‹ Œuvres complètes de Pigault LebrunChapitre 11 sur 34 · CHAPITRE XL Encore Mme nuit épouvantable · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL Encore Mme nuit épouvantable

. u Que failes-vous ici î n'avea^rous pas entendu « la cloche ? Descendez , descendez donc« Il est a cruel pour moi de voir refroidir le plus joli dî- « ner« » Il est clair que c'eit du Reynel qui parle. « Aimable comtesse, faites-moi. servir ici : je tien- « drai compagnie à mou ami. » Vous devinez que ce désir, si flatteur pour moi, est exprimé par ma charmante Sophie. « Descendez , madame ; je « veillerai k ce que monsieur.ne manque de rien. » Sans doute vous reconnaissez Fanchette.

Sophie insista. La position où se trouvait Fan* chette lui imposait ) obligation de céder. Mais il fallait quelqu'un pour nous servir, et rien ne la forçait de renoncer à cette satis&ction. Elle était toujours là. Toujours attentiye, elle prévoyait, elle devinait tout, et la moindre chose était £ûte avec une aisance, une prestesse , une grâce !.^ Oh , comme l'amour sert^i quand il veut s'en dOtH ner la peine!

Je ne pouvais rien dire de particulier à Sophie : je lui parlai raison, et la sienne m'étonna. Uti sens droit, un jugement sain, des connaissanoes sans prétention ajoutèrent la considération aux

UlfK 11 ACBDOINE. Il5

sentiineDs (Qu'elle m'inspirait déjà. Ofalpensài-je, quelle somme de bonheur une telle épouse ré-^ pandratt sur ma Vie !

Fandiette écoute attentivement. Sans doute, elle n a pas rassemblé encore un grand nombre d'idées, et cependant elle parait entendre. Aurait-elle aussi de l'esprit ? Hé , pourqucM n'en aurait^elle pas cette pauvre Fanchette , par la raison même que tant de grands seigneurs n'en ont point?

Ces réflexions m'occupaient malgré moi* J'étais distrait , je n'entendais plus ce que me disait madame de Mirville. Je ne sais ce que je lui répon* dais... aA-t-on jamais vu pareille extravagance ^ a s'écria madame d'Ermeuil , en remontant fort à «propos? Elle est inexplicable, répondait Sou^ e: langes. Et ne donner que les prétextes les plus a frivoles , ajoutait la comtesse. Ces femmes-là ne a font rien comme personne , répliquait Soulanges. « Ma foi , madame , poursuivit du Reynel , votre « terre , pour être charmante , n'est pas la terrd « promise , et nous ne serons pas plus mal servis, « parce que vous aurez deux convives de moins. » Je compris que la cousine et la beUe-'SœuF s'étaient exécutées , et je ne daignai pas même de* mander comment elles avaient coloré ce brusque départ.

Encore Baptiste! Oh, le vilain homme! qu'a-t«il imaginé de nouveau qui l'autorise à entrer où est Fanchette ? « Madame la comtesse ne doit plus

I |6 VJXK MA.CÉDOIffE.

ce compter sur le tailleur et le perruquier. — Coma ment cela , Baptiste? — Us prétendent avoir des <c affaires pressantes à Paris... » Ils prétendent! Le drôle est -il fin? cclls ont envoyé chercher des « chevaux , et sont partis avec ces dames. Mon a ami, vous les avez bien jugées, me dit tout bas a la femme charmante. »

Il y a dans toutes les affaires un bon et un mauvais coté. On perdait à la vérité deux hommes du premier mérite; mais il n*y a plus qu'une robe à faire ; madame de Mirville n'est pas exigeante , et Fanchette a tant de zèle ! elle reprend son ouvrage et sa place , en me regardant en dessous d'un air qui veut dire : Je me trouve si bien ici!

M. Baptiste arrange une table de boston. Il va, vient, tourne, retourne. Il a un œil à ses jetons, et l'autre se porte, à la dérobée sur Fanchette... voyez si. ce faquin finira... ah, le voilà pourtant sorti.

Au fond, je ne vois pas de quoi je m'inquiéterais : Fanchette n'est plus cette petite fille d'auberge qu'on pouvait impunément poursuivre de la cave au grenier. C'est la femme de chambre de madame , qu'on doit respecter en elle , et qui sans doute la fait coucher à portée de son appartement.

Mais pourquoi tous ces calculs ? N'ai-je pas un moyen sur de me défaire de ce Baptiste ? Il suffît , pour cela, de raconter à madame d'Ermeuil la scelle de nuit qui s'est passée à l'Aigle impérial...

