‹ Œuvres complètes de Pigault LebrunChapitre 16 sur 34 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

V inauguration,

j'estime Eustache. Ce qu'il a fait pour moi prouve sa reconnaissance, et n'a point été raisonné , car Jacques est de force à l'étouffer , aussi facilement que j'ai étranglé le matou. Age heureux , où le cœur s'ouvre naturellement à tout ce qui est bien ! Ce bon Eustache , puisse-t-il être le même dans trente ans! Il aiu*a beaucoup souffert : la malignité, l'envie, la calomnie, besoins des âmes basses, s'attachent aux bonnes gens, parce

1^1 UNE MàCEDOINE.

qii on ne les redoute point ; mais les bonnes gens sont toujours bien avec eux-mêmes, et cela console de tout.

Je ne pouvais m'empécher de rire en regardant du Reynel , et je sentais que j'avais tort : est-on obligé detre brave, quand on sent sa faiblesse? L'buître attaquée ferme sa coquille; le limaçon rentre dans la sienne; le hérisson se pelotonne; celui qui se dit le roi des animaux, naît, vit et meurt sans défense. Il n'est rien que par ce qui l'environne , et si nous descendions en nousmêmes , si nous mettions , d'un côté , ce qui nous ^st propre , de l'autre ce que nous devons à l'état social, cette suprême intelligence, dont nous nous targuons, se réduirait à bien peu de chose , et tel homme dont on vante le génie, serait peut-être au-dessous de son chien.

Hé bien, ne vais-je pas, à propos de du Reynel, me jeter dans les idées abstraites! Me voilà déjà à cent lieues de mon sujet. Quel rapport entre une pièce de mauvais vin et la métaphysique? Quel rapport? le voici. La manie de montrer de l'érudition , de l'esprit , s'adapte à tout. Tout sujet convient à la vanité, parce que la vanité croit tirer parti de tout, lors même qu'elle ne montre qu'une extrême médiocrité.

Vous saurez cepenélant que je ne parlais à mes compagnons , ni d'huîtres , ni de hérissons. Je caressais mes idées , j'en conviens ; mais je les renfermais en moi>même , et elles avaient une utilité :

UNE MACÉDOIVE. 1^3

en m'occupant du roi des animaux, je ne pensais plus au saut dans la futaille ; je ne riais plus ;^ je n'offensars personne. 'N'est-ce pas comme cela qu'il faudrait souvent faire de l'esprit?

Soulanges , qui n'avait pas , au moins en ce moment , la présomption de remonter des effets aux causes, me conta que le billet énigmatique, que je lui avais écrit, avait mis tout en combustion dans le château. On nous croyait tombés dans une embuscade de brigands. Madame d'Ërmeuil avait fait chercher partout des chevaux et des armes ; madame de Mirville s'était évanouie , et , en revenant à elle, elle était tombée à genoux, et avait prié pour moi.

Bonne, sensible Sophie, j'abrégerai tes souffrances, je tomberai à tes pieds, dans tes bras. Mon cœur pénétré te peindra ce qu'il éprouve. L'amiant, que tu crus perdu, va te rendre à la vie et à l'amour. Eu me parlant ainsi , je poussais une rosse que Jacques m'avait prêtée, animal rebelle, qui ne partageait pas mon impatience; semblable en tout à Ce coursier si célèbre qui

Galopa , dit Thistoire , une fois en sa vie.

Pauvre cheval, cruellement mutilé, qui ne sent plus que les coups qu'on lui porte , peut-il se donner des ailes , parce que je suis amoureux ?

Je fus obligé de le laisser à ses habitudes tranquilles. Le galop , d'ailleurs, eut agi trop vivement sur une partie qui n'avait pas repris encore son XK i3

état naturel. Mais le moyen d*aUçr, au pas^joio- (Ipe, calmer, rassurer ce qu'on aime! II était plus avantageux de courir à pied, et c'est ce que je fis. L'homme agité se fatigue moins à courir qu'à s'impatienter.

Je laissai derrière moi Soulanges et ses gens: leurs chevaux , harassés de la course qu'il venaient de faire, n'allaient pas mieux que celui de Jacques. J'aperçus bientôt dans le lointain cinq à six ânes qui venaient à moi au grand trop et que je me promis bien de laisser passer en paix. A mesure qu'ils approchent , je distingue un homme , une , deux , trois femmes. . . des femmes ! Qui peut-ce être? nous allons voir.

J'ai le coup d'oeil sûr. Je cours toujours; mais je sais déjà que les femmes sont bien mises, qu'elles ont de la tournure, même sur un âne. Peut-être sont-elles jolies. Courons plus vite ; jese* rai plus tôt auprès de Sophie, et je verrai plus tôt ces dames , en passant. Est-il défendu de regarder un bel arbre, parce qu'on a un magnifique jardin.

Hé, mais... c'est Sophie elle-même, c'est Fanchette , qui a pris le devant , c*est madame d'£rmeuil, La Roche, sa femme...

J'ai des ailes aux talons , aux épaules , j'en ai partout. A peine touché-je le sol. Fanchette pousse un cri en me reconnaissant; ces dames averties? pressent le galop. Oh, si la bienséaq/çe me permettait de répondre à l'empressement de Fan*> chette! Je lui souris en passant. Sa figure se co-

UNE MAGl^DOJNE. îqS

lore, son œil se ranime; elle pousse un soupir d'allégement, soupir que vous devez connaître, si vous avez passé inopinément de la mort à la vie. Il m'en échappe un... d'amour, peut-être; une puissance ennemie m'arrêtait; mais Sophie a sauté à terre pour être plus tôt dans mes bras ; avec quelle ardeur je l'y reçois ! quelles tendres étreintes de ma part! quelles douces larmes de la sienne! Fanchette est oubliée.

ff Où est Soulanges, me demande la comtesse? « — Il arrive, il est, au plus, à un demi-quart de « lieue. »

On s'arrête , on s'assied sur le revers d'un fossé , à rpmbre d'un orme, que l'année précédente on a oublié d'ébrancher jusqu'au faite. Comme tout dégénère dans le monde! On a planté les grandes routes pour procurer un peu d'ombre aux pauvres piétons, et en voyant la feuille tutélaire se développer et s'étendre , le propriétaire compte déjà ses fagots.

