‹ Œuvres complètes de Pigault LebrunChapitre 12 sur 34 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les compensations.

Elle m'a quitté aux premiers rayons du jour. Elle a disparu comme une ombre fugitive. Où s'est--elle retirée, si les communications ne sont pas libres ? Si elles le sont , pourquoi m'a-t-elle trompé ? Ingrat , trompe-t-on l'homme qu'on rend heureux, parfûtement heureux?

Telles fîirent mes premières réflexions : c'étaient les derniers accens de la volupté mouraïite. A mesure que le soleil éclairait les objets, le prestige se dissipait. Mais différent des songes, dont la lumière dissipe jusqu'au souvenir , le passé pre*. nait une teinte sombre , le regret se faisait sentir, a Ah, m'écriai-je, tu ne l'as pas séduite, il est «t vrai , mais tu l'as rendue indigne des vœux d'un « honnête . homme. »

Je résolus d'échapper à ces tristes pensées. Je m'habillai avec assez de peine, et je voulus descendre <lans le parc. Toutes les portes étaient fermées. Je vis qu'elle m'avait dit la vérité, et j'é-

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prouvai quelque satisÊictian à ne lui trouver d'au^ tre tort que son amour.

Je marcbais sur la pointe des pieds , comme un homme qui s'échappe furtivement. Craignais-je qu'on lut la vérité sur mon visage ? Oh , pourquoi n'est-eile pas écrite là ? que de &utes secrètes ne seraient jamais commises!

De porte en porte, de corridor en corridor, j'arrivai à la cuisine. J'y trouvai une petite fille, enveloppée dans son tablier , dormant auprès d'un reste de feu. Je voulais ménager son som* meil; mais an malheureux verrou cria malgré moi, et réveilla la petite. «Que faites-vous ici, « mon enfant ? — J'aide à la cuisine , monsieur. — tf Et vous ne vous êtes pas couchée? — J'ai tra-> a vaille jusqu'à minuit, et je vais me remettre au a travail. » Il faut donc que la pauvre petite sacrifié jusqu'à son repos, pour obtenir le nécessaire, et j'ai du superflu, moi, qui ne fais que des sottises! Pauvre aussi, je travaillerais sans relâche, et je n'aurais pas le temps de m'occuper de mon cœur. Oh, je le sens^ la pauvreté est bonne à quelque chose... Oui, mais l'indigence!

Cette dernière idée m'attendrit, et me procura quelques distractions. Si l'égalité, pensaî-je, est une chimère, l'inégalité absolue est une monstruo^ site. Voyons s'il est possible de rapprocher un peu les difilances. « Combien gagnez - vous par jour , « mon enfant? — Dix sous et ma nourriture, mon- « sieur. — Que faîtes*vous de ces dix sous-ià? —

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cr Je les porte à mou père et à ma mère. — Que to fait votre père? — Il est journalier. — Et votre «c mère ? — Elle soigne mes frères et ma petite « sœur. — Ah , elle a encore des petits enfans. — « Nous sommes cinq, monsieur, et je suis l'aînée. « — Vous êtes cependant bien jeune. — J'ai quinze ce ans, monsieur. » Et elle se rengorgeait en parlant de ses quinze ans , elle avait un air tellement satisfait... Je ne prévoyais point pourquoi une petite fille est si aise d'avoir quinze ans.

a Pourquoi donc, mon enfant, vos quinze ans « vous font-ils tant de plaisir ? — Oh , monsieur , « c'est que... c'est que... -r- Parlez, ma petite. » Et je pris sa main, qui n'était ni belle, ni bien propre ; msdis je voyais qu'elle avait besoin d'être encouragée. « Eh bien, c'est que... — C'est qu'on « dit qu'à quinze ans on peut entrer en ménage. « — ^Et vous avez envie d'être mariée ? — Oui , mon- « sieiir, et mon amoureux aussi. — Ah, vous avez «un amoureux? — Depuis deux ans, monsieur. « — Vous n'avez pas perdu de temps, ma petite. « — Ma mère dit qu'il n'en faut pas perdre. — Ce « n'est pas dans ce sens-là qu'elle le dit. — Croyez- « vous cela , monsieur ? — Je vous en réponds. Et «quel âge a votre amoureux? — Dix -sept, ans, a monaieiir. — Yous aime*t-il bien? — Autant que a je l'aime. — Et vous l'aimez beaucoup ? — De a toutes mes forces. — Quand vous dites-vous que « vous vous aimez ? — Tous les soirs , quand je a travaille chez ma mère. — Tous les soirs ! — Et