UNE MACEDOINE. lij

Oh, le Irait sera noir! je rougis (Ten avoir eu ridée. Haïr, persécuter un homme, parce qu'il a des yeux et un cœur! non, non, je ne hais, je ne hsdrai jamais personne.

C'est im jeu bien heureusement imaginé que le boston. Il tire les êtres les plus froids de leur apathie ordinaire. Il remue les humeurs pendant deux heures au moins. La simple , la douce Sophie se fôcfaait, comme une autre, contre la comtesse, Soulanges et du Reynel. Fatigué d'entendre discuter sans cesse sur un petit morceau de carton , barbouillé de rouge ou de noir , je pris le parti de dormir; c'est ce qu'on a de mieux à faire, quand on est obligé de se taire, et qu'on veut échapper à ses propres pensées.

Il était assez tard quand je me réveillai. Les bostoniens avaient quitté ma chambre... Fanchette aussi était sortie. Où peut-elle être allée cette Fanchette?... Que m'imporle, après tout?

Je me frottai les yeux... Non , elle n'est plus ici. Je suis seul, absolument seul. Ah, ah! mon lit est fait : je vais m'y mettre et continuer la nuit, que j'ai commencée à six heures du soir. Je la pousserai jusqu'à huit heures du matin , et ime nuit de quatorze heiu*es n'est pas trop longue, après les fatigues de tout genre que j'ai soutenues.

Au premier mouvement que je fis , je vis paraître M. Baptiste, qui portait deux bougies, et qui offrit de me servir de valet de chambre. Je le laissai faire, pour le punir, pour l'humilier.

1l8 UNE MACÉDOINE.

J'étais bien aise qu'il se souvint près de moi qu'il n'est qu'un valet, ce Baptiste, qui se donne les airs d'aimer... Oh, encore de l'égoïsme!

Je lui demandai où étaient ces dames et ces messieurs. « Us ont profité du moment où vous a reposiez , pour aller prendre l'air dans le parc. » Je n'osai lui demander où était Fanchette.

Il plaça sur ma table de nuit une carafe de limonade , du sucre et de l'eau , et me souhaita le bonsoir. Je l'entendis fermer ma porte à double tour et ôter la clé de la serrure. Â quoi pense donc ce çoquin4à? pourquoi me mettre dans l'impossibilité de sortir, ou de recevoir personne sans son agrément ? Je sonnai à briser la sonnette. « Que veut monsieur? — Pourquoi m'enfermez- « vous ? — Pour qu'on ne vous dérange point. — (c Je veux être dérangé, moi. — Ce sera comme il « vous plaira. — Je le crois bien , parbleu. Mettez i< la clé sur ma table de nuit, et contentez - vous « de tirer la porte. »

Ce drôle-là serait-il aussi jaloux de moi? Si je croyais qu'il eût cette impudence... Hé bien , qu'en arrivera-t*il ? Ma foi, rien du tout. N'est -il pas permis, quand on aime , d'envier l'amant favorisé, et même d'avoir contre lui un peu d'humeur? Mais Baptiste en concurrence avec moi!... Et ne m'y mettrais-je pas avec un souverain qui aimerait Sophie... et même Fanchette? Baptiste fait bien de suivre l'impulsion de son cœur; mais, morbleu , j'ai raison de ne vouloir pas être sous

UNE M^GKl>OINE. 1 Hj

la dépendance de Baptiste... Cependant cette porte fermée me mettait à Fabri de tout danger. Point de visite de la part de certain objet, point d'entreprise de la mienne. Taurais été sage... Oh! bien certainement; mab je l'aurais été malgré moi) et a-t-on la gloire de vaincre^ quand od n'a pas combattu?

Allons, allons, soyons de bonne foi. Non, je ne suis p^ sur de moi ; non , je ne m'exposerai pas à une dé£ûte presqqe certaine. Oui , je serai sage, je le dois , je me le suis promis, je ne fausserai pas mon serment.

Je sonne une seconde fois; Baptiste rentre. «Je « pense, comme vous, qu'on pourrait me déranger. « Fermez ma porte , emportes^ la clé. Vous viendrez « demain quand je sonnerai. »

Lorsqu'on redoute sa faiblesse, n'y a*t-il pas une sorte de vertu à se garantir de la chute , et même de l'envie de faillir? Cette victoire, que je remportai sur moi-même, m'inspira une satisfaction inexprimable. Je me crus im homme audessus du vulgaire, un homme d'une moralité à servir d'exemple... Toujours le chien d'amourpropre !

tf Pourquoi cette porte est-elle fermée à clé ? — « Je l'ignore , madame. — Il peut se trouver in- <t commode cette nuit. — Sans doute. — Ne pou- « voir pas sonner. — Et périr, faute de secours. a — Je ne me retirerai pas sans savoir si on lui a adonné ce qu'il lui faut, sans lui souhaiter le

I20 UNB MACÉDOINE.

