I . De tonte façon
158 Livre II, Chapitre Ih
de la moytié comme il luy plairoit j cependant qu'il laissast passer la collere du roy, tant pour l'amour de la deffance rompue, que pour ce que M. de Jarnac estoit beau frère de madame d'Estampes, très favorite du roy, et aussy aue le roy estant sur l'aage, et venant à aecliner et mourir, le roy Henry succéder bientost, la grâce seroit aussitost donnée à mondict oncle; et retourné en France, fort favorisé de son maistre, il n'en seroit jamais autre chose. Mais jamais mon oncle ne voulut faire le coup, ains tousjours combattre en beau camp et belle guerre descouverte. Amprès la mort du roy François, on luy en conseilla aussitost de mesmes, et qu'il n'y fist jamais plus beau ; mais il ne le voulut jamais non plus, et eust tousjours son recours à ce malheureux combat.
Sur ces exemples precedens, il faut colliger et notter une chose, que quand un roy, un prince souverain, un lieutenant du roy en une armée ou province, ont faict un commandement et une deffence expresse à deux qui ont querelles de ne s'entredemander rien, ny s entrebattre sur peine de la vie, si là dessus le roy, le prince, ou leur lieutenant gênerai viennent à mourir, les querellans sont aussitost exempts de toute deffence. et ont toute pleniere liberté de faire ce qu ils voudront; car deffaillant et mourant l'autheur de la deffence, deffaut aussy et meurt la deffence, si elle n'est renouvellée par le nouveau roy, ou prince, ou gênerai succédant.
Plusieurs exemples en ay je veu que j'alle-
Discours sur les Duels. 159
guerois. Je me contenteray de çestuy cy, qui arriva à Orléans, amprès la mort du roy François II*, lequel ayant deffendu à MM. de Loué et BueiP, bastard du comte de Sancerre, très braves et vaillans gentilshommes, de ne se rien demander l'un à l'autre touchant une grosse querelle qu'ils avoient ensemble, la defFence fust très bien tenue et observée tant que le roy, autheur de la deffence, vesquit ; mais il ne fûst pas plustost mort, que l'endemain bon matin, M. de Loué prit l'occasion bien à poinct, et vint à assaillir Bueil, et l'estendit mort sur le pavé et se sauva. Il y en eust aucuns qui trouvarent ce faict estrange, veu les deflfences faictes, et que la majesté royalle en estoit offancée ; mais les bien raffinez' et entendus duellistes les renvoyarent bien loing, comme je vis, et leur respondirent
Si'ils estudiassent leur leçon; car le prince aueur de la deffence estant mort, la deffence n'avoit plus de lieu, et les mains liées se deslioient ; que si l'on en eust advisé de bonne heure le roy Charies, et que la deffence fust été par luy renouvellée, ell' estoit à propos.
Il y a pourtant remède à ces deffences qu'ont trouvé jadis les duellistes, d'appeller
1 . Jean de Laval, seigneur de Loué, et Louis de Bueil, dit le Bâtard de Sancerre (i j6o).
2. Voici comment d'Aubigné a défini les raffinés : « Ce « sont gens qui se battent pour un clin d'œil, si on ne les « salue c^ue par acquit, si le manteau d'un autre touche le « leur, si on crache à quatre pieds d'eux, etc. » V. Faeneste. On leur donne ce nom parce qu'ils raffinaient sur le point d'honneur»
i6o Livre II, Chapitre II.
son ennemy en pays estrange et hors de la subjection et des loix du prince qui vous a faict les deffences ; à quoy qui est appelle n'y doit faillir pour son honneur, s'il n'alleguoit des empeschemens très grands et très extresmes, ou que le lieu luy fust suspect, ou que par pauvreté ne peust faire si loingtain-voyage et si grande despence (c'est une excuse grande pour un petit compaignon, mais pour un grand point recevable) ou pour autres forces raisons qui se peuvent là dessus alléguer. Toutesfois, pour le lieu suspect, il y a remède, disent les duellistes ; car il faut que sa partie luy face donner un sauf conduict du prince (ainsin que j'en allègue icy un exemple) du lieu du combat et de la retraicte en seureté; et si la partie en faict difficulté, et s'excuse de ne luy en vouloir point envoyer, il faut de soy mesme gaigner par tous moyens le prince, et le prier pour luy en envoyer un, ou un de ses principalles trompettes, ou son tambour (jeneral ; ce que le prince, par honnesteté et courtoisie ne doibt reffuser. Tout cela se faisoit le temps passé, advant que le concilie de Trente fust proclamé et observé; mais aujourd'huy qu'il a vogue en plusieurs régions, cela est deffendu, et les combats par luy ne sont cordez ; mais en France, Angleterre, Escosse, Flandres, et aucuns lieux d'Al- / lemaigne et autres païs où le concilie se
cache*, tout cela se peut faire comme le temps passé ; encore peut plus le prince qu'est de
I • c'est-à-dire en pays protestant.
Discours sur les Duels. i6i
commettre juges (s'il ne le veut estre) pour mieux accommoder toutes choses et asseurances par leurs présences. Il y a pourtant- un poinct, que si le prince est suspect, et qu'il favorise l'un plus que l'autre, ou oien que l'on aye offancé le prince et forfaict envers luy, et qu'il le recherche de la vie ou de la prison, il s'en faut excuser et fuyr cela comme peste. Voylà ce qu'en disent les docteurs, excepté qu'ils ne veulent pas qu'on aille combattre en terre de Mores, de Turcs et infidelles, comme j'ay dict cy devant.
Disent encore ces docteurs que, si une deffence a estée faicte à deux querellans par deux lieutenans généraux en leurs provinces ou armées, ils peuvent s'en despartir, et venir se battre en autres provinces ou changer de généraux, car de gênerai sur gênerai la puissance ne s'estend point, ainsin que j'ay ouy dire de deux braves soldats signaliez de Piedmont, lesquels ayant querelle ensemble, M. de Brissac leur ayant commandé de ne se battre sur la vie, son camp estant devant le siège de Vallance* en Piedmont, ils concertarent ensemble de sauter viste dans le camp de M. de Guyse, tirant vers l'Italie et estant aussy devant Vallance, où là, absous de la deffence de M. de Brissac et en franchise dans le camp de M. de Guyse, se battirent et se blessarent fort bien sans courir aucune fortune de la défense de M. de Brissac, ordonnée chez luy. Brave