I. Élégant, à la mode
Discours sur les Duels. 145
on les appelleroit les espées ou secours de reserve.
Pour ce coup, je n'en allegueray autre exemple que celuy de feu M. de La Chastaigneraye mon oncle, en son combat où son ennemy ayant faict apporter quatre espées, du commancement qu'on les vit parestre on pensa que Jarnac se vouloit battre de deux espées contre deux : mais, amprès avoir ouy son dire de son parrain et confidans, trouvarent qu'il y en avoit deux de reserve, le tout avec le mesme pache que j'ay dict cy devant, que par amprès il n en falloit plus espérer d autres. L'on peut donc par là colliger que c'est assez d'avoir tenté la première et seconde fortune, sans retenter la troisiesme, possible contre la volonté de Dieu, qui en puniroit la trop grande outre cuy aance. Ainsin M. de Crequi, par le dire de plusieurs grands capitaines, fist bien d'achever ceste seconde partye, sans la remettre à la troisiesme.
Bref, il arrive en ces combats tant d'accidens et tant d'inconveniens, que je ne les aurois jamais dicts, tant à pied qu'à cheval; sur lesquels il faut que nos mareschaux et grands capitaines jugent si la vie a esté bien donnée, ou en advantage ou en desadvantage, en supercherie ou bonne guerre, et là dessus ordonnent un second combat, ou non. De les juger deshonnorez pour cela, comme j'ay dict, ils ne le sont; mais les faut appeller,^ à la mode de l'Espaignol, vencidos, no par falta de coraçon y valor, mas por mala
Brmthdme, VUL 10
146 Livre II, Chapitre IL
suerteK Et pourtant c'est tousjours la vie donnée; car et que me chaut il, si vous avez desamparé vostre espée, qu'elle vous soit rompue ou que soyez tumbé? Cela ne s'appelle point vous avoir donné la vie par advantage : sur quoy, pour mieux, il faut que les grands juges facent comm' il se faisoit en tel cas à Naples, ainsin que je l'ay là appris aussy :
les amys des deux parties, ou les grands capitaines les prenoient et les accordoient tout bellement en quelque façon aue ce fust par gentilles inventions que les Dons et gentils esprits sçavent très bien excogiter. Bien est il vray que j'ay ouy dire à aucuns que pour le mesme subjet que l'on s'est battu, et la vie donnée, le combat ne se peut redemander; mais, au bout de quelque temps, si le vaincu prend un nouveau subject de son ennemy, il le peut faire, car d'avoir tousjours les mains liées, et si l'autre l'offançoit encore de nouveau, il n'y auroit point de raison de luy refuser le combat, et que l'autre estant appelle n'y allast, autrement il luy iroit de son honneur, ou bien que tous deux s'y accordassent de bonne voglio*, ainsin que je vis cela mesmes arriver entre le capitaine Castelnau, gentil et vaillant soldat, bien qu'il fust fort jeune, du pai"S de Languedoc, brave race certes, dont j'en ay cogneu quatre frères très vaillants, et le capitaine Dalon, du païs de Xaintonge, vaillant aussy. Il estoit le second
1. Vaincus non par manque de cœur ou de valeur, mais par mauvaise fortune.