PrèsdeRiom
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Il joua si bien des mains, qu'en deux ans il se fist riche de cent mil escus, disoit on, en prenant de toutes parts et n'arregardant à qui il faisoit tort, ce qui fiist cause de sa mort, car la paix faicte, il fust appelle par ce gentilhomme que viens dire. D autres tiennent qu'il vouloit seconder un autre gentilhomme appelle. Enfin estant entré en estaquade avec son ennemy, qu'il desdaignoit fort, bien qu'il fust un brave gentilhomme, comme il le monstra, car du premier coup il luy donna une grande estoquade dans le corps, à qui il dict : « Leviston, je t'ay bien « tasté pour le premier coup. En as tu assez.»* » Leviston luy respondict : « Avant que tu m'en « ayes donné un pareil, je t'auray oien tué. » L'autre lui répliqua : « Tu ne te veux pas « donc contanter r Garde toy de celluy là. »
Et lui donne un autre coup au costé, en luy disant : « Tu en as prou, s'il me semble, va « t'en faire penser. » Leviston respondit :
« Il faut que tu me parachevés, ou que j'aye <( ta vie. » L'autre répliqua : « En ! mort « dieu, tu ne te veux pas donc contenter, et « tu braves encore ? Et tu en mourras donc à « bon escient. » Et luy donna deux autres bons coups dans le corps, et le tua à bon escient. Ainsin debvoit il faire, et fist très bien, puisque ledict Leviston faisoit tant le brave et ne se vouloit contanter de la courtoisie que l'autre lui presentoit. En quoy il se mettoit pourtant en grand hazard de sa vie, car il ne falloit qu'un meschant coup pour la luy oster; mais Dieu en cela le favorisa, et toutesfois
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Discours sur les Duels. 135
et l'un et l'autre firent deux grandes fautes : l'un d'espargner son ennemy qui bravoit et opiniastroit trop, l'autre de n'avoir accepté la courtoisie, en quoy pourtant il monstra beaucoup de courage et de valleur, de ne vouloir recepvoir ceste obligation de son ennemy. Ainsin se faut il gouverner envers ces braves qui veulent braver, et n'ont de quoy payer leur homme * estans desarmez de leurs armes, ou qui n'en peuvent plus.
La première fois que je fus en Italie, passant par Milan, j'ouys raconter du temps qu'Antoine de Levé y commandoit pour l'empereur Charles, il y eust un certain comte Claudio, qu'on ne nommoit point autrement par surnom ; tant y a qu'il estoit pour lors un très renommé et vaillant homme. Par cas, un jour estant à la chasse de l'oyseau, et ayant voilé une perdrix, quand il fust à la remise, qui estoit un lieu fort esgaré, il trouva quatre soldats qui s'estoient desfiez, et avoient choisy pour camp et estaquade un parc de brebis et moutons, dont usent les pastres en là, pour y retirer et resserrer leur bestial et pour mieux enfumer leurs terres, ainsin qu'en plusieurs lieux et contrées de nostre France le font aussy. Quel camp clos, voyez, je vous prie, que ces braves gen» avoient là choisy ! Le comte Claudio les voyant tous quatre se préparer deux contre deux, et laisser le pourpoinct et se mettre en chemise pour se battre,
I . Sont dans Timpossibilité de faire expier à leur adversaire l'avantage qui! a obtenu.
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il les prie de ne se battre point pour l'amour de luy, et luy dire leur difFerand pour les accorder. Eux luy firent response qu ils n'en fairoient rien, mais que s'il en vouloit veoyr le plaisir et juger des coups, qu'il les vist faire seulement. Le comte dict qu'il n'en fairoit rien, et qu'il ne luy seroit jamais reprosché qu'en sa présence ils se coupassent la gorge. Là dessus il met pied à terre et l'espée en la main pour les empescher de leur combat. Eux aussitost, comme désespérez, vont concerter ensemble, et s'escrient : « Tuons le, « puisqu'il nous veut rompre nostre entre- « prise, et amprès nous la reprendrons, et « nous nous battrons. » De faict, le chargearent à outrance, mais luy, comme j'ay dict, qui estoit en ces temps 1 un des vaillans et déterminez de cest estât, se garde si bien d'eux, et les charge si valleureusement qu'il en tue deux; et voulant donner la vie aux deux autres, ne l'acceptent, mais voulant vanger la mort de leurs compaignons, le chargearent de plus en plus. Luy se pare et tue le troisiesme; et, ayant blessé le quatriesme à la mort, il le laisse là et luy donne la vie en luy envoyant un chirurgien qui le pensa si bien qu'il en eschappa, et en fist amprès le conte, et servist de tesmoing d'un si grand faict d'armes, et ne cella nullement qu'il luy avoit donné la vie, dont il n'en seroit jamais ingrat, et qu'il luy feroit service où il pourroit. Le comte l'ayma fort despuis et s'en servist, bien fasché, disoit il, qu'il n'eust peu sauver la vie à ses compaignons.
