‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles (volume 4)Chapitre 9 sur 157 · Bandelio, Histoires, tragiques : la sixième nouvelle · texte numérisé non relu

Bandelio, Histoires, tragiques : la sixième nouvelle

Discours sur les Duels* 21

trouva tout mort auprès d'elle; c'est à sçavoir*, si fist aussitost appeller tous les gentilshommes, chevalliers, dames et damoiseiles, pour leur monstrer à tous ce piteux spectacle, dont elle en fist un très grand deuil. Il y eut un gentilhomme du lignage du comte, qui s'appelloit Contran, qui en accusa la comtesse et de la mort et d'adultère, et qu'elle s'estoit meffaicte en mariage envers son mary, et que,

Ï)our mieux maintenir et à son aise sa vie ubricque, elle avoit meurtry son seigneur.

De ce debast fust adverty le roy Louys le Bègue, qui devant luy fist venir la comtesse et Contran, car il aymoit fort le comte trespassé. Leurs raisons ouyes, tant de l'un que de l'autre, et qui ne gissoient çuieres bien en preuves apparentes, Contran jetta son gage contre la dame ou autre qui voudroit sa querelle soustenir. La dame faisoit serment solemnel que l'accusation estoit fausse. Messire Contran, ne se contentant de cela, offrit en champ de bataille contre tout homme son dire soustenir, et prouver par son corps, qu'ainsin estoit. Si lust la matière assez longuement desbatue des barons par plusieurs raisons alléguées d'un costé et d'autre; mais enfin fust déclaré (eu esgard à la coustume observée en France), puisque l'accusateur vouloit par bataille prouver son dire et jetter son gage, que la dame se devoit pareillement deffendre par un champion qui le combat pour elle entreprist. De cèste sentence ladicte

I . Bourdîgné, Histoire des Annales et Chroniques d'Anjou, 2* part., chap. xvi.

22 Livre II, Chapitre II.

dame fust fort estonnée; laquelle, regardant beaucoup de ses parents, amis etgentilshommes de sa maison piteusement, n'en trouva aucun qui s'offrist, non qu'ils doubtassent de sa juste querelle, mais ils redoubtoient de la vaillance et force dudit Contran ; mauvais et poltrons parens estoient. Par cas, se trouva en cette assemblée Ingelgerius, comte d'Anjou, jeune

1)rince qui n'avoit encore atteint seize ans, equei ladicte comtesse avoit tenu sur les saincts fons de baptesme, et luy avoit donné le nom propre de son mary, et par ainsin estoit son filleul. Luy, voyant sa marrine à si mauvais point réduite, il vint se présenter

[)our la deffendre, et se jetter à genoux devant e roy pour accepter le combat et gage de Contran pour la querelle de sa marrine (quelle bonté de filleul, et à propos, et quelle vertu de baptesme !) et aussitost contrejetta son gage à Contran, qui le recueillit et le prist; car telle estoit la coustume que celuy qui appelait jettoit un gand pour gage, et l'appelle le levoit ; et si quelquesfois tous deux bailloient le gage; et s'appelloit gage de bataille (comme devant le roy Charles cinquiesme, firent Jehan de Cuistelles, de Haynaut, et Pierre de Bournezel, qui leva le gage jette par l'autre). Le roy en voulut divertir» ledict comte Ingelgerius tout ce qu'il peut, en lui usant de ces propres mots dicts en l'histoire : « Mon fils, jeunesse et peu d'advis font aucunes <c fois à ceux dedans lesquels se logent entre-

Page 1