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« le dimanche toute la journée. — £t quand vous « vous êtes répété cela ? — Il me cueille un bar- « beau , un coquelicot. — Après ? — Je lui en cueille « un autre. — Après? — -Je lui donne une tape sur « l'épaule. — Pourquoi cela ? — Pour qu'il coure « après moi. — Et quand il vous a attrapée? — Il a m'embrasse. — ^£t vous êtes bien aise? — Oh , oui , « monsieur. — Et après ? — Nous recommençons. « Et après? -^Nous recommençons encore. Mais, « monsieur , vous me parlez comme monsieur le « curé quand il me confesse. — Et jp finirai comme a lui , ma petite ; je vous donnerai une pénitence. a — Oh, monsieur n'est pas prêtre. — Qu'importe, « si la pénitence vous plaît ? »

Elle est sage encore , mais elle pourrait bien ne pas l'être long-temps, avec ses coquelicots, ses tapes sur l'épaule et ses embrassades. L'amour ressemble à une traînée de poudre à canon. Si le feu prend au premier grain , il se^ communique avec rapidité : il brûle , il consume tout , et , de ce météore brillant, il ne reste qu'une noire et désagréable fumée. Que de filles perdues pour s'être laissé baiser le bout du petit doigt ! Poursuivons.

a Dites-moi , petite , pourquoi ne vous marie- «t-on pas? — C'est que le père d'Eustache est « riche. — Ah , ah ! et qu'a-t-il donc ? — Deux bons « arpens de terre , plantés en bons pommiers. — «Diable, c'est une fortune. — Hélas! oui, mon- <k sieur. » Et des larmes mouillèrent les joues de la pauvre enfant.

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« Comment vous nomme*t-on , ma petite ? — «Claire, monsieais — Claire? Claire qui? — t< Claire Servent, monsieur. — Et le père d'Eus- « tache ? — Tachard , monsieur. — En voilà assez , « Claire. Reprenez votre travail. -^ Ah , monsieur , « j*ai tout le jour pour travailler, et je n'avais que a ce moment pour parler d'Eustache. ' — Je vous a ai donc fait plaisir ? — Oh , beaucoup , monsieur. « — C'est le commencement de la pénitence que «r je vous ferai faire. »

Cette petite fille, pensài-je, en me jetant dans le parc , travaille jour et nuit , et trouve encore le temps d'aimer! N'envions plus sa pauvreté, restons ce que nous sommes, et tâchons d'adoucir son sort. Marier une fille n'est pas réparer le tort qu'on a fait à une autre. Je ne crois pas même qu'il y ait compensation. N'importe, faisons un peu de bien. Ce souvenir-là , plus tard , en compensera d'autres.

Je vis une vingtaine de paysans qui travaillaient à planter des mais. On en plante partout, dans le château, dans le parc, dans ces chaumières... Et la petite Claire aussi , qui voudrait... Il faut que cela soit bien naturel... Ce qui est dans la nature estril im mal?... Oui, oui, quand les circonstances ie rendent tel , et c'est ce qui m'arrive à moi.

Mais cominent se fait-il que la belle, la vertueuse, la tant aimante Sophie soit toujours oubliée , quand cette petite Fanchette parait ? Ah , c'est que l'une ne donne que des espérances , et

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l'autre du plaisir. Mais le plaisir n'use-t-il pas l'amour plus vite que Tespérance ? Ah » si le mien pouvait être usé!

Serait-il vrai que donner du plaisir est un moyen certain de l'emporter sur sa rivale? Beaucoup de femmes se servent de ce moyen-là. S'en trouvent «elles bien? j'en doute. Celle qu'il faut aimer par-dessus tout , est celle qui se rend cbn« stamment respectable. Mais cela est-il ainsi ?

Comment se fait-il encore qu'on puisse aimer deux femmes, à la fois? c'est ce que je n'ai vu dans aucun roman , et c'est ce qui est dans mon cœur. Pauvre cœur! comme il se consume! qu'en restera-t-il dans dix ans? un glaçon.