J'apprends alors de la comtesse ce qui s'est passé au château depuis le départ de Soulapges. Madame de Mirville, en finissant sa prière, me dit: cf II est écrit , aidez-vous , et je vous aiderai. Je veux « aller à cette caverne , l'en tirer , ou mourir avec « lui. — Ma chère amie, je suis comme vous sur <« des aiguilles, et cependant je reste. L'opinion « publique n'excuse une démarche de la nature de « celle que vous vous proposez, que lorsqu'elle a « pour objet un époux, un frère, un père. Mais

igti UNE MACÉDOINE.

<x courir sur les pas d*un homme qui netient à vous « que par les liens du cœur ! . . . — Et ce lien-là n*est-il « pas le plus cher , le premier de tous ? Que m'im-^ (c porte l'opinion ? n'ai-je pas pour moi ma con- « science et mon cœur ? Ils se soulèveraient à a l'instant, si je cédais à de vaines considérations. « Je veux partir.

« Hé , mesdames , nous dit Fanchette , en pieu- <c rant de notre peine... Elle a bien le meilleur (( cœur^ cette Fanchette!... Mesdames, nous dit- «( elle, il y a un moyen de tout concilier : partez « toutes les deux, je vous accompagnerai. Prenez « avec vous M. et madame La Roche. Cinq per- <t sonnes vont où elles veulent , sans qu'on s^en ce occupe. Il n'y a pas de poste ici; M. de Soute langes a pris tous les chevaux du village; mais <c il reste des ânes , et je vais en chercher.

« Cette proposition s'accordait beaucoup avec . « ma manière de sentir. Je ne sais cependant ce (c que j'aurais répondu à Fanchette. Mais sans at« tt tendre ma réponse , elle est sortie , elle est des- « cendue, en quatre sauts, et je la voyais dans la « cour avant que j'eusse trouvé une idée.

c( Je ne connais pas d'activité égale à celle de (< cette aimable fille. En moins d'un quart d'heure a elle s'était procuré ce qu'il fallait pour monter ft notre petite caravane , et elle était sous les croi^ <c sées du château. La voir , sauter l'escalier comme « elle , monter la première béte qui se présente , tt partir au galop , fut pour madame de Mirville

« lafEaire d'une minute. Je cours sur ses pas ; je a prends en passant La Roche et sa femme ; nous « nous mettons en selle , et nous galopons après « madame de Mirville, que nous rejoignons à quelle ques toises du village.

« Fanchette, que le hasard sans doute avait a montée beaucoup mieux que nous, était bien <c loin en avant... Madame, dit la petite, moitié « en riant , moitié en rougissant , quand une femme tf comme vous n'a pas son laquais , la femme de a chambre doit aller en courrier, et je hâtais ma a monture pour vous procurer un relais au proa chain village. »

Le prétexte était bien trouvé. Chère Fanchette ! Ce n'est point au hasard que tu dois la vélocité de ta monture, et tu pensais, en courant, à autre chose qu'à un relais. On le crut cependant. « Cette « bonne Fanchette prévoit tout , dit vivement So- « phte, et elle l'embrassa avec affection...» Fanchette reçut cette marque de faveur, avec Un embarras, qui ressemblait à du respect: on put au moins s'y méprendre. Mais il me fit un mal , ce baiser! Je voyais Sophie dupe de sa bonté; Fanchette et moi étions coupables de perfidie... Mais pouvais-je éclairer cette excellente , cette chère Sophie, détruire sa sécurité , déchirer son cœur? Il est des maux purement d'opinion, qui ne sont rien, quand on ne les connaît pas... raisonnement détestable! Von, je ne pouvais rien dire à Sophie; mais j'aurais du me conduire de

1^8 l/ITE MACÉBOIKE.

manière à n'être pas tbrcé de dissimuler avec elle. La dissimulation , quel que soit son motif , est toujours une bas^sesse de Famé. J'attends la réponse de mon homme d'affaires , elle terminera tout ! Je serai tout à Sophie ; je n'aurai plus à rougir de moi , du moins pour l'avenir.

Ces réflexions m'affligeaient^ et cependant je les aurais prolongées, si ces dames n'eussent été impatientes de savoir comment nous étions tombés dans les mains des brigands, et comment Soulanges nous en avait tirés.

Je voulus faire le capable, je cherchai à briller; faiblesse pardonnable à celui qui n'a d'intention que celle de plaire , et mon récit ressembla à un mélodrame. Tantôt je m'élevais aux nues, tantôt je descendais aux détails les plus communs. Quelquefois j'inspirais la terreur; quelquefois un comique trivial forçait le rire, et il résulta de ce mélange qu'on n'éprouvait ni intérêt , ni gaieté réelle : L'esprit qu on veut avoir gâte celui qu'on a. Cependant la gaieté prévalut à la fin. Toutiss les inquétudes étaient dissipées, et du Reynel, dans le vin jusqu'au menton, fut le dernier tableau dont on conserva le souvenir. On se leva pour aller au-devant de lui et de Soulanges, en le comparant à ce duc de Clarence, qui, maitre de choisir son genre de mort, voulut finir dans une cuve de Malvoisie.

Deux hommes marchent derrière nous d'un air déterminé. Serait-ce encore une aventure ?... Noû,

non, ce sont les papas Tachard et Servent. Us arrivent tard y et bien malgré eux , disent-ils ; mais le suisse de la paroisse charriait son engrais , et il a fallu l'attendre pour avoir sa rouillarde et sa pique au manche vermoulu. Il n'y avait rien à répondre à d'aussi bonnes raisons.

Bientôt nous joignîmes mes libérateurs. Soulanges et ces dames mirent pied à terre; le duc de Clarence dit qu'il y aurait de la folie à marcher , ayant à sa disposition une monture aussi douce. Sophie voulut absolument que je prisse la sienne, et, ma foi, j'en avais besoin, après mes anxiétés, mes combats, et la course que je venais de fournir. Nous marchâmes, en faisant des contes, assez plaisans pour qu'aucune idée sentimentale ne pût naître. De toutes les positions , c'est la seule qui convienne à un homme toujours prêt à ce déceler.

