I . Le maréchal de Brissac
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« Pliez vous le bras, et portez le en escharpe « pour quelques jours ; au moins qu'il ne soit « dict que je soye esté blessé sans blesser, et « qu'il n'y aille point tant de mon honneur, « et qu'il ayt plus de subject à ceux qui « nous voudront accorder de le faire, si j en « eschape. » — « Vrayement, » dict l'autre, « je « le veux ; » et se souillant un peu le bras au. sang de l'autre, il fist la mine, et le dict, qu'il avoit esté blessé, mais que ce n'estoit rien, et qu'il voudroit avoir donné beaucoup et que l'autre ne le fust pas plus ; lequel pourtant se guérit avec grand'peine; et furent amprès faicts bons amys comme devant sans peu de difficulté, à cause de ceste légère blessure prétendue, et aussy que l'autre voulut en cela recognoistre l'obligation qu'il luy avoit de la vie. Ceste courtoisie est belle, et sur laquelle il y a beaucoup à gloser et à discourir.
Ce grand capitaine et brave Jannin de Medicis mit au monde * ces deux braves et vaillants capitaines qui ont estez déspuis , et tant fidellement servy la France, San Petro Corso, et Jehan de Turin. Estans donc tous deux soubs sa charçe, vinrent avoir une question ensemble; et la voulant accorder Jannin de Medicis, jamais il ne peut, encore qu'il en tentast tous les moyens, cognoissant bien leur humeur et vaillance, que s'ils en venoient là, qu'ils se tueroient. Par quoy, de despit et de quoy ils ne le vouloient croire en accord, il
I . L'auteur ne veut pas dire que Jeannin de Médicis était leur père, mais qu'il les avait formés au métier des armes.
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prit sa cappe ^, et la mit en deux, et en donna à chascun sa moytié, et deux bonnes espées, et les enferma dans une salle, et leur commanda qu'ils ne sortiroient jamais de là qu'ils ne fussent d'accord, en quelque façon que ce fust, et n'eussent vuidé leur differand du tout. Ils vinrent donc aux mains. Jehan de Turin donna une estoquade au front à San Petro, petite pourtant, mais d'importance, d'autant que le sang luy commança aussitost à couller sur les yeux et le long du visage, si bien qu'à tous les coups il luy falloit porter la main pour essuyer les yeux. Sur quoy Jehan de Turin lui dict : « San Petro Corso, arreste « toy et bande un peu ta playe. » L'autre, le prenant au mot, print son mouchoir et la banda au mieux qu'il peut, puis se remirent au jeu, et si rudement, que Jehan de Turin eust un si grand coup sur son espée, qu'elle luy eschappa de la main. Sur quoy San Petro se voulant revancher de semblable courtoisie , luy dict : « Jehan de Turin , « amasse ton espée, car je ne te veux point « blesser avec advantage » ; et luy donna loysir de l'amasser. Et pour la troisiesme fois retournarent au combat : à quoy ayant esgard les spectateurs, qui regardoient les uns par les grilles de la salle, les autres par les fantes et trous de la porte, en vindrent faire le rapport à Jehan de Medicis, et le prier de les
I . On se battait alors avec la cape roulée autour du bras gauche pour parer les coups. J'ai vu encore à Madrid, il y a quelques années, un maître d'armes qui apprenait à faire assaut avec le manteau et le fleuret.