« bonsoir. Cherchez donc Baptiste , mademoiselle. « — Madame 5 j'y cours.»

Ce sont elles, les deux objets les plus redou» tables pour moi, dont je me suis séparé autant que je l'ai pu , qui vont franchir la faible barrière que j'ai mise entre elles et moi... 3e suis las de combattre , je m'abandonne aux circonstances, et je deviendrai... ce quQ plaira à l'amour.

On a trouvé Baptiste. J'entends tourner la clé, la porte s'ouvre , les voilà toutes les deux. Sophie vient à moi, et Fanchette se retire dans un coin, d'où elle verra tout , d'où elle ne perdra pas un * mot. Ma bonne Sophie , contrainte pendant toute cette journée, ne pense pas que nous avons là un témoin redoutable. Elle se Uvre, sans réserve , à cette candeur, à cet abandon auxquels il est impossible de résister. Elle a été à la promenade , uniquement pour ne pas se rendre ridicule. Son cœur est resté avec moi. M'en suis-je aperçu? Ai* je senti qu'elle ne formait qu'un vœu , celui d'être sans cesse auprès de moi ; d'adoucir l'ennui inséparable de ma situation; de répondre aux accens de l'amour, par ce que l'amour a de plus tendre? Et elle me prodiguait ces caresses innocentes qu'elle m'avait promises , et qui , depuis , lui avaient paru si dangereuses. Et j'oubliai Fanchette et les ménagemens que je croyais lui devoir. Je retombai dans ce délire si poignant , si plein de charmes , que je ne pouvais supporter , et qui faisait le bonheur de ma vie. Ivre comme moi, So*

UITE^MACKDOIirE. 12 f

phie ne se ressouvenait plus qu'elle s'était restreinte à la douce , à la simple amitié* Heureuse* ment , Fanchette veillait pour elle. « Voilà ma- « dame d'Ermeuil » , dit-elle d'une voix altérée , qui me frappa, et me rendit à moi-même. Sophie, interdite, vit Fanchette, rougit, pâlit, balbutia, et dit enfin , avec calme et sérénité : « L'amour « sincère n'est pas un vice. — C'est ce que j'ai a toujours pensé , madame. — C'est le don le plus « précieux que le ciel puisse nous faire , quand il a est justifié par les qualités de l'homme que nous a avons choisi. Fanchette, vous avez le secret de a mon cœur : vous n'en abuserez pas , si le vôtre ff est sensible. »

Fanchette prit sa main , et la baisa. « Vous « pleurez , mon enfant ! Ah , vous aimez aussi , et « cette scène de tendresse a rouvert une plaie mal « cicatrisée encore. — Oui , madame , oui , j'aime « de l'amour le plus malheureux. — Demain , nous a parlerons de cela, Fanchette. Peut-être puis-je « vous être utile. — Non , madame , non , vous ne (c pouvez rien pour moi. — Pardonnez-moi , ma « petite. Avec de la considération et de la fortune, « on aplanit bien des obstacles. Je vous rendrai « plus heureuse encore que je l'étais il y a un « moment. Votre amant sera votre époux. — Ja- «cmais, madame , jamais. — Il le sera, vous dis-je. « Espérez et remettez-vous. »

Elle fit un tour par la chambre , s'assura que

I2U UBTE MACÉDOINE.

j'avais Ce qui m'était nécessaire, me donna uu baiser sur le front, emmena Fanchette, et me laissa.

J'entendis ôter la clé ; mais on n'avait pas fermé ma porte. Que Toulait-on ? que projetait*on ? Je le répète , je ne suis pas un ange ; je n'ai plus de force, plus de volonté , je me livre à la fortune.

Le plus profond silence régnait autour de moi. L'horloge du château avait sonné onze heures, et je ne dormais pas. Tourmenté , par mille pensées affligeantes et voluptueuses , j'appelais le jour qui devait m'en distraire, et, quelque position que je prisse, je me sentais accablé par mcm cœur.