Nous arrêtâmes à la petite maison d'Eustache. Tout y était dans là désolation. Monsieur le chef, plein de sa douleur, avait bu, par distraction,, une bouteille de vieux vin rouge , qui devait entrer dans la composition d'une matelotte,, et il avait laissé brûler la plus belle des volailles. Du Reynel jeta les hauts cris. Eustache essuya les larmes de sa petite Claire , tremblante pour lui et pour moi , et je me chargeai de calmer les alarmes de la mère Servent. Elle est vieille, elle est laide; mais pourquoi rejetterait -on ces êtres disgraciéç? Ne portent -ils pas, sous une enveloppe rebutante, un cœur sensible, que le dédain hu-

milie, que l'abandon afflige? Ne vieillirons- nous pas aussi, et ne voudrons- nous pas, alors, avoir quelqu'un qui nous entende et nous réponde? Nous reprimes les travaux que l'idée de notre danger avait généralement suspendus. Chacun s'amusa à ranger quelque chose de l'ameublement des fiancés. Moi , je montai le lit , et Sophie plaça IfL courte -pointe d'indienne. «Ah, Sophie, pence seriez -vous comme moi?... — Je ne yeux pas de ce ces questions-là, monsieur, » et un petit coup, sur la joue, me donna le droit de baiser sa jolie

main.

Ah, linon Dieu, voilà du Reynel qui monte,

rouge et hors d'haleine. Que lui est-il encore arrivé? «Mon ami, la volaille est remplacée. — Je « vous en félicite. — Mais la table , qu'on a don- « née à ces enfans , convient au plus à quatre per- « sonnes, et il y en aura vingt à dîner. — Que « voulez -vous que je fasse à cela? — Quel sang- « froid! Comment, vous ne sentez pas le désagré- « ment de faire un tour à droite qu à gauche, cha- « que fois qu'il faut porter la fourchette à la bou- « che?-^- Envoyez Baptiste prendre au château une « table de vingt couverts. — Cruel homme que vous «êtes, elle n'entrera pas dans la maison! — Hé « bien, on s'arrangera comme on pourra. — Comme «on pourra! quelle manière de voir! Un dîner «superbe, mangé sans la moindre commodité! « Et pas une bouteille de vin au frais ! Si j'étais « aussi leste que vous, j'aurais déjà fait le tour

« (lu jardin; il me serait venu quelque idée heu- « reuse... Mais allez donc, monsieur, allez donc, « le cas est important. — Oui... oui, puisque nous tf fuyons aujourd'hui les lambris dorés , soyons « tout à la nature. Une fête champêtre... — Characcpétre, ou non; mais qu'on soit à son aise à (c table. »

Ah, ah !'il y a du monde dans ce jardin. Quelqu'un a eu la même idée que moi. Cette jolie petite Fanchette prévoit tout, la comtesse a raison. Autour d'un vieux noyer, dont les branches s'étendent au loin , elle a fait dresser uile vaste table avec des planches prises çà et là; elle a transformé des futailles eu tréteaux. Le charron du village perce des trous dans le pourtoiu*, à un pied de distance du tronc de l'arbre. A mesure qu'il en fait un, le jardinier du château y cache un pot d'oeillets, de myrte, de roses; nous aurons un surtout charmant. Servent, Tachard et leurs amis, terminent un banc circulaire en gazon... avec son dossier, vraiment. Comment donc! il est décoré de guirlandes de chèvre-feuille et de lilas! Ah, Fanchette, Fanchette! Allons, ne vaisje pas m'amuser avec elle? Laissons -la terminer ses apprêts... Il est pourtant essentiel que je lui dise un mot. a Fanchette , M. du Reynel aime à «boire frais, x Elle me prend la main... ce n'est pas ma faute. Elle m'emmène... Oii me conduitelle?... « Ah, la jolie source d'eau vive qui s'é- « chappe de la fente de ce rocher ! Une pile de

aoa UNE MACÉDOINE.

« bouteilles rafraîchit dans le petit bassin que le cf temps a creusé sons la chute ! Vaperçois-je pas « une grotte dans une des faces de la roche ? « C'est là sans doute que le père Firmin retirait « ses instrumens de jardinage. — Peut-être, mon- « sieur, cette grotte a -t- elle servi quelquefois « d'asile à l'amour. — Ah, Fanchetle, Fanchette, « toujours l'amour ! — Je n'ai au monde que mon « cœur. Laissez4e-moi, monsieur. »

Nous continuions de marcher; nous approchions de cette grotte, et... on appelle Fanchette... Ah, tant mieux. C'est monsieur le chef, qui la prie de faire ranger les plats dans Tordre convenu entre eux.

Un cri général d'approbation se fit entendre, quand nos dames, Soulanges et du Reynel approchèrent du noyer. On allait me féliciter... Je proclamai Fanchette; je lui laissai les honneurs de l'invention, et j'ajoutai que tout avait été fait par ses soins et sous ses yeux. Il faut être juste envers tout le monde. J'aime surtout à l'être avec Fanchette.

La journée était consacrée à Claire et à Eustache. Ils furent placés au haut bout de la table, fort contens d'eux et des autres. Les grands parens et une vingtaine de paysans et de paysannes se mêlèrent aux belles dames et aux messieurs du château. Point de morgue, point de ton de notre part; point de familiarité déplacée de celle des villageois. I^s bienfaiteurs aiment à descen-

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dre au niveau de ceui qu'ils ont obligés; il n y a que ce moyen-là de jouir de leur reconnaissance ; il faut approcher un cœur pour y surprendre le sentiment. L'obligé se laisse aller à celui qu'il éprouve; et ce sentiment ajoute toujours quelque chose à la considération qu'inspirent le rang et la fortune.

La comtesse a fort bien fait les choses ; elle n'a pas même oublié les vins de dessert. Avec eux circule la gaieté; ils amènent la chansonnette. Ce n'est pas toujours l'esprit qui la dictée; mais en faut -il pour entendre : Amour et bonheur? *

A la chansonnette., succèdent les tapes sur l'épaule... Les tapes siu* l'épaule! il est temps de quitter la table. La comtesse le sentit comme moi. Elle se leva, et nous entendîmes les ménétriers, qui semblaient n'avoir attendu que ce signaL

Oh, cette fois, Claire dansera avec son Eustache, ainsi que je le lui ai promis... Les voilà placés... ils dansent fort mal l'un et l'autre; mais ils se regardent avec tant de plai<;ir, qu'on en trouve à les voir danser. Et moi aussi je danserai... une valse avec Sophie... si nos râcleurs peuvent en jouer une... Hé, ma foi, oui, c'est cela à peu près... Oh, comme elle valse, ma Sophie! quelle légèreté, quelle grâce, quel enjouement voluptueux!... Quelle danse que cette valse! Deux êtres se touchent , s'enlacent, se pressent, comptent les battemens de leurs cœurs, et comme ils battent celui de Sophie et le mien ! « Arrêtons-

204 UlTE MACEDOINE.

<c nous 9 moiî ami ; cette danse ne me vaut rien «avec vous. » Elle m'avait parlé très-bas; je feignis de n'avoir pas entendu. Je l'entraînai à la rencontre de Soulanges et de la comtesse , ivres comme nous, cherchant, comme nous, à dissimuler leur ivresse, et dissimulant aussi maladroitement que nous. Sophie devina mon intention; mais l'exemple n'avait pas plus d'empire sur elle que l'opinion. Elle m'^échappa, et alla se jeter sur le banc de gazon, en disant très -haut qu'elle ne pouvait supporter plus long- temps la fatigue et la poussière.

