‹ Œuvres complètes de Pigault LebrunChapitre 15 sur 34 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Défiez 'VOUS des ânes.

On était allé à la municipalité inscrire Claire et £ustache. Le curé avait envoyé chercher son aube , son étole et son rituel. Madame d'Ermeuil dictait à Soulanges, son secrétaire sur plus d'un article, l'état des choses qu'elle voulait donner ou acheter. Du Reynel était allé tourmenter monsieur le chef. Moi, je causais avec Sophie. Notre conversation était extraordinairement animée, et cependant nous ne disions rien : je tenais sa main, et je regardais Eustache ; elle serrait la mienne , et regardait Claire... Elle est dévote , elle est craintive ; mais elle est femme... Pensers d'amours mûriraient-ils?

La cérémonie commence. Claire et Eustache sont à genoux. Fanchette aussi prie avec ferveur.

f6a UNE MA.CéDOlNE.

Quel intérêt porterait-elle à Claire?... Peut-être rien de ce qui me touche ne lui peut être indifférent. Peut-être encore prie*t<^lle que la grâce accordée à Claire s'étende jusque sur... Cela ne sera jamais.

Le bon curé termina les fiançailles par une exhortation pastorale. Il parla de la dignité, des devoirs et des douceurs du mariage, et il ne s'en tira pas trop mal. Il finit en disant, aux futurs épôuit, que leurs promesses mutuelles étaient déjà écrites dans le ciel ; que des motifs de la plus haute importance pouvaient seuls les annuller, et qu'ils devaient dès ce moment se considérer comme irrévocablement unis. Amen y dit Eustache en faisant une gambade , et en embrassant Claire.

Que veut-il dire avec son amen? Cet amen-lk ne me parait pas du tout placé à propos... Ah, le trouble, la joie... Et puis on peut fort bien être très-amoureux , et ne pas connaître Tacception de ce mot-là.

Madame d'Ermeuil a remis sa liste à Fanchette. Fanchette vole, Baptiste et son camarade courent; tout le monde est en mouvement. On monte , on descend, on prend, on apporte. Un ameublement bien simple , mais bien soUde , arrive , par parties , des combles dans la salle à manger. Claire et Eustache ouvraient des yeux!... «Oh, si nous en « avions autant , disait Eustache à Claire ! » Et il regardait le lit, il le regardait !... C'est un égrillard, cet Eustache... Hé, ne l'est pas qui veut.

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« Monami, lui dit madame d'Emieuil, va cherff cher le cheval et la charrette de ton père. — <K Pourquoi faire , madame la comtesse ? — Pour « porter tout cela chez toi. »

Voilà qui est clair. Eustache rougit, pâlit, trem* ble , saute , prend sa fiancée dans ses bras , la baise , la rebaise... Oh, comme il aime à baiser! Baisers d'amour sont si doux! hélas, j'en sais quelque chose.

Il part comme un trait. Claire s'accroche à la basque de sa veste, et le suit. Je suis sûr que dans cinq minutes la charrette sera ici. Ce que c'est que le sentiment de la propriété, que celui d'une jouissance inattendue !

Madame d'Ermeuil profite de leur absence. Elle retotnne ses armoires ^ aidée de Sophie et de Fan* chette. Chemises de femme ,' chemises du général , draps de lit, serviettes, fichus, cravattes, bas, mouchoirs , tout cela s'arrange par demi-douzaines. Tout cela est trop fin; mais les jeunes gens en gagneront d'autres, et puis cela ne coûte rien, ce qui est à considérer.

Une robe de taffetas gris sera convertie en jupon et en corset pour la petite mariée. On tirera da manteau du général, habit, veste et culotte bien longs, bien larges, et doublés de même, comme l'habit complet de l'avocat Patelin.

