‹ Œuvres complètes de Pierre de BourdeillesChapitre 36 sur 372 · LE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRALE

ve intercalé un petit recueil

.ïiis relation avec le sujet. De

'- pages d'éloges ampoulés à

^ ibeth de France, de Mme de

'■"Uierite de Valois, qu'on est

'iver à la fin des Rodomontades

notice sur Charles- Quint est

t chargée de hors-d'œuvre, mais

• pcis cinq pages importantes

u.ion; elles sont perdues dans

. Branthôme avait sous la main

ide de livres historiques fran-

iS et italiens; les traductions

. lins et grecs ne lui manquaient

. !l a usé et abusé de tout cela.

. 'jinier de la bataille de Ravenne

lit dans certains mémoires, si on

. -it les morceaux. Il n'y a point

.lies dont le texte soit pillé tout

V a les entrées de souverains,

' de Charles VIII et de Gharles-

•.;t% celle de Henri II à Lyon; les

■iiime celles d'Anne de Bretagne;

:iie celle donnée à Marimont pour

. ionjrie qui ne tient pas moins de

î. lierait des citations sincères!

.iiate des petites supercheries des- •'.ner le change. Les historiens Travestis en nobles seigneurs, en ..ics, en trompettes, en vieux gen-

!î témoins anonymes qui ont hoconfidences l'auteur. Autant de

\:, XilL

94 Table générale.

et les rappels de Fantiquité qui n'en peut mais. Le plus curieux est qu'il condamne le premier cette mode d'allonger le récit en appelant Grecs et Romains à son aide. Il en lait cependant un étrange abus dans les D^m«, où on est tout surpris de le voir déclarer qu'il ne veut pas s^ amuser aux anciennes, dont les Histoires sont toutes pleines, que ce serait chaffourer (griffonner) son papier en vain, car il y en a assez d'escrit.

Nous ferons plus d'honneur que Branthôme au principe qu'il a si bien posé. Notre table ne tiendra pas compte des citations qu'il condamne; citations inutiles, inexactes, horsd'oeuvre qu'on ne viendra jamais chercher ici. La valeur du texte est dans sa partie moderne ; de celle-ci seule nous avons cherché à tenir compte. Nous avons dit qu'elle résistait mal à l'examen nécessité par un travail qui met à nu ses procédés de compilation, de superfétation, de réclame (qu'on nous permette le mot), sa vanité excessive, ses alternatives de rancunes et de flagorneries, son absence à peu près complète de sens moral et patriotique. Je dis à peu près, parce qu'on relève chez lui des contradictions inexplicables ; il raille et loue la vertu; il a ses heures de spiritualisme et de matérialisme, de délicatesse et de vilenie.

La valeur des faits énoncés est plus variable encore. Branthôme est l'homme des redites.

Sur quelques épisodes, il ne cesse de revenir, exactement dans les mêmes termes. La division établie dans ses matières favorise ces réapparitions perpétuelles. On retrouvera par

Table générale. 95

exemple à la page 1 3 5 du tome VIII et à la page 143 du tome IX l'histoire du comte Claudio et des quatre soldats que son épée mit à la raison. Dans le tome V, reparaît à vingt pages de distance (36 et 58) la tentative de Montgommery en vue de La Rochelle.

L'emprisonnement des maréchaux de Cossé et de Montmorency à la Bastille est aussi rappelé deux fois dans un même tome. Deux fois également est contée la mort de Bayard. Le démêlé de Corbie, entre Longueville et Épernon, page 27^ du tome V, revient à la page 250 du tome VII. L'histoire de l'infortuné Conradin, compétiteur de Charles d'Anjou à la couronne de Sicile, reparait bien trois fois sans nécessité aucune et sans se recommander par des détails nouveaux, puisqu'elle est copiée dans l'historien Collenuccio.