Je la suivis, et je m'assis près d'elle. « Vous me « faites faire des choses inconcevables. Vous me ;< damnerez , mon ami. — ^ Hé , pourquoi ces scru- « pules, charmante Sophie? quoi de plus innoc< cent que la danse ? David ne dansa-t-il pas devant et l'arche? — David ne valsait pas, mon ami. »

Elle a raison. Si quelque jour j'ai une fille , elle ne valsera jamais.

Pourquoi donc Eustache a-t-il toujours quelques mots à dire à l'oreille de Claire? Au point où en sont les choses , ils ne doivent plus avoir de secret. Peut-être avons-nous oublié quelque pièce de l'ameublement. Ils s'en aperçoivent, et craignent de nous le faire entendre. Je reverraî tout, dans le plus grand détail. Us ne formeront pas un vœu inutile : il en coûte si peu pour les satisfaire! /

Ah, Fanchette a fini ses petits arrangemens. La

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Voilà qui parait , et nos paysans ne regardent plus qu'elle. Serait-elle plus jolie que madame de Mirville, qui n'obtient pas un regard?... Le pauvre passe devant un château; il s'arrête à la porte d'une chaumière.

On l'invite à danser. Elle refuse avec politesse, et trouve toujours quelque raison qui ménage les amours-propres : on la quitte sans être n^écontent... Claire ne danse qu'avec Ëustache; peutêtre Fanchette... Oh, non, non, je ne la prendrai pas. Que m'importe qu'on ait démêlé, sous ma réserve affectée, l'émotion délirante que j'éprouvais en valsant avec Sophie? La comtesse, Soulanges, du Reynel savent notre amour, et ces bons paysans ne cherchent pas ce qu'on ne juge point à propos de leur dire. Mais si cette émotion allait se reproduire , en touchant , en caressant le bras de Fanchette, en retrouvant sa main... Oui, oui, elle se reproduirait, et on tournerait, contre nous, des circonstances attribuées jusqu'ici à un zèle qui leur est tout-à-fait étranger... Non , je ne la prendrai pas.

Mais une contre-danse bien insignifiante , quoique bien à la mode, en avant deux, etc. où on danse avec toutes les femmes , excepté avec sa danseuse... Oui, mais une femme de chambre... Hé, la comtesse n'a-t-elle pas dansé avec Servent, et Soulanges avec la fille du jardinier?... Je vais, prendre Fanchette... Je n'ose, en vérité... et j'en ai une envie I

'Jo6 UN£ MACÉDOINE.

Sophie ne voit que moi. Elle est étrangère à tout ce qui se passe autour d'elle. « Mon ami, fc personne n'invite cette pauvre Fanchette , et je «r crois qu'elle danserait volontiers... Elle vous « regarde. Quel plaisir vous lui feriez en la preanant!... Allez, mon ami, allez donc. Ayez un c< peu de complaisance. »

De la complaisance ! Comme nous nous trompons tous sur le sens des choses, sur la valeur des mots!... J'ai fait à peine quatre pas, et sa main est dans la mienne; sa figure a l'expres^on de l'amour heureux, du désir, de l'espérance k la fois. Que de choses exprime cette figure«là !

Nous sommes placés, et je crains de lever les yeux sur elle. Ai-je besoin de la regarder ? Cette main n'est<^elle pas là, toujours là, et ne dit-elle pas tout? Quelle situation que la mienne? L'une me craint; je veux fuir l'autre, et nous sommes toujours trois!

On commence. J'ai vis-à-vis de moi une paysanne laide, mal bâtie; bon, bon. Je ne la perdrai pas de vue un instant... La figure se termine par un balancé; comment me tirerai -je de là? Un tour de main!... Je n'en tenais qu'une; en voilà deux.

Je me possède autant que je le puis; mais je sens que mes yeux vont dire : Amour et plaisir, et tout le monde entend ces deux mots*là , et les interprétations, et les conjectures, et l'expulsion de Fanchette, et Sophie désabusée... Il faut quitter la contre-danse. Mais quel prétexte?... Je vais me donner une entorse.

VWE MACÉPOINE. ^07

Au moins j'en ai fait le semblant. Je me traîne, en boîtant tout bas , sur le banc de gason. Cette si bonne Sophie, qu'il faut toujours tromper, parce qu'une première faute en entraîne mille autres , cette bonne Sophie remarque avec aatisfaction que le pied n'enfle point; mais elle croit qu'il est indispensable que je me retire, que je prenne du repos... Oui, j en prendrai, $i le malin génie qui me poursuit , qui m'obsède , veut me laisser quelques heures à moi-même.

Sophie n'est point assez forte pour aider de son bras un homme qui s'est donné une eu-^ torse. Elle fait amener l'âne du duc de Clarence , et comme il est probable que j'aurai besoin de compresses, de bandes, elle prie Fanchette de nous suivre. Me voilà encore entre elles deux! L'heureux semblant que j'ai fait là!

Deux, toujours deux, lorsqu'une seule suffit pour me faire extravaguer! Je ne veux ni compresses, ni bandes. Je fais remarquer que le pied joue avec facilité, et qu'ainsi je n'ai besoin de rien. Sophie veut qu'au moins je me mette au lit. Elle sort avec Fanchette, et je me couche, pour terminer enfin cette orageuse journée.

Pas du tout. Sophie rentrç; elle tient les oraisons funèbres de Bossuet ; elle va me lire ceUe de Madame, pour m'amener doucement au moment du sommeil. C'est quelque chose de très-*beau, sans doute^ que Turaison funèbre de Madame; mais que me font les morts, quand je suis plein

ao8 VSK MAGÉDOIITE.

(le vie, et que j'ai près de moi ce qui peut la faire aimer? N'importe, ayons l'air d'écouter.