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Aucuns diront sur la vie de ce soldat, très bien recogneue*, que cela est bon pour les soldats simples, mais non pour les gentilshommes; je ne sçay, mais j'ay veu des soldats, signaliez aussy ou plus curieux de leur honneur et à le garder qu'aucuns gentilshommes.
En ce combat on y peut beaucoup admirer la valleur et l'heur de ce comte, et y discourir beaucoup de choses, et mesmes à noter que, quand des gens de bien ont bonne envie de se bien battre, ou qu'ils sont une fois aux mains, il n'y a rien qui les fasche plus et désespère tant, que quand quelques uns surviennent qui les veulent séparer : et bien souvant a on veu arriver tout de mesmes à aucuns ce que je viens de raconter, et s'entre accorder à tuer le séparant, n'estant rien si fascheux à un vaillant et brave homme et offansé, que quand on luy rompt son coup et son desseing d'armes.
J'en ay veu en ma vie deux tels exemples :
Sainct Maigrin se battit une fois ainsin par appel aux champs près Paris contre le senor Troile Ursin, brave gentilhomme italien, qui avoit esté nourry enfant d'honneur du roy dauphin, qui fust amprès le roy François 11% et estoit fils du senor Jourdan Ursin, très bon et sage capitaine, qui fust lieutenant de roy en Corse amprès M. de Termes. Depuis la mort dudict roy François, il n'avoit esté en France guieres, et pouvoit avoir vingt cinq
I . La grâce de la vie dont il s'était montré très reconnaissant.
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ans qu'il en avoit esté toujours absent, s'amusant en Italie et mesmesà Florance, où il fust despuis tué pour faict d'amours. Estant donc venu en France ceste fois là, il vint avoir querelle contre Sainct Maigrin * pour le jeu, et s'appellarent. Ils n'eurent pas tiré deux coups qu'ils vinrent aussitost aux prises. Sainct Maigrin estoit plus adroict à la lutte que l'autre, bien qu'il fust aussy fort : il porta son homme par terre soubs luy, et luy disant plusieurs fois qu'il luy demandast la vie.
Sainct Maigrin, dict il, n'ayant nulles armes chascun, pour avoir estées desamparées à cause de la prise, s'advisa de tirer une espine d'un buisson et la luy présenter aux yeux, et luy dire que s'il ne rendoit et ne luy demandoit la vie, qu'il les lui creveroit tous deux. Sur quoy Tautre luy demanda la vie, dict Saint Maigrin, qui la luy donna. Le sefior Troile; sentant que Sainct Maigrin s'en vantoit, il dict fort bien qu'il ne la luy avoit point donnée.
Enfin, ce fust un combat fort doubteux et peu bien entendu et conceu de plusieurs, et mesmes des juges que le roy ordonna pour les accorder; ce qui fust faict. Un d'iceux, grand prince, me dict qu'il y avoit plus d'ostantation vaine de Sainct Maigrin que d'autre chose; car il n'estoit pas vray semblable que l'autre eust donné si grand loysir d'amasser et tirer une espine, et mesmes si
I. Paul Estuer de Caussade de Saint-Megrin, qui périt assassiné, à Paris, rue du Louvre, le 21 juillet 1578.
Discours sur les Duels. 159
à l'ayse comme d'une chose fort amiable, sans l'en empescher, et luy en donner au moins grande peine; ou bien il falloit qu'il l'eust cloué ou collé en terre, pour amasser son espine cependant; par quoy, le tout fust accordé, et je sçay bien ce que m'en dict ce grand, car jamais ils ne peurent bien tirer la vérité de ce faict. Et voylà que servent ces combats aux champs, sans seconds ou autres tesmoings; car bien souvant on faict acroire beaucoup de choses qui ne sont survenues sur une infinité d'accidens qui y arrivent, que quelquefois on ne sçait qu'en croire, et mesmes pour ces demancîeurs et donneurs de vie ; ainsin qu'il arriva au seigneur de Chantlivaut*, très brave, et vaillant gentilhomme pour un homme qui estoit estropié d'une main. Il se battit au Pré aux Clercs, contre Bonneval, brave et vaillant gentilhomme aussy, et de grande maison en Limosin, tous deux tout seuls. Bonneval vint avoir une grande estoquade à travers le corps. Chantlivaut le voyant touché au vif, le laissa là, et se retire sans estre blessé, et Bonneval pour se faire penser. Chantlivaut dict qu'il luy avoit demandé la vie, et luy avoit baillée de bon cœur, l'autre disoit que non. Et croy que si Bonneval ne fust mort quelque temps amprès (car il ne mourust de ce coup), ils se fussent battus encore.
Il faut faire icy une digression sur une dispute que j'ay veu pratiquer et se pratique tous