On met de coté un paquet de rubans, encore assez passables, et qui paraîtront neufs quand Fanchette les aura repassés. Bonne Fanchette!

l64 UNE MAGÉDOINK.

quelle ardeur, quelle intelligence elle met à ces ^ apprêts. Elle n'oublie rien , elle indique tout à la comtesse. L'étonnante chose que des préparatifs de noces ! Comme ils éveillent, agitent, occupent agréablement ceux qui en sont chargés, les petites filles surtout !Cest qu'une petite fille a l'imagination si alerte !

Baptiste court chez le tailleur du village, André chez la couturière. Il faut qu'ils quittent tout, qu'ils oublient tout, qu'ils arrivent à la minute, a la seconde. Et nous aussi nous sommes en l'air. Je vais acheter la pièce de vin, Soulanges le sac de blé. Le gastronome du*Reynel choisira le quartier de lard : ceci le concerne spécialement.

Où diable est donc ce gros garçon ? je le croyais à la cuisine, et monsieur le chef ne l'a pas vu. Un diner dont du Reynel n'a pas réglé le menu! cela est étounant, incroyable.

Soulanges part de son côté et moi du mien. Déjà Tachard et les Servent ont publié partout l'heureux événement. Déjà les groupes se forment aux coins des rues. Les uns applaudissent au bonheur de Claire, d'autres semblent y porter envie; tous conviennent franchement que la comtesse et ses amis sont dignes d'être riches. Nous traversons une première rue au bruit des bravo répétés.

J'aime à mériter les brasfo , et non à les entendre. Je sais qu'il n'est personne qui ne trouve des flatteurs : Néron aussi avait les siens. Je me ré-

UNE RfACEDOINE. l65

ftigiai dans un cellier dont la porte était ouverte, et dont le propriétaire se présenta aussitôt. II débuta par des félicitations, des éloges. « Ce n'est (cpas de cela qu'il s'agit, ^mon cher; mais d'une « pièce de vin. — Monsieur, j'en ai de trois quaalités. — Combien le meilleur? — Cinquante a francs. — Les voilà. Roulez tout de suite la pièce « chez le père Firmin. — Monsieut veut dire chez tt Eustache Tachard. Oh , je sais tout. Braves , c( honnêtes gens, soyez bénis. »

Que de bénédictions! Je n'avais plus un che* veu qui ne dut faire des miracles. Je me sauve, j'échappe à ce dernier bémsseur; je retrouve le tilleul contre lequel }e m'étais appuyé le matin , lorsque Fanchette... Je reconnais la rue qui conduit aux champs , à cet arbre sous lequel j'aurais voulu étouffer mon cœur. Pourquoi chercher ce qui rappelle des idées pénibles? Remords d'amour seraient-ils du plaisir? Il faut bien que cela soit, car je m'approchai du tilleul. Je m'y appuyai comme je l'étais précisément le matin , quand elle me disait avec tant d'expression... Il me semble la voir, l'entendre...

Cependant je ne peux rester là, planté comme un piquet. Sans réflexion , sans projet , peut-être sans savoir ce que je fais , je prends cette rue qui mène aux champs, je marche, tout entier à mes idées , ou plutôt tout à Fanchette. Oh , comme je l'aimerais cette Fanchette, s'il n'existait pas une Sophie !

l66 VISE MACÉDOINK.

Un spectacle nouveau me frappe , et m'arrache à ma rêverie. Quelle est cette apparition ? Un homme de haute stature , monté sur un superbe cheval. L'un et Taùtre sont bardés de fer. La pique, la lance, le casque, des timbales, je distingue tout , et je ne devine pas Fobjet de cette mascarade. Le carnaval est fini, et il n'y a plus de chevaliers efrans.

Je m'avance hardiment, la tête haute, dussé-je être le géant k pourfendre, et à mesure que le chevalier s'approche de moi, il perd de sa taille et de sa considération. Quelle fable que celle des bâtons flottans sur Tonde , et que de grands ne sont que des bâtons !

Bientôt le coursier fougueux, qui couvre son mors d'écume , n'est plus qu'un âne qui marche la tête basse et les oreilles penchées horizontale^ ment ; les timbales sont deux paniers attachés au bât; la pique se