L'air d'écouter ! et voilà Fanchette qui revient. Elle sourit; elle n'a pas. cru un moment à mon entorse, et elle vient s'établir là, pour me punir d'avoir voulu lui échapper. Elle a trouvé je ne sais quel ouvrage très - pressant , et que l'ordonnance de la petite fête lui a fait quitter. Sophie lit; ses yeux, les plus beau:K yeux du monde, sont constamment fixés sur son livre , et ceux de Fanchette me parlent , et je crois que je leur réponds... Il faut que tout cela finisse; je n'y puis tenir davantage... Que de fois ai-je pris cette résolution ! qu'ai-je fait pour l'accomplir ?

Le jour est sur son déclin. J'entends rentrer la comtesse , Soulanges et du Reynel. Ils croient aussi à mon entorse ; ils montent chez moi ; mais ils n'y resteront pas , et Sophie et Fanchette sont clouées à leur place.

Je proteste que je n'éprouve plus la moindre douleur^ que je veux me lever, que je passerai la soirée au salon. Sopliie me le défend , les autres me le permettent; la majorité l'emporte. On me laisse, je m'habille, je descends , j'entre au salon en dansant. Sophie crie à l'imprudence ; je lui réponds par un entrechat; elle se rassure; «^nous commençons un boston.

Le premier tour n'était pas fini, lorsque la mère Servent «ntra. Elle était tout en larmes. Claire était disparue; sa mère l'avait cherchée dans tout

le village ; elle n'espérait plus la trouver qu'au château , et cet espoir venait d'être déçu. Cette pauvre mère m'inspira de la pitié , et je cherchai à pénétrer la cause d'un événement aussi inattendu. <c Où est Eustache , mère Servent ? — Il a a cherché sa Claire avec Tachard , avec not'homme, <c et n'en ayant rien appris , il est allé parcourir (c les vignes et les champs qui environnent le vil- « lage. — Seul? — Seul. Tachard et Servent cherce chent chacun de leur côté. — Il est clair que di- <s visés ils parcourront trois fois plus de terrain. a Et qui a ouvert l'avis de se séparer ? — C'est tf Eustache. — Ah, c'est Eustache! Et sans doute « il est affligé , désespéré , furieux ? — Non , mon- « sieur. l' dit qu' dans la vie on n doit jamais manm quer de courage. — Ah, il a dit cela, Eustache ! »

Je souris... je me rappelai les mots à l'oreille, qui me paraissaient si déplacés, et qui commençaient à s'expliquer. « Soyez tranquille , mère Serti vent; Claire n'est pas perdue, et j'espère, moi, a la rèti'ouver. — Vous , monsieur ? — Moi. » Je pris mon chapeau , et je sortis. La mère Servent me suivit; elle engagea Baptiste et André à battre la campagne. Je ne sais ce qu'ils répondirent ; j'estais déjà loin.

Je pensais qu'il ne fallait pas courir beaucoup pour retrouver Claire. Ces petites innocentes , si pressées de se marier, se laissent facilement persuader. D'ailleurs Claire était fiancée. A la vérité, j{ lui manquait le sacrement ; mais que fait une

UIO litfE MAC^DOlNJi:.

cérémonie de plus ou de moins à un coeur de quinze ans? J allai droit à la maison d'Eustacbe.

La porte , les volets sont bien fermés ; pas d apparence de lumière. J'appelle ; ils ne répondent pas ; ils font bien de se taire. Moi , j'ai raison d'insister : je ne veux pas que cette pauvre mère passe le reste de la nuit dans les tourmens de Finquiétude... Décidément ils ne répondront pas. Je fais le tour de la maison ; je longe les murs du jardin. La porte , qui donne sur les champs , est aussi exactement fermée que celle de la maison. Mais cette porte a trois barres en travers. Elles vont me servir à gagner la crête du mur; je sauterai dans le jardin, et probablement le silence ne sera pas aussi profond de ce côté que de celui de la rue.

Je monte... Je touche le faite du mur; une brique vacille sous ma main, elle va se détacher. Je m'appiiie fortement des pieds et des genoux ; la gâche, mal scellée, cède au poids de tout mon corps; elle se détache; la porte s'ouvre; je me laisse glisser à terre... Me voilà dans le jardin.

Je n'ai pas à jcraindre ici les mille et un incidens que j'ai supportés chez Jacques. Je suis connu , et je n'ai qu'à me nommer. J'avance doucement , bien doucement ; je colle mon oreille au volet de la chambre à coucher, et sans doute je vais surprendre mes petits fripons.

Oui , oui, j'entends..^ Qu'eutends-je ? Je ne puis distinguer un mot; mais ici que fait le mot? L'ac-

UNE MACÉDOINE. ail

cent est tout, et leurs accens ont une douœur!... une énei^ie ! Je décline mon nom , et je raisonne par le trou de la serrure. De la raison ! C'est bien le moment de l'écouter et de s'y rendre ! On continue de parler la langue accentuée^ commune à toutes les nations. Je la connais si bien cette langue , et mon amour-propre se révolte sottement , comme si j'avais seul le droit de la parler. Je crie, et de manière à être entendu des maisons voisines, et à causer l'éclat que je voulais d'abord prévenir. Je ressemblais beaucoup à ces commères, qui ont Fair de vouloir tout arranger, et qui courent apprendre à leur voisine, qui ne s'en doute pas, qu'elle a un mari infidèle. De là un raccommodement , qui ne tiendra pas ; mais qui aura fait passer une heure ou deux à la commère ^ et qui l'honorera infiniment aux yeux des femmelettes de rendrait.

J^avais nommé la mère Servent, et Claire commença à parler finançais. « Mon ami, ma mère n souffre ; je ne l'avais pas prévu , car tu me fais « tout oublier; mais je veux aller rassurer ma a mère. — Demain , chère petite , il sera encore « temps. — Comment , monsieur Eustache , comd ment, demain ! A Finstant, à la minute, s'il vous « plait , ou je romps le mariage arrêté. )» Le joli moyen que je trouvais là, pour raccommoder la chose !

Cette menace , dont un autre eût ri , fit le plus grand effet sur le cœur tout neuf d'Ëustache. Bon

Uia UNK MACëUOIJVK.

Eustache! il m'ouvrit, et fut se replacer auprès de sa Claire. Il la tenait dans ses bras , et me regardait d'un air qui voulait dire : Je vous dois beaucoup; mais je ne vous dois pas ma femme, et vous ne remmènerez pas. Claire, confuse, trèsconfuse , se cachait sous le drap ; on ne lui voyait plus que le bout du nez. Pauvres enfans ! ils se croyaient perdus, sans retour, dans mon esprit, et je devais les confirmer dans cette idée : je représentais père, mère, oncles, tantes. Le langage de la sévérité était le, seul qui me convînt. En préparant ma harangue, je remarquai qu'ils avaient pris toutes les précautions possibles pour n'être pas surpris. Des bottes de paille faisaient sour^ dines aux portes et aux fenêtres qui donnaient sur la rue. La lampe était sous la table; les rayons de lumière ne montaient pas plus haut que les barres du lit. Mes espiègles n'avaient pas envie de lire; ils y voyaient assez pour causer.

