SCÈNE VII
BAZILE, CAROLINE, Le Comte db PRÊVAL
LE COMTE
Que je m'estime heureux , belle Caroline , de vous rencontrer chez vous ! Je viens vous entretenir de choses sur lesquelles il parait que mon valet s'est mal expliqué. Je viens combattre de petits scrupules que, sans doute, je n'aurai pas de peine à dissiper.
CAROtlKE.
Monsieur est le comte de Préval ?
LE COMTE
Oui , ma belle.
BAZILK.
Vous n' perdez pas de temps, monsieur, à c' qui ^i' paraît.
4i6 CHARLES ET CAROLINE.
CAROLINE
C'est qu'il est difficile d'être en garde contre des pièges qu'on ne soupçonne pas.
LE COUTE
Voilà du Cliarles tout pur : c'est un beau parleur, dit-on , que ce Charles.
Oui , monsieur, i' parle ben , et pense d* même.
LE COHTE.
Ce3t fort bien , c'est fort bien , mon ami : vous êtes décidément l'ami de la maison.
B A z I LE.
Oui, monsieur, je sis l'ami de la maison, et j' m'en pique.
LE COMTE
Allons , Caroline, soyez de bonne foi. Convenez du moins que c'est une cruelle chose qu'un mari jaloux : ces gens-là voient tout en noir, et l'intrigue la plus iiinocente....
CHAKLFS, iparl.
Quelle lioneur!
Qu'appelez- vous inirigue? N'y a pas ici de femme à intrigue, entendez - vous , monsieur, et vous êtes un mal-avisé.
LE COMTE
Caroline , vous avez fait choix d'un ami qui s'exprime fortement, et qui n'a pas....
CAROLINE
Ce vernis imposteur dont on décore les vices.
! 4i8 CHARLES ET CAROLINE.
• LE COMTE
[ Mais quelquefois! aussi on a assez de crédit pour
I venger des outrages...
1' CHARLES
! ' Je vous entends , monsieur. II faut opter entre l'in-
I' Ëiinie et votre haine : mon choix n'est pas douteux.
• LE COMTE
Vous bravez tout, vous autres qui n'avez rien à perdre ; mais quand on est bien avec le ministre...,
j BAZILE.
^ Et qu'on vous ressemble, c'est signe que la France
' est bien gouvernée.
CUABLES.
Silence, Bazile, s'il vous plaît. Je respecte tous les dépositaires de l'autorité, et je les estime assez pour croire qu'ils ne seront pas les instrumens d'une basse passion, et qu'ils ménageront l'homme honnête qui sait vous résister.
LE COMTE
On saura rabattre ce petit orgueil.
CHARLES, trè*-viveiiwat.
Je ne vous crains pas. Je suis votre égal par la naissance , et je suis au-dessus de vous par les sentimens.
CAftOLIRE, d'an ton lupplÛDl.
Mon ami !
BAZILE. I
Oui, moi^ué, c'est beti dit. L' fiis du comlf de I Yerneull s' moque de vous et de vos pareils.
420 CHALRES ET CAROLINE,
air revêche, la rendent plus intéressante encore. Parbleu, je n'en aurai pas le démenti. Puisque Verneuil est à Paris, je le découvrirai facilement ; j'irai le trouver, et je connais les moyens de mettre à la raison monsieur Charles et sa petite moitié.
SECown ACTi;.
4aa CHARLES ET CAROLINE.
d«£sB8e; isaisce frère, râtelle à mes volontés, insensible à nus menaces , passant du désordre à la misère, et n'ayant plus qu'un pas à feire pour tomber dans l'avilissement , votre frère a éteint en moi tout sentiment de tendresse; enfin, mon fils, vous venez de faire votre devoir, et je ferai le mien.
VERHEUIL fiu.
Quoi ! décidément , monsieur, vous allez vous armer contre lui, solliciter la cassation d'un mariage...
VEIlITEnil, pire.
Je ferai mieux, monsieur, je l'obtiendrai. Votre frère ne m'a t>as consulté pour se livrer à son fol amour. Il n'ignorait pas cependant qu'il était sous ma dépendance ; i\ connaissait les lois. A-t-il cru <jas je n'en réclamerais pas l'appui ? S'est-il flatté d'échapper à leur vengeance? Vous flattez-vous, vous-même, qu'oubliant les obligations de mon état , renonçant au fruit de trente ans de soins et de travaux, je pa^ tagerai enfin tes égaremens de votre frère par une indulgence criminelle?
VEBirEUILGb.
Vous le jugez bien sévèrement, mon père , si vous pensez...
VERIIEtrTL père.
Jeuue homme, si jamais vous êtes père, vous apprendrez peut-être ce qu'il eu coûte à un bon cœur pour en déchirei^ un autre. Vous ne soupçonnez pas ce qui se passe dans le mien ; mais je suis comptable de ma conduite à tous les pères de famille , à tous les amis de l'ordre, qui, dans ce moment, ont les yeux
i',24 CHARLES ET CAROLINE,
être, elle n'exercerait point sur votre frère im empire aussi absolu; mais si toutes les femmes, pourvues de quelques attraits, s'en faisaient des titres pour prétendre aux plus hauts partis, qu'en arriverait-il? La mine des familles , le renversement de l'ordre , le mépris de l'autorité paternelle, et plus tard, les regrets, la honte et la douleur. Oui , un mariage disproportionné est un attentat contre la société, et elle a dû armer les lois contre les séductions d'un sexe , et les folles passions de l'autre.
VEHNEUIL fila.
Ces idées , mon père, justes et vraies en général, n'empêchent pas des exceptions méritées. Mon frère est un homme d'honneur.
■VERWEUIL père.
A vos yeux. Aux miens, c'est un rebelle que rien ne peut justifier.
VERNEUIL nia.
Je le justifierais, mon père, si vous vouliez m'en- Iciidre avec tranquillité.
VEBMEUIL père.
Vous ne pouvez rien me dire que vous ne m'ayez di'ja dit. Finissons, et laissez-moi.
VERItEUIL fiU.
Encore un mot, de grâce.
VERHEUIL père.
Vous abusez de ma patience.
VERHETIIL fil».
Si vous voyiez son épouse !
V£RIfEDIL pire.
Et quand die le serait, qu'en résulterait-il i*
VERNEDIL fili.
Que vous devez la plaindre et la secourir, VEBHEUIL pin.
Oui, je la plains, n'en doutez pas: mon ressentiment ne me rend pas injuste. Si en effet elle n'a cédé qu'aux pressantes sollicitations de yotre fi^re, si son extrême jeunesse lui a fait violer des bienséances que peut-être elle ne connaissait pas encore, oui , je m'intéresserai à son sort, et je l'adoucirai. VERKEUIL fil*.
Et ce faible enfant....
VERNEniL père.mement.
Je ferai tout pour lui.
VERHECIL fila.
Ah ! mon père , je ne désespère pas encore de vous voir ratifier un mariage....
TER NEU IL pire.
Ratifier ce mariage I Quel mot avez-vous osé proférer?
VERNEUIL fil». '
Qu'a-t-il donc de si révoltant, mon père?
VERNEUIL père.
Je VOUS ai dévoilé mes principes; respectez-les, du moins, si vous ne voulez pas les adopter. VEBREUIL fili.
Mon malheureux frère est donc perdu sans retour?
V E R N E U I L pire.
Sans retour ? Non , monsieur : son sort dépend de lui.