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séparer, et mettre ordre d'accord, autrement ils se paracheveroient de tuer. Par quoy il vint aussitost, et, entrant dans la salle, il les trouva tous deux, Pun deçà, et l'autre delà, tumbez et couchez par terre, n'en pouvant plus pour les grandes blessures qu'ils s'estoient entre données, et du grand sang respandu. Soudain, il les fist lever et secourir, et si curieusement penser, qu'ils furent guéris quelque temps amprès; desquels despuis la France a tiré de bons et grands services, tant deçà que delà les monts. J'ay ouy faire ce conte à feu M. de Cypiere, qui estoit très grand amy et de l'un et de l'autre. Voylà de belles bontez et courtoisies de cavalliers, sur lesquelles on dispute quelle fust la plus grande, celle de Jehan de Turin , ou celle de San Petro Corso; mais il ne faut doubler que la première fust plus grande, d'autant que la seconde ne la fist que suivre amprès, et rendre ce qu'elle debvoit. Au demeurant, si elles se debvoient faire, je m'en rapporte aux braves discoureurs des combats, au moins je dis la première; car pour la seconde, elle se debvoit faire pour rendre la pareille; autrement ce fust esté un villain reproche s'il eust faict autrement; mais aussy eust on bien blasmé le premier de sa première courtoisie, s'il luy fiist arrivé mal, et que l'autre l'eust tué, en donnant si grand advantage à son ennemy, puisqu'il le tenoit quasy à sa mercy et à son advantage : el y en a beaucoup oui disent que ce fust esté bien employé si 1 autre Peust tué tout à plat, puisqu'il ne
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sçavoit user de sa victoire, laquelle il mesprisoit. Quoy qu'il en soit pourtant, la courtoisie est tousjours à louer, et sent mieux son gallant homme et son chrestien.
Or, c'est assez allégué de vieux exemples ; ramenons au moins aucuns modernes, que j'ay veu arriver en nos cours de France. Feu M. de Bussy, un très brave de son temps, eust une parolle de guerre * contre un brave gentilhomme nommé M. de La Ferté, tous deux estans au service et à la cour de Monsieur, et encore qu'ils eussent estez grands amys et obligez l'un à l'autre. S' estans donc desfiez et venus en combat, M. de Bussy vient à blesser M. de La Ferté, en telle sorte que le voyant ne faire que parer aux coups, l'ayant atteint où il falloit , il luy dict : « Frère, je cognois que vous en avez assez, et « que vostre blesseure ne vous permet pas « plus de vous deffendre selon vostre brave et « généreux courage, encore que je le sçache « tel qu'il combattroit jusqu'à la dernière « goutte du sang de vostre corps; par quoy, « je suis d'advis que nous remettions la partie « à un' autre fois, et que je vous conduise « pour vous faire penser. » M. de La Ferté le prist au mot; car, outre sa blesseure, il
I . Une parole injurieuse qui exigeait une réparation par les armes. Le Journal de Fayet (édité par Luzarches, Tours, i8î2, in-i2, p. 14) raconte ainsi ce duel et complète les détails donnés par Branthôme : « Au mois de febvrier i $79, Monsieur le duc estant à Alençon, Bussy, son mignon, appela M. de La Ferté en une prairie où ils se combattirent ; le sieur de La Ferté demeura sur la place bien blessé, dont il est gary, et Bussy s'en alla sans aulcune blessure. »
i}2 Liv-RE II, Chapitre II.
estoitfort estroppié d'un pied, dont la moytié luy avoit esté emportée d'un canon qui s'esclatta dans la gallere de M. du Mayne, au voyage qu'il fist en la Morée, en la compaignie de don Joan d'Austrie, gênerai du roy d'Espaigne; et pour ce estoit il fort impost*. Si eust il encore du sang de M. de Bussy, se disoit on, et luy fist vaillamment teste, ainsin qu'il le sceut bien louer amprès ; et ses vaillantises qu'il a faict aux guerres ont bien monstre qu'il estoit digne de louange. Ainsin se passa ce combat et courtoisie entr'eux, et amprès se rendirent bons amys.
M. le comte de Grand Pré', gentil cavallier s'il en fust onc à la cour, doux, courtois et gracieux, mais au demeurant brave et vaillant comme l'espée, et très beau gentilhomme, il eust un différant avec M. de Givry *, gentilhomme accomply des mesmes belles condictions que ledict comte ; tous deux ayant commandé, l'un qui est le comte, à un régiment de gens de pied, en lequel il y a beaucoup acquis de réputation, et ledict Givry, maistre de camp de la cavallerie légère, que le roy luy donna amprès que ce brave M. de Sagonne* eust pris le party de la Ligue. Ces braves gentilshommes donc se desfiarent et s'appellarent. Estans en combat, le malheur