Je commençai un long discours, sur la nécessité de modérer ses passions, de maîtriser ses désirs. Je représentai, à Eustache, qu'il perdait de réputation sa maîtresse. Je peignis les jeunes filles du village, n\oius sages peut-être, et par cela seul plus rigoristes, se rassemblant, délibérant, et allant signifier à sa fiancée la défense expresse de se parer du chapeau virginal, à peine de s'en voir publiquement dépouillée. Que de belles choses je dois avoir dites! Mon auditoire attendri, subjugué, fondait en larmes. Pleurer pour avoir eu du

plaisir, et devant quel prédicateur, bon Dieu! Un libertin... si c'est l'être qu aimer passionnément ce qu'il y a de plus aimable. *-

Un sermon a ses bornes, et la sensibilité a les siennes. Ëustache et Claire, revenus à eux, opposaient, à mes raisons, des raisonnemens qui n'étaient pas sans quelque foroe. A la cérémonie des fiançailles, le curé avait dit aux fiancés que. leurs promesses mutuelles étaient déjà écrites dans le ciel , qu'Os devaient dès ce moment se regarder comme irrévocablement unis. Amen, avait répondu Eustache, et qu'avait-il pii faire de mieux que de se conduire d'après les conseils de son curé, que sçn amen prouvait qu'il avait parfaitement entendus?

Je ne suis pas rasuiste, et laissant de côté les dilemmes, les syllogismes, les argumçfis à-majere et à minore , je me bornai modestement à déclarer, d'après les lois sociales, que celle qui venait de se marier à la manière des patriarches, qui en vaut bien une autre , n'était pas la femme de son mari, et que j'exigeais qu'elle rentrât chez sa mère, près de qui j'allais la conduire, et dont je calmerais le ressentiment.

Je sortis, et pendant que Claire s'habillait, je pensai que la conviction de ma propre faiblesse ne m'otait pas le ton dur et tranchant, qu'on pardoimerait à peine à la vertu. Elle est si indulgente, si douce cette véritable vertu, et nous lui prétons notre langage, en nous efforçant de parler le sien. T^a faire crier, n'est-ce pas vouloir en

2 §4 UNE MACÉDOlkF.

imposer aux antres , et chercher à s'étourdir soimême ?

Cependant je ne pouvais pas dire A ces jeunes gens: Je ne vaux pas mieux ifue vous; je n*ai pas le droit de vous blâmer; ne prenez conseil que de vous-mêmes. L'hypocrisie, contre laquelle on s'élève partout, est -«lie quelquefois un mal nécessaire? Pauvres humains! annonçons toujours la saine morale, dont nous nous écartons si sou- (venl. Nous n'en avons que le masque; rendonsle aimable au moins, et tâchons de nous corrié^er. ^4ùisi soit-U,

.Claire était prête. Je lui pris le bras,- et nous sortîmes. Je la menai très-vite, parce que sa mère éplorée était toujours présente â mon esprit. Je n« disais rien. Je cherchais dans ma tête une tournure honnête à donner à une chose qui ne Tétait 'pas trop, quoiqu'elle fut très-naturelle. La peHte trottait, en poussant quelques soupirs: regrettaitelle d'en avoir tant fait ? Regrettait-elle de n'avoir pas fait davantage ?

Je ne sais si la mère Servent s'était rappelé, comme moi, Vamen d'Eustache, et si, comme moi , elle en avait enfin trouvé l'application ; mais iiou$ la rencontrâmes dans la rue, allant droit â la maison du jeune homme. Claire la reconnut d'abord, et trembla de tous ses membres. Bon, pensai-je, fille qui craint d'avoir déplu â sa mère, la respecte nécessairement , et <5e respect-là n'entre pas dans un cœur vicieux.

UNE MACÉDOINE. 2l5

Je contai à la mère Servent que j'avais trouvé sa fille endormie dans un champ , et pour rendre mon récit vraisemblable, je dépeignis la prairie, où y le matin même , j'avais cherché k me cacher à Fanchette et à moi. Je décrivis jusqu'à l'arbre sous lequel je m'étais reposé , et c'est là que je prétendis avoir rencontré Claire. J'ajoutai qu'à son réveil le firoid l'avait saisie, et qu'il causait ce tremblement général, qu'il fallait quç j'expliquasse de quelque manière.

Une mère seule est capable de croire qu'une fiancée, dans ses atours, un jour de fête et de bonheur, échappe à son amant, à sa famille, à ses amis, pour aller dormir en plein champ. Il répugne tant à une mère de crqire sa fille coupable ! Elle saisit avec tant d'avidité ce qni peut la justifier dans son esptit, et dans celui des autres! Ces bonnes gens avaient d'ailleurs en moi une confiance si absolue, et qu'ils croyaient si bien méritée!

La mère Servent embrassa sa fille, et la pressa contre son cœur. Claire pleura à son tour. Bon , pensai-je encore, larmes de repentir sont toujours utiles à celle qui les répand.

Elles s'éloignaient , et je restais à la même place, absorbé dans mes idées. Je tâchais d'accorder nos penchans naturels avec les institutions sociales , ce qui n'est pas facile du tout , lorsque je me souvins que nous étions sortis par la |)orte qui ouvre sur la rue, et que celle du }ardin était restée ou-

2l6 VUE MACEDOINE.

verte. A minuit, le villageois, fatigué des travaux de la veille , dort profondément. Cependant , au village comme à la ville , il est des gens qui trouvent très-commode d'avoir en uqe heure ce que le travail ne leur procurerait pas en un an, et il restait encore dans ce jardin beaucoup d'effets qui avaient servi à la fête, et qu'on avait jetés dans le premier coin , à l'instant où le ménétrier s'était fait entendre. Je n'étais qu'à cinquante pas de la maison d'Eustache y et je me décidai à y retourner.