La répétition est parfois immédiate, pour ainsi dire. Tome I, pages 290 et 291, à vingt lignes d'intervalle, on retrouve le récit d'une visite de Charles-Quint à la tente du prince d'Orange, blessé à mort. Les termes sont identiques ou à peu près : page 290, Charles- Quint part les larmes aux yeux; page 291, // se retire la larme à l'œiL

Comme fait ramené à satiété, sans aucun de ces détails qui pourraient motiver la reprise, citons le meurtre des agents diplomatiques Frégose et Rincon ; il est évoqué constamment dans les mêmes termes. Rien que dans le tome I, il revient quatre fois en six pages, de la page 252 à la page 2 $8. Les batailles de Ravenne et de Pavie, où Branihôme n'était

96 Table générale.

pas, reparaissent en trente occasions, à propos de tout et de tous. Si encore il nous servait du nouveau! mais là, comme presque partout, il a copié des textes connus, imprimés déjà, dissimulés plus ou moins. M. Ludovic Lalanne a voulu remonter aux sources de chaque emprunt ; il s'en est acquitté avec une patience et une perspicacité d'autant plus exemplaires qu'il aime son Branthôme et qu'il pardonne beaucoup aux Qualités du conteur.

Branthôme aouse aussi des évocations inutiles. Pour parler de Henri II, il remonte à Philippe de Valois, au roi Jean, à Charles V et à Charles VI. Son Charles IX commence par Charlemagne, l'empereur Séverus et le calife Haroun al Raschild. La répudiation de Jeanne de France par Louis XII nous vaut dix pages sur les mariages non consommés. La notice sur Parisot, le grand-maître de l'ordre de Malte, est consacrée en partie au siège de Rhodes, où il n'eut point à faire. M. de Lesparre n'a pas plus de quinze lignes dans les huit pages placées sous son nom. On ne sait pourquoi il n'est parlé que de l'amiral d'Annebaut dans une notice sur le maréchal Montejean que précède précisément une notice sur ledit Annebaut. On peut de même considérer comme ne répondant pas à leur titre les notices sur les maréchaux de Rieux et de Gié.

Le chancelier de l'Hospital tient vingt-cinq pages de la notice en apparence consacrée à Montmorency. Sur les douze pages de la notice d'Aussun, il y en ai dix (les cinq sixièmes), qui nous entretiennent d'autre chose. Dans les

Table générale. 97

Jurenunts se trouve intercalé un petit recueil de bons mots sans relation avec le sujet. De même pour dix pages d'éloges ampoulés à l'adresse d'Elisabeth de France, de Mme de Guise et de Marguerite de Valois, qu'on est surpris de trouver à la fin des Rodomontades espagnoles. La notice sur Charles- Quint est assez longue et chargée de hors-d' œuvre, mais on n'y trouve pas cinq pages importantes sur son abdication ; elles sont perdues dans les Dames.

On voit que Branthôme avait sous la main une bibliothèque de livres historiques français, espagnols et italiens; les traductions d'historiens latins et grecs ne lui manquaient pas non plus. Il a usé et abusé de tout cela. Ainsi le texte entier de la bataille de Ravenne se retrouverait dans certains mémoires, si on en rapprochait les morceaux. Il n'y a point que les batailles dont le texte soit pillé tout au long. Il y a les entrées de souverains, comme celles de Charles VIII et de Charles- Quint en Italie, celle de Henri II à Lyon ; les funérailles, comme celles d'Anne de Bretagne; les fêtes, comme celle donnée à Marimont pour la reine de Hongrie qui ne tient pas moins de dix pages.

On pardonnerait des citations sincères!

mais on constate des petites supercheries destinées à donner le change. Les historiens copiés sont travestis en nobles seigneurs, en bons capitaines, en trompettes, en vieux gendarmes ou en témoins anonymes qui ont honoré de leurs confidences l'auteur. Autant de

Branthôme, XiU. 7

98 Table générale.

personnages chimériques : Mérimée l'a constaté. M. Ludovic Lalanne a soulevé chaque masque avec une persévérance rare. De même pour les prétendues confidences, les récits faits après souper, les élans passionnés d'admirateurs de telle ou telle dame qu'on veut flatter. 1 Je préfère l'histoire du combat de ce brave capitaine Prouillan avec le grand et sec Italien résolu à « purger l'honneur» de ses compatriotes accusés de bougrerie en masse. — a C'est trop ! » fait observer Branthôme avec un flegme qui en dit long sur les mœurs d'alors; il conte ensuite le coup de jarnac de l'Italien, le Gascon condamné à boiter en punition de son exagération, la promenade triomphale des amis du vainqueur, criant à tuetête : « Il a sauvé l'honneur de la patrie ! » C'est du plus haut comique.

