'après Sauvai, dit qu'en ij2o la propriété de Clagny, près de Versailles, passa aux mains d'Anne Dauvet, qui épousa Pierre Lescot. Leur fils, abbé de Clermont, fut gratifié du singulier privilège de conserver la barbe longue, tandis qu'alors la mode voulait qu'on la {)ortât courte.

2. L'écu était un bouclier de la forme d'un triangle équilatéral que les chevaliers portaient Upointe en bas. Lorsqu'on expsait l'écu armorié d'un gentilhomme la pointe en haut, c'était lui faire l'affront le plus sanglant. On l'exposait ainsi dans la cérémonie de dégradation pour trahison ou for£éiiture.

j. Afej/i«r, néflier.

Branthôme, VIU. a

i8 Livre II, Chapitre II.

mesme mesure. Ce bois est fort dur : aussy les bonnes boulles de parmaille^ se font à Naples de ce bois. Le baston de la croix de frère Jehan des Entommeures, dans Rabelais, dont il se servoit si bien, estoit de cormier, qui est un bois aussy bien fort et dur. Avant qu'ils s'allassent affronter, ils demandèrent trois choses : sucre, cendres et oincture.

Aussitost leur furent apportez deux bassins

Î)leins de graisse. (Quelle cerimonie!) Les uicteurs de Turquie oignent ainsin le corps de graisse ou d'huile, pour faire mieux glisser les prises*. Amprès, leur furent apportez deux bassins de cendres pour oster la graisse de leurs mains, et qu'ils peussent mieux tenir leurs escus et leurs bastons. Voylà pour la seconde cerimonie; et pour la troisième, fust mise en la bouche d'un chascun d'eux une

I)ortion de sucre, autant à l'un comme à 'autre (pensez encore qu'elle fust pesée), pour recouvrer et entretenir leur haleine et la salive. Voylà un plaisant mystère! En Turquie, les messagers et laquais usent de ces sucres ainsin en leurs bouches quand ils vont par pays à faire grande diligence, pour pareille raison. Notez aussy que, de chascun trois mets en fust faict essay debvant eux, comme l'on fait debvant les roys et princes. (Quel essay I) Venant donc aux mains, pour abréger mon conte, Mahuot amassa du sable dont le camp estoit semé, et en jetta aux yeux et visage de Jacotin, et en mesme instant luy

i. Les boules du jeu de mail.

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