Je rentrai dans le jardin , et je crus entendre quelque bruit. Je prêtai l'oreille, et je fus bientôt convaincu que quelqu'un s'était furtivement introduit dans le petit domaine de mon protégé. C'est peut-être^ me dis- je, quelque malheureux qui manque de pain. Je suis en train démoraliser; je ferai encore un beau discours sur le respect dû aux propriétés; je lui donnerai quelques écus, et je le renverrai chez lui. Le feuillage, qu'agitait le coupable, m'indiquait sa route; je le suivis. Il allait du côté de la maison, toujours couvert par des branchages, qui ne permettaient pas à la clarté argentine de la lune de pénétrer jusqu'à lui. Il se découvrit enfin, et je vis un homme en chemise... ou peut-être Claire, qui avait encore trompé la vigilance de sa mère , et qui revenait où l'appelaient l'amour et le bonheur. Je m'avance... c'est bien elle , c'est Claire qui s'approche du volet d'où je l'ai entendue , et qui sans doute va prier Eus-

UNE MACEDOINE. aïy

tache de lui ouvrir. Je m'élance; je lui saisis le bras. «Il est bien extraordinaire, mademoiselle...» Ah , mon Dieu, c'est Fanchette! N'importe, je ne reculerai pas. Je suis monté sur un ton de sagesse qui éloigne toute espèce de danger.

«Fanchette, que faites -vous ici? — Il est si <i doux .d'imiter ce qu on aime dans ce quHl fait « de louable ! — Par grâce , Fanchette , ne parlons (c pas de ces folies-là. — N'en parlons pas, mon- « sieur. Vous cherchiez Claire , et moi aussi. J'ai «pensé que fille sensible qui n'est, à minuit, ni « avec son père , ni avec sa mère, doit être avec « son amant. — Je l'ai pensé comme vous, Fan- (c chette. J'ai trouvé Claire ici , et je lai rendue à « ses parens. — Qu'elle est heureuse , monsieur , «mille fois heureuse, puisque son. bonheur est « votre ouvrage! — ^ fanchette , ne prenez pas ce «ton doux, tendre, enchanteur, qui va à l'ame, « qui l'agite , qui la tourmente. — Vous ne vous «apercevez pas, monsieur, que votre ton esta « l'unisson du mien. — Éloignons-nous au moins « de cette malheureuse maison ;qu'£ustache ignore « que celui qui le prêchait il n'y a qti'un moment, «est bien plus coupable que lui. — Coupable! « Et de quoi donc? — Ne discutons pas , raade- « moiselie , séparons-QOUS. »

Je m'éloignai. Fanchette me suivit. Je l'entendais soupirer derrière moi. Si vous connaissiez Fanchette , vous sauriez quel effet devaient faire sur moi ces soupirs... Un air frais les portait à

2l8 UNE MACÉDOINE.

mon oreille ; écho d'amour les répétait dans mon cœur. N'importe , je doiiblai le pas : le gardien des mœurs publiques ne devait pas avoir de nouvelles faiblesses.

...J'entends toujours derrière moi ce pied léger, qui foule à peine l'herbe naissante de mai. Ce pied!.,, cette jambe!... mon imagination ne s'arrête pas. Si je me tourne, je suis perdu. Qu'entends-je?... un faux pas, une chute! une maudite Bouteille vide l'a fait trébucher. Refuserai-je à Fanchette oe que j'accorderais à la dernière des inconnues, et la sagesse doit-elle être poussée jusqu'à la barbarie? Elle se plaint, peut-être autant de ma dureté que du mal qu'elle ressent... « Non , je ne suis pas un homme cruel. Relèvefc toi; appuie ton bras sur le mien... » Déjà je l'ai relevée ; déjà je sens sa main sur mon cœur. Il semble que ce cœur veuille s'élancer hors de moi, pour s'aller unir au sien.

Que faire ? Elle marche difficilement; je ne puis la quitter. Il y a une grotte dans ce jardin , elle s'y reposera un moment. Je n'y entrerai point; je l'attendrai en dehors... J'y entrai, et il était grand jour, quand nous en sortîmes.

« Fanchette, qu'allons-nous devenir? Être sur- « pris avec vous , en sortant de cette maison , moi ce qui en ai arraché Claire ! Oh , c'est vous , c'est «vous seule... — Ne nous reprochons rien, mon- « sieur. Entre nous , il n'y a de séducteur que l'a- « mour. » Comme elle pense! comme elle parle!

UNE MACHDOIJVE. aif)

Seratt-il vrai que les idées se communiquent comme le désir, et que, sans le chercher, sans s'en apercevoir , on apprend la langue de l'objet qu'on aime?

Voilà des réflexions qui viennent bien à propos. Il faut se tirer d'ici. La porte du jardin est ouverte^ et peut-être les habitans ne circulent pas encore dans le village. Je lui prends la main; je l'entraîne après moi... « I^ porte est fermée; la « gâche a été fixée par deux ou trois gros clous de « charrette. Il est clair qu'Eustache est levé, qu'il cf a fait le tour de son jardin... Oh, Dieu, Dieu , « s'il fût entré dans cette funeste grotte!... — Il y a eût trouvé des êtres heureux comme lui. — Quel cr calme, mademoiselle, quelle indifférence! Elle «peut vous convenir à vous, qui n'avez rien à « perdre... — Depuis que je vous connais, mon- « sieur. — Pardon, mille fois pardon. Ma conduite « est celle de l'amour en délire ; mes expressions «sont d'un barbare. Ah, dis moi, répète-moi que « tu me pardonnes... » Elle m'embrassa.

« Fanchette , il faut pourtant sortir d'ici. — Eus- « tache s'est levé, monsieur, tourmenté par Fin- « quiétude, brûlant de savoir comment la mère « Servent a traité sa fille. Il est impossible qu'il « soit chez lui. — Qui t'a donc appris à connaître « le cœur humain? — Ne doivent-ils pas se ressem- «bler tous? Je n'ai étudié que le mien. Aurais-je ce un moment de repos , si je craignais pour vous?

« — Mais nous parlons, nous parlons, et le temps

aaO UNE MACEDOINE.

« s'écoule... Entends - tu la cornemuse du vacher « du village? Va donc, ange de délices, ou de ma- « lédiction , approche-toi de cette croisée, de cette ce porte, écoute; si tu n'entends rien, ouvre... si « tu le peux. »

Le volet était poussé simplement ; la croisée , la porte étaient fermées, a Monsieur, il faut casser « un carreau. — Cassez-le donc, Fanchette; je me i< sens incapable d'agir. >»

Un caillou brise la frêle barrière. Elle s'élance... elle a ouvert la porte de la rue. «Sortez, mon- « sieur , séparons-nous. Nous rentrerons au châc( teau comme nous le pourrons ; le jugement nous « reviendra , lorsque notre mutuel isolement lui « permettra de se reproduire. »

Je sors comme un fou qui s'échappe des Petites-Maisons; je cours; sans savoir où je vais... Personne encore dans les rues! quel bonheur!... Mais comment regagner mon appartement?... Si on y entre avant moi?... Une chambre rangée ; un lit qui n'est pas défait... Oh , il y a de quoi perdre la tête.