Mais aussi , dans dix ans , s'il est incapable d'aimer , je ne serai plus exposé à ces combats qui inquiètent , qui affligent Famour. Ici , par exemple , je trouve une véritable compensation.

En suivant le fil de mes pensées , j'arrivai auprès des planteurs de mais. Un jeune garçon de bonne mine me salua d'un air ouvert. Je désirai que ce fût Ëustache. En effet, c'était lui.

Je lui demandai où était son père. Il me montra sa chaumière du doigt. Je marchai de ce coté, je sortis du parc , et plus j'approchais de la chaumière, plus je m'étonnais qu'on pût s'enorgueillir d'une semblable propriété. Ah, tout est relatif. Celui qui n'a qu'une chaumière est riche, en comparaison de celui qui n'a rien.

Je passai devant l'église , et je m'amusai à lire

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quelques affiches. Si la porte eut été ouverte, j'aurais été lire des épitaphes. Taime beaucoup les épitaphes , surtout quand j'en trouve une fastueuse à côté d'une autre très-simple. Cela force à peuser. Ces écussons, ces grands mots ne couvrent que de la poussière, comme l'humble pierre, surmontée d'une petite croix. Cette conformité n'échappe point à l'homme obscur. Elle le dédommage, elle le console. Elle afflige celui qui l'^ouit, qui le dédaigne, et ici encore il y a compensation.

Farmi ces affiches , j'en remarquai une qui an^ nonçait la mise en vente d'une maison et d'un jardin situés dans le village même. Parbleu , me dis* je 5 voilà qui pourrait arranger ma petite Claire, Voyons le notaire du lieu , et si cela n'est pas trop cher.,.

Voilà monsieur le notaire sur sa porte, en veste, en sabots, le bonnet de coton sur l'oreille, fumant sa pipe avec la gravité d'un sultan. Point d'odalisques pour la soutenir, pour chasser les mouches, pour lui chatouiller la plante des pieds. Un gros chien, couché près de lui, lui lèche la main, en veillant sur sa personne, et cet ami-là vaut toutes les odalisques du monde : il ne séduit, il ne trompe, il ne manque jamais.

J'appris que la maison à vendre était toute neuve, que le jardin était en plein rapport, et chaque fois «que le notaire vantait une cloison, un grenier, je tremblais que le prix fut au-dessus

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de mes moyens. Après un long et pompeux dé* tail des lieux, je sus qu'on voulait de tout quinze cents francs. La chute n'était pas alarmante ; mais je n'avais que la moitié c^e la somme , et j'^pi^u* vais de la répugnance à emprunter au château^ Cependant je pouvais rendre Claire si heureuse! et puis ces coquelicots, ces tapes sur l'épaule, ces embrassades me revenaient toujours à l'esprit. Les dimanches sont bien longs, un faux pas est bientôt fait, et si, après, Eustache allait changer... encore une fille perdue. Voilà qui ept fort bien. Mais je ne puis marier toutes les filles qui s'exposent à se perdre , et ce que je viens de dépenser pour Fanchette... Je serais gêné pendant plusieurs mois. Pauvre petite Claire!... allons, allons, je me générai, et Claire sera mariée.

Le notaire et son chien m'accompagnèrent à cette maison , qu'il était naturel que je visse. Elle était neuve à la vérité , mais si petite , si frélement bâtie! Et que faut-il, après tout, à un couple qui s'aime ? un lit ^ une table et deux chaises. Il restera plus de place qu'il ne faut poiu* la barcelonnette.

La construction est légère.; mais la maison durera autant qu'eux, et, ma foi, les enfans la rebâtiront.

Le jardin est assez grand, bien planté, bien tenu. Eustache recueillera des légumes et des fruits, qu'il ira vendre à Beauyais. Claire filera, et ils vivront. J'ofiris cinquante louis du premier

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raot Le notaire et mon vendeur se regardèrent. C'était peut-être plus que la chose valait... Bah! cent 'francs ne sont rien pour moi... c'est beaucoup pour cet homme.

On demanda quatorze cents francs, selon l'usage, puis treize cents francs. Enfin on me frappa dans la main à douze, et bon gré, mal gré, il fallut boire le vin du marché.

Me voilà au cabaret à présent ! qu'est-ce donc que cette vie, où on ne fait jamais ce qu'on veut, où on n'est jamais ce qu'on devrait être?

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