J'ai parlé du décousu des récits. Dans une même page, sans nécessité, Branthôme saute de Hongrie à Rome et à la Hollarîde. On croit entendre ces grands causeurs qui excellent à multiplier les incidences pour continuer à tenir le dé de la conversation. Au fond, , ce désordre est voulu, il le constate au besoin (t. 1, p. 49), mais il s'excuse en déclarant que i (( son humeur est telle. Et puis si cela ne plaît pas aux uns, cela plaît aux autres » . ^

L'exactitude de détails n'est pas non plus \

ce qui le préoccupe. Lisez plutôt comment il cite (t. VII, p. 338) Rodolphe Baglione, qu'il • appelle Astolphe, en ajoutant : « aucuns disent Ridolphe, je ne sçay si c'est luy^ ou son filz^ ou son nepveu qui fait si bien en Chypre » .

Table générale. 99

Il ne se prive pas plus de revenir à satiété sur ce qui lui est personnel. Dieu sait combien de fois il évoque la prise de ce fameux pignon de Belis (Penon de Vêlez), rocher fortifié investi par 100 galères portant 12,000 hommes de troupes. Cependant, il l'avoue, la position n'était défendue que pdiV quelques soixante Turcs qui s'en allèrent. Il y avait de quoi. Mais cela ne l'empêche point de rappeler constamment l'expéaition glorieuse; elle lui sert d'introduction quand il s'abouche avec quelque hidalgo ; il est fier de lui rappeler qu'il a servi comme volontaire dans l'armée espagnole, cette armée qui est la première du monde, les Français ayant perdu depuis longtemps le bénéfice du renom militaire que Tite-Live leur avait donné (t. IX, p. 122), à ce qu'il prétend.

Après lui, la famille. Branthôme ne se fait pas faute de rappeler les faits et gestes de ses membres. Il n'a pas peur de dire deux fois que son père eut comme page l'honneur de monter le mulet de litière de la reine Anne de Bretagne (V. t. III, p. 230, et t. XIII, p. 8 et 9). Il redit bien dix fois que son frère, le capitaine Bourdeille, eut la tête em portée au siège d'Hesdin par un boulet de canon (t. VII, p. 315). Il est vrai que ce boulet aurait un peu contribué à lui valoir le bénéfice de l'abbaye de Branthôme. Il a moins de gratitude pour son parent, l'évêque de Périgueux, et il en dit pis que pendre, à propos de la révolte des Communeros de Castille qui ne le regardait pas. Mais il suffit que l'évêque

100 Table générale.

espagnol de Zamora ait été l'instigateur de la révolte des Castillans : <c Nous en avons de pareils en France, s'écrie-t-il, pour ne nommer que mon parent Tévêque de Périgueux, vrai âne mitre, séditieux, malicieux, sanguinaire, etc. »

Et Mme de Dampierre! et Mme de Fontaine- Chalandrey ! Elles sont constamment rappelées. Et sa parente Louise de Bourdeille, courtisée par un cordelier prédicateur, sur la vaine poursuite duquel il revient deux fois.

Dans la notice sur Philippe II, il semble ne citer la bataille de Gravelines que pour parler de son parent d'Archiac (t. Il, p. 90), « noble et vaillant jeune homme ». Quant au duel célèbre de son parent La Châtaigneraie avec Jarnac, il est ressassé à tout propos.

Les titres donnés aux notices ne sont pas toujours justifiés. Beaucoup àt ses grands capitaines le sont si peu qu'on en vient à se demander si le mot grand est pris dans le sens reçu généralement. Il donne du grand à tout le monde, même aux incapacités les plus notoires, qu'il constate lui-même à l'occasion, comme celle de M. de Bonnivet, l'amant préféré de la maîtresse de François I", ce Bonnivet qui causa la mort de Bayard en faisant éprouver à nos armées des revers si cruels.

