‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles (volume 4)Chapitre 77 sur 157 · François de Guise · texte numérisé non relu

François de Guise

2. Laurent de Maugiron, si^ de Montléans, lieutenant général en Dauphinéde 1550 à 1566 et de 1578 à 1588.

combat. M. de Guyse, qui gouvernoit tout pour lors, prie le roy de le leur deffendre et de les accorder. Et pour ce les ayant faict venir tous deux devant luy en son cabinet, devant M. de Guyse et autres grands capitaines y appeliez^ furent accordez, avec un grand esbayssement de force gens que j'en vis à la cour, d'autant que ledict capitaine Rance avoit un doigt de la main coupé; ce qui fiist un grand cas, car un membre osté et à dire * ne se peut pas bonnement reparer par un accord, sinon que Ton ne se batte, ou bien par un autre membre coupé^ selon la loy de talion de jadis, membre pour membre, ou par mort, ou grande satisfaction de paroles, jusqu'à quelque forme de pardon.

Et c'est ce que j'ouy dire une fois audict M. de Guyse, qu'un gentifeomme, pour faire réparation à un autre qu'il aura grandement offancé, ne se fera point de tort de dire : « Je vous prie me pardonner » ; mais en disant ce mot il faut qu'il mette la main sur son espée ou sur la dague, avec une contenance asseurée, qui est autant à dire qu'il use de ce mot pour se soubmettre à une honneste satisfaction ; que s'il ne s'en veut contenter, il monstre, par sa contenance et façon de la main sur ces armes, qu'il est prest de luyen faire raison par icelles. Il faut bien estre discret à manier ainsin son espée ; car de telle façon et contenance altiere

l'A dire, pour manquant. Expression très usitée au seizième siècle et au commencement du dix-septième. « César ne trouva à dire que quelque quatre cents hommes... » Perrot d'Ablancourt, Commentaires de César.

Discours sur les Duels. 155

la pourroit il toucher que sa partie s'en esmouveroit; car queiquesfois une mine desdaigneuse picque bien autant qu'une parolle. Il y a aussy des mots touchant ces pardons, qui portent les uns plus que les autres, et grande differance entr'eux, comme de dire simplement : « Pardonnez moy » , ou bien : « Je vous prie me pardonner » , ou : « Je vous demande pardon » et autres mots tendants à cela, sur lesquels il y a bien à gloser ; dont je m'en remets aux grands capitaines à en décider, ensemble à la maxime et proposition dudict M. de Guyse que je viens de dire qu'il tenoit. Tant y a, pour tourner à nostre querelle et accord de M. de Maugiron et du capitaine Rance, le roy les accorda de telle façon, que l'on ne la peut bien sçavoir jamais au vray.

Les uns en disoient d'une sorte, les autres de l'autre. La plus saine voix estoit que le roy avoit tout pris sur luy, et confirmé l'honneur de l'un et l'autre par belles parolles et la bonne réputation qu'il avoit d'eux et de leur valleur, si bien qu'ils demeurarent sans aucune tache ; et despuis, tous deux firent en beaucoup de bons lieux grande preuve de leur vertu et vaillance, -et de bons services à nos roys, comme fist M. de Maugiron, en Testât de lieutenant de roy en Daufiné, et M. de Rance, en maistre de camp de dix enseignes et chevallier de l'ordre; dont ce fust esté grand dommage si ces deux gens de bien se fussent tuez en un combat singulier. En quoy le roy et M. de Guyse procedarent sagement de les accorder.

156 Livre II, Chapitre IL

Si le roy Henry son père en eust faict de mesme à Tendroict de M. de La Chastaigneraye et M. de Jarnac, il eust mieux faict, et eust sauvé un brave et vaillant gentilhomme, qui luy eust faict d'aussy bons services en ces guerres comme il en avoit faict au roy François son père, lequel, tant qu'il vesquit, ne voulut jamais accorder ce combat, disant en rassemblée de son conseil privé, appelé pour respondre à. une requeste que luy avoit faict mondict oncle pour luy accorder ledict combat, que jamais roy ny prince ne debvoient accorder ny permettre chose dont l'yssue ne pouvoit rapporter aucun bien, comme de ce combat; et pour ce il le refïusa bien aussy pour un' autre raison que je ne dis pas*; mais leur defïendit sur la vie de ne s'entredemander rien, en quelque rencontre et façon que ce fust ; et ceste deffence dura près de deux ans, et leur lia si bien les mains, qu'ils ne'osarent jamais rien demander ; car le roy s'en faisoit estrangement bien accroire* sur l'observation de ses loyx*.

1. Branthôme se montre moins réservé quelques lignes plus bas.

2. Cette expression a ici le sens opposé à celui qu'on lui donne aujourd'hui. L'auteur veut dire que François I**" faisait observer très exactement ses ordres.

3. Au nombre des requêtes adressées au Roi par de La Chataigneraye, plusieurs des plus curieuses nous sont parvenues (Bibl. de l'Institut, collect. Godefroy, portef. 125), qui donnent les vrais motifis de l'animosité de l'oncle de Branthôme contre son ancien ami. Il suffit de citer ce passage de l'une d'elles et du commentaire dont elle est accompagnée : « Pour ma justification il est bien requis que je die

Discours sur. les Duels. 157

Il y eust le seigneur Pierre Estrozze, despuis ce grand capitaine, intime amy de mondict oncle, qui luy conseilla de fausser ceste deflfence et de tuer son homme in ogni modo^ (c'estoit un conseil italien), et sortir aussitost hors de France, et se retirer à Venise, où il luy présenta trois cens mill' escus qu'il avoit lors à la banque (que despuis il despandit tout pour le service du roy) et qu'il en disposast

ce que j'ay teu, combien que je sçavoys qu'il estoit vray : Je dis que Guychot {Guy) Chabot a faict de sa belle mère (Madeleine de Puy-Guyon, seconde femme de Charles Chabot, baron de Jarnac, père de Guy Chabot) sa volunté, sans regarder à l'honneur de son père et son debvoir et qu'il m'a dit l'avoir chevauchée et couché avec elle. — Ce que j'ay teu : c'est-àdire que en ma première lettre j'avois mis seullement que Guychot Chabot m'avoit dit qu'il avoit couché avec sa belle mère, sans vouloir user de ce mot chevaucher, pour ce que monseigneur le Dauphin m'avoit commandé de ne user de ce mot chevaucher. Combien que je sçavoys qu'il estoit VRAY ? C'est que je sçavoys que ledict Guychot Chabot me l'avoit dict en ce propre mot chevaucher. Je di que ledict Guychot Chabot a faia de sa belle mère sa volunté, par où j'entendz que ledict Chabot a eu si meschante et si malheureuse volunté que de vouloir deshonorer sa belle mère, laquelle volunté il a accomplye en la diffamant de tout son pouvoir, me disant qu'il l'avoit chevauchée et la voulant mettre à la malle grâce de son père ; et non pas, pour ce, que je vueille dire qu'il l'ayt chevauchée. Sans regarder a l'honneur de son PERE : par où je veulx dire qu'il a esté si mal advisé qu'il n'a pas veu que en cuydant deshonorer sa belle mère, il fairoit honte à son père. Et son debvoir : qui estoit de porter honneur et plustôt faire service à sa belle mère que de luy pourchasser honte et dommage. Et qu'il m'a dict l'avoir chevauchée et couché avec elle, qui est le poinct de ma lettre, et ce que j'entends prouver par armes audict Chabot, avec le bon plaisir et congé du roi... En tesmoing de ce, l'ay signé le dix neufiesme jour de juillet mil V" XLV. François de Vivonne. »

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