Cet état était cruel. Je ne pouvais le supporter davantage. J'étais prêt à me lever , à aller chercher dans le parc la fraîcheur et le repos , lorsque mes yeux se portèrent sur la carafe de limonade. Je la vidai en deux fois. Bientôt je me s^Qtis plus calme , et , de tous les sentimens qui se combattaient en moi, il ne me resta que celui de ma duplicité envers Sophie.

Ce sentiment m'oppressait. Mab sa violence même annonçait l'absence momentanée des passions : quand elles nous obsèdent , nous sommes incapables de réflexion et de raisonnement.

Réfléchir péniblement et raisonner contre soimême , est encore un état auquel on cherche naturellement à se soustraire, et que de raisons bonnes ou mauvaises n'avais*je pas à m'oppôser?

UNE MACÉDOIOTE. Ia3

Je les sat^ssais toutes , je me laissais bercer par ma conscience rassurée , et je m'endomiis , perw suadé que je n'avais rien à me reprocher.

Mon sommeil était fattigant, comme certaines des sensations qui ravaientprécédé. Des rêves tourmentans se succédaient sans izrterruption* Je m'éveillai , couvert de sueur , et m'eslimant heureux d'échapper aux images qui me poursuivaient.

Un hruit singulier me frappa. Il se £aisait dans ma chambre, et je ne pouvais le 'définir. Je re* gardai autour de moi, et je distinguai, à la lueur de ma bougie , quelque d^ose de blanc , qui ressemblait assez à ce qu'on appelle un fantôme. En fixant cet objet , je reconnus une femme , et dans cette femme, la trop intéressante Fanchette.

£lle était assise an pied de mon lit. Ses yeux étaient fixés sur moi ; ses maUds étaient croisées sur sa poitrine. Le froid l'avait saisie. Ses mains étaient bleues; ses dents se choquaient avec force , et produisaient ce bruit qui m'avait étonné à mon réveil.

«Fanchette, m'écriai-je, Fanchette, que fisûtes- «vous là? — Je vous regarde, monsieur, me ré- « pondit-elle doucement. — Mais le froid vous tue. « — N'importe, je vous vois. — Par grâce, Fan- « chette , retirez- vous. — Je ne le puis , monsieur ; a toutes les communications sont fermées. — Vous tt allez donc mourir là ! — Qu'importe où, et oom- « ment je meure , si mourir est un bien pour moi ? « — Que dites-vous, Fanchette! — Souffrez que

ia4 IfNE MACÉDOllfE.

«r je demeure, monsieur. Vous n'avez k redouter, «près de moi, aucun genre de séduction. Non, « je n'ai pas su vous plaire^ Vous l'avez cru ce- <c pendant , vous mè l'avez dit ; la présence de ma- <c dame de Mirville nous a éclairés tous deux, sur « vos véritables sentimens. C'est elle que vous aice mez , elle le mérite , je ne me plains pas. Mais <c permettez que je vous voie cette nuit , demain , oc tous les jours , jusqu'au moment où mon amour «s'éteindra avec moi. — Fanchette, vous m'afflitf gez. — Ah, monsieur , n'ajoutez pas à ce que je ce souffre : j'ai déjà trop de ma douleur. »

Un long silence succéda à ce court, mais pénétrant entretien. Elle me regardait , et je faisais de vains efforts pour détourner mes yeux des siens. Une force irrésistible me ramenait à cet objet dangereux. « Oh, regardez-moi, qu^ craignez-vous? «Regardez -moi, me dit-elle en pleurant. » Elle tomba à genoux devant mon lit; elle prit ma main : la. sienne était glacée. « Fanchette , ma « chère Fanchette , vous ne passerez pas ainsi le « reste de la nuit. Je vais me lever , et vous vien- « drez vous ranimer ici. — Vous lever ! Vous êtes «mouillé de sueur. Pensez-vous aux suites... — Je «ne pense qu'à vous. — Non, monsieur, vous ne « vous lèverez pas. » Elle me tenait avec force, et j'essayai à rendre un peu de chaleur à ses mains.

Ses mains... ses bras... sa joue... que saîs^je? £tais-je à moi? Puis-je dire par quels degrés... Elle est heureuse encore, dit-elle. Voilà les seules pa-

UNE MAC£D01N£. Ia5

rôles que j'entendis, et j'ignore si j'eus le temps d'en articuler une.

Quelle nuit , oh quelle nuit ! J'aurais donné la moitié de ma vie pour convertir l'autre en une nuit semblable, en une nuit de vingt ans, s'il m'eût été possible d'accorder le plaisir et les mœurs.

Page 1