Branthôme donne même du très grand au maréchal de Thermes, qui n'a jamais, que nous sachions, justifié l'épithète. Je ne parle point des deux cents capitaines espagnols et français dont il faut subir l'énumération sèche,

Table générale. ioi

sans détails à l'appui. Ce n'est plus un choix, c'est une légion, un troupeau d'inconnus dont il peut estropier les noms en toute sécurité, car les rectifier serait difficile.

La notice sur les vaillants mestres de camp espagnols en cite au plus trois, à raison de quatre lignes chacun. Le reste du texte est pris par huit pages sur l'armement des arquebusiers et par une centaine des simples capitaines dont je viens de parler. Encore craintil d'omettre « force autres gallants capitaines tous en grande et brave réputation, que si je les voalois tous nommer y mon livre serait plus plein de noms que de discours » (t. I, p. 575). Par malheur, ces noms ne disent rien; ils semblent placés là pour la petite vanité des Espagnols ae son temps, exactement comme les remarqués dans l'assistance de nos comptes rendus de soirées ou de matinées modernes. Le chapitre sur don Alvaro de Sande, qui précède celuilà, est un simple état de service excédant à peine deux pages, et on est d'autant plus surpris que Branthôme y dit avoir appris sur cet Alvaro « de beaux contes » . Mais de contes point I nous restons l'eau à la bouche.

Parlerons-nous de son fort grand capitaine César de Naples (t. I, p. J5 1), à l'actif duquel il enregistre, pour toutes gloires, deux tentatives manquées sur Turin et la reddition de sa forteresse de Vulpian, peu connue d'ailleurs, qui était, paraît-il, « un monde de briganderies et de volleries » ? Pour comble de disgrâce, ledit César fut pendu après sa capitulation, par ordre de son mestre de camp espa-

102 Table générale.

gnol, qui paraît, en cette occasion, avoir pris en bien médiocre considération les services du « fort grand capitaine » .

Parlerons- nous encore de son discours sur les Retraites les plus remarquables ^ consacré à trop de petites opérations ne méritant point l'honneur d'y figurer, ou à des faits de guerre n'ayant pas de rapport avec son sujet, comme la marche d'Abbeville sur Paris exécutée par la compagnie des gardes, qui fut tout le contraire d'une retraite ? •

Il aime à donner aux plus petits engagements des proportions homériques. Ainsi, pendant le sac de Rome, au moment où la soldatesque pille, brise, viole, mutile, assassine sans contrainte, deux cents Romains tiennent encore bon sur un pont de la ville (t. I, p. jijâ). Vous croyez que le courage de cette poignée de braves va être célébré par Branthôme ? Point ! Toute son admiration est réservée à une charge si furieuse du prince d'Orange que les Romains (c'est-à-dire ce qui restait des deux cents) furent contraints de s'enfuir. « Le prince d'Orange y acquist un très grand honneur », ajoute Branthôme, M. de Bourbon ayant été tué et le marquis del Gouast étant malade. Quel honneur pour un chef d'armée que cette lutte trop facile à l'heure où sa présence eût été bien nécessaire ailleurs pour réprimer d'épouvantables excès!

Nous avons dit, à la fin du volume des DameSy ce que nous en pensions ; leur obscénité voulue n'empêche pas Branthôme de parler à plusieurs reprises de son aversion pour le scan-

Table générale. 103

dale. Au besoin même, il fera mieux : il affirmera des vertus imaginaires.

Le comte de Mansfeld fait-ii tuer sa femme, une Cossé, avec son amant, Branthôme écrira : « Madamoiselle de Brissac estoit une fort sage et vertueuse damoiselle et dame, mais elle mourut (i,p. 350).))

Ce mais elle mourut loul sec a bien l'air d'une ironie. Est-ce bien sérieusement aussi que l'auteur cite de si longs discours de rois et de généraux, dans des circonstances qui laissent aux paroles bien peu de place ^ Il ne nous fait pas grâce de ces morceaux oratoires fabriqués après coup, boursouflures inutiles qu'il copie ou traduit sans paraître se douter que. dans sa notice sur le capitaine Salvojson, il s est ap-

E roche beaucoup plus près de la vraisemlance en lui faisant dire cette seule phrase : « Compaignons, courage! devant qu'il soit longtemps, je vous ferai aulner le velours avec la picque. » Voilà qui est parler à des soldats comme on en avait au seizième siècle, où la guerre était surtout un moyen de faire fortune.