J'étais dans des transes mortelles, et pour compléter mon supplice , je rencontre p au détour d'une rue... qui? l'aimante, la vertueuse Sophie, pâle, défaite, pouvant à peine se soutenir. Elle n'a pas dormi plus que moi ; mais quelle différence ! inquiétude , vœux , pureté de son côté ; et du mien... Je suis un misérable!

Mais renoncerai-je au cœur de la plus parfaite

UJVE MAC£DOIN£. 22t

des créatures, en lui dévoilant Taffreuse vérité, ou descendrai-je lâchement jusqu^au mensonge? J'ai menti avec facilité à la mère Servent : je rassurais une mère craintive ; je conservais là réputation d'une enfant , sans expérience. Ici je vais mentir , parce que le vice a besoin d'un masque , et je ne suis pas assez dégradé pour être insensible à ce que ma position a d'humiliant.

a Ah , mon ami , quelle nuit j'ai passée ! avec a quelle douloureuse impatience j^attendais le jour ! «Deux de ces nuits-là encore, et je perdrais la a vie et mon amour... Pardonnez-moi, mon Dieu, «de le préférer à vous... Mais, dites- moi donc, « cruel homme que vous êtes, où vous avez passé « cette nuit ? — Je sors de chez Servent. Claire est '< au sein de sa famille ; elle dort à côté de sa mère, « qui travaille. — Où avez- vous été? Qu'avez- vous «fait?»

Elle ignore l'escapade de Claire. Ses parens n'en ont pas de connaissance positive, et d'ailleurs ils m'estiment assez pour croire que je n'en parlerai pas même à celle... A celle que tu adores, allais-tu dire, ingrat, perfide! Je ne dévoilerai pas la faute de Claire : mésestimer quelqu'un est un tourment pour Sophie.

U faut pourtant répondre quelque chose. Je dirai... que dirai-je? «Claire était rentrée chez « elle; je retournais au. château. Un bruit affreux a m'étonne et m'arrête; il partait de cette maison. » J'indique du doi^t la première qui s'offre à moi.

-riÀ UNE MACÉDOINE.

« Hé , mon ami , c est celle du notaire. » Qu a ce pauvre notaire à démêler avec moi ? Je ne puis cependant me rétracter. « Le notaire se portait aux « dernières violences envers sa jeune femme , qui tf pleurait , et demandait grâce. Je frappe à coups <c redoublés. On ouvre ; j'entre , et je me déclare « le défenseur de Fépouse infortunée. On s'em- « porte, et j'oppose le raisonnement au soupçon, « la modération à Taveugle fureur. On m'écoute, a on parvient à s'entendre , après des discussions « interminables. Le mari demande grâce à son « tour. La jeune femme pardonne du fond de son « cœur. Je les quitte , et j'allais rentrer , heureux « d'avoir ramené la paix dans un ménage. »

Femme unique! Elle me comble d'éloges; elle me prend la main; elle passe un bras à mon cou; elle me sourit; elle oublie la fatigue et l'inquiet tude ; elle en est trop payée par la satisfaction de trouver son amant toujours plus digne d'elle. Meurs donc , tigre , qui fais couler ses larmes , et qui n'en taris la source qu'à force de bassesse et de fausseté.

Fanchette passe à côté de nous, et Sophie lui parle avec bonté. Combien ces marques d'affection , toujours répétées , ajoutent à ce que je souffre ! Si Fanchette répond avec une certaine liberté d'esprit, je la méprise, je la déteste sans retour. Son embarras est égal au mien. Elle rougit, elle pâlit , elle balbutie , et c'est encore la femme incomparable qui la rend à elle-même. Sophie loue

UNE MACÉDOIXfK. '2à'^

sa vigilance, sa prévoyance : elle porte un panier au bras... des œufs, du beurre frais, du fromage. Où a-t-elle été prendre cela?

Elle répond aux choses flatteuses que Sophie lui adresse, par une simple révérence. Elle s'éloigne , et je lui vois essuyer une larme... Est-ce le repentir qui la lui arrache? Peut-être est-ce la pitié qui la donne à celle que nous trompons tous les jours. Madame de Mirville inspirer de la pitié à Fanchette !

On était déjà levé au château. Tout le monde m'y marquait de Taniitié , et on faisait courir Baptiste et André, pour savoir enfin ce que j'étais de* venu. J'entre. Sophie me présente comme un de ces êtres rares qui honorent l'humanité. On plaisante sur le compte du notaire , et Sophie se fâche. On revient; on juge la chose de sang-froid; on me félicite; on m'applaudit. Supplice horrible! Suis-je coupable au point de l'avoir mérité ?

Réfléchissez, jeunes gens, au nombre incalculable d'inconvéniens qu'entraîne l'inconduite. Pour masquer la mienne, je ne trouve, dans l'embarras où je me suis mis, d'autre expédient que de diffamer un homme, qui peut-être aime sa femme , comme Sophie mérite d'être aimée.

Je me jette dans mon lit , bourrelé de remords , et cependant mes yeux se ferment : j'étais excédé de toutes les manières. Le juste seul doit dormir d'un sommeil tranquille. Agité par des songes cruels , courbé sous la verge de ma conscience ,

j'expiais, loin de tout objet de séduction, le malheur de m'étre laissé séduire... Séduire! L'ai-je été? Non. Mon misérable cœur va sans cesse audevant du sien.

Le sommeil le plus pénible calme le malheureux , le rend à lui-même et à la raison. A mon réveil, je me promis bien sincèrement de fuir Sophie , pour échapper à Fanchette. « Je gagnerai c( la première poste à pied , puisque je ne peux c< encore monter à cheval. Là, j'attendrai une oc- « casion pour retourner à Paris. Rendu chez moi,, «j'écrirai à Sophie; je prétexterai des affaires «inopinées, et peut-être m'aimera -t- elle assez « pour me croire sur ma parole : elle a cru... elle; a a bien voulu croire... Vous riez, messieurs, de a mes scrupules, de mes combats. Recueillez-vous, a et si ensuite vous me trouvez ridicule , la na- « ture ne vous a donné que des sens. »

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