Branthôme a deux prédilections.marquées :

l'une pour ce qui est espagnol, l'autre pour ce qui est gascon. La France ne vaut pas la Gascogne. Il n'y a que les Gascons pour la vaillance dans les combats comme pour le tir à l'arbalète. Il le dit expressément, tome VII, page 363 : « Tout soldat français vaillant était tenu pour Gascon. » Du Gascon, il admire jusqu'à la langue, et son ami Strozzi, un Italien

104 Table générale.

cependant, la trouve avec lui si belle qu'il n'en veut plus parler d'autre (t. VII, p. 316). Quant à l'admiration de Branthôme pour l'Espagne, elle est poussée jusqu'à la réhabilitation de la posada ; il célèbre positivement la bonne chère de Madrid (t. VI, p. 309), au'il déclare valoir celle de Paris. Quand un soldat allemand est bon, c'est parce qu'il s'est espagnolisé (t. II, p. 10), et le Gascon même nest qu'une sorte d'Espagnol, car c'est au voisinage des Pyrénées qu'il doit toutes ses vertus ; il vient à bout de ressembler si parfaitement au voisin que l'Espagnol s'y trompe.

Les réclames pour Marguerite de Valois dépassent toute mesure. Il ne suffit point de l'appeler le miracle du monde (t. X, p. 112). Quand l'auteur a épuisé en son nom toutes les formules louangeuses, il les replace dans la bouche d'interlocuteurs que leur admiration vraiment par trop vive donne le droit de supposer créés pour les besoins de la cause.

On sait que cette reine ne renonça jamais à la galanterie ni à l'étalage de ses charmes.

Branthôme a soin de caresser ces parties faibles. Il déclare que la gorge toujours si libéralement découverte de la reine donnait la folie d'amour à son entourage, et pour légitimer en quelque sorte les tardifs écarts du tempérament royal, il ne cesse d'insister, dans les DameSy sur les mérites amoureux des femmes les plus âgées. De telles exagérations étaient faites uniquement pour elle ; une lettre de remerciement (t. X, p. 184) le prouve. Il est non moins probable que les louanges con-

Table générale. 105

sidérables adressées aux grands personnages de l'Espagne et de l'Italie étaient faites de même pour être placées même sous leurs yeux.

Cette dernière considération peut seule faire comprendre certaines contradictions dans l'appréciation de Quelques personnages. Ainsi l'expédition de 1 invincible Armada contre l'Angleterre est-elle rappelée avec des ménagements pour Philippe II, dans la partie qui lui est consacrée, tandis que celte même expédition fournit dans les Rodomontades le texte de détails fort désobligeants pour le même monarque représenté comme un fou furieux.

Saint-Marc-Girardin, et bien d'autres après lui, ont répété que Branthôme était indifférent au bien comme au mal. Ce n'est pas absolument vrai. Le mal le séduit plus. Ainsi la vertu des femmes l'agace visiblement ; il va jusqu'à prétendre qu'une femme mariée se livrant à quatre amis est plus honorable Qu'une veuve deux fois remariée. Il déprécie 1 héroïne préférant la mort au déshonneur.

Pour lui une Lucrèce devrait être trop heureuse d'être prise de force. Il envoie au diable la religieuse qui se tue pour ne pas être violée au sac de Rome. Est-ce que la mort répare ces brèches-là? Il n'a que moquerie pour la Chypriote captive qui lait sauter une galère turque. Pas un mot d'estime, pour l'héroïsme inspiré de Jeanne d'Arc, pas une parole de regret pour son martyre! Non! elle a été brûlée; eh bien, tant pis pour elle! Cela servira d'enseignement aux filles qui font les garçonnières. En matière semblable, du reste,

io6 Table générale.

ne demandez à Branthôme rien de chevaleresque, bien qu'il invoque à tout propos les preux du vieux temps. L'assassinat d'un prisonnier après le comoat n'a rien qui le révolte (voy. t. I, p. 289).

Nous croyons en avoir assez dit pour montrer que l'indifférence de Branthôme pour le bien confine au mépris. En revanche, son indifférence pour le mal paraît souvent nuancée d'une certaine admiration. Les crimes épouvantables commis au sac de Rome, il les détaille avec une complaisance visible et une sorte de belle humeur. Il ne leur refuse même pas son approbation (t. I, p. 371) dans ces quelques lignes sur un officier espagnol, Jouan Urbina : « Il s'y (à Rome) monstra fort cruel en toutes sortes, et non sans raison, car en la mort de son général (le connétable de Bourbon, tué à l'assaut) il se faut toujours monstrer cruel vangeur en guerre, j*

Du reste, un meurtre ne compte pas pour lui, bien qu'il n'ait jamais fait de mal à personne. Le meurtre n est qu'une bagatelle, une petite jeunesse (t. I, p. 3 50). Ainsi, quand il parle d'un jeune spadassin q^u'il retrouve à Lyon, il le déclare fort son ami, sans cacher que c'est un vrai enfant de la mathe, c'est-à-dire un voleur. Il ne se borne pas au vol, ce noble ami, il tue au besoin, sans nécessité. Ainsi lui conte-t-il, en fait de prouesses, un quadruple assassinat dans une auberge de Longjumeau, et Branthôme ne peut se garder d'en rire. Il fait mieux : comme la justice s'en mêle, il prévient

Table générale. 107

le coupable, l'aide de sa bourse et facilite sa fuite. Est-ce de l'indifférence pour le mal.'^ Il me semble qu'il s'y mêle une sympathie avouée, sinon avouable.

De même quand il cite comme paroles d'Évangile les maximes du « vénérable » Machiavel, quand il célèbre César Borgia comme le grand capitaine digne de servir d'exemple et de miroir à tous les autres. Quel miroir et quel exemple ! Ce n'est pas impunément qu'on a de telles admirations. Ainsi Branthôme trouve tout naturel qu'on change de parti, qu'on prenne les armes contre sa patrie (mot* qu'il déclare vide de sens), ou qu'on la desserve en donnant à l'ennemi des avis secrets pour satisfaire quelque rancune. Corsaire à corsaire se tiennent toujours la main, dit-il tome I, page 355. Véritable maxime de condottiere pour lequel la guerre est un métier lucratif, une chance de fortune à courir le plus longtemps possible. Il trouve tout naturel qu'on laisse passer l'occasion d'en finir avec un grand chef ennemi, de peur que sa mort ne mette fin à la campagne. Pour le même motif, il enregistre comme chose toute naturelle le propos qui prête au vieux maréchal de Biron l'intention arrêtée d'avoir ménagé la retraite du prince de Parme au lieu de l'écraser en Normandie. Notez que par une contradiction singulière il montre ailleurs cette retraite, ainsi facilitée, comme un fait de guerre admirable. Il a oublié sans doute. En admettant

I . c'était pourtant l'heure où Baïf s'écriait : < Pour la Patrie ! C'est un beau mot ! » (V. Littré, Dict., Patrie.)

io8 Table générale.

rhypothèse de cette comédie militaire (t. VI, p. i6^), il admet cette proposition stupéfiante que le salut des ennemis de la France est nécessaire à la considération de ses grands capitaines.

Dans le même ordre d'idées, signalons son étrange apologie de la guerre civile au point de vue économique (t. V, p. 252-257). Il y est déclaré aue rien n'enrichit un pays comme le pillage aes églises et des bourgeois mis à la torture pour faire sortir leurs trésors cachés. C'est alors que la noblesse combattante retrouve un peu d'aisance. Tel gentilhomme parti avec deux chevaux rentre avec sept et des équipages bien remontés. Plus une ville est saccagée, mieux l'argent circule. Dans le Discours sur La Noue y le dévouement à la royauté, ce dévouement qu'on a toujours cru inséparable de la noblesse, est absolument relatif. On ne doit quelque chose au souverain que s'il vous nourrit. On a le droit, au contraire, de le combattre et de ruiner la patrie dès que son ennemi vous nourrit à sa place.

La théorie est, comme on voit, purement alimentaire; toute idée un peu élevée a disparu dans la fumée de cette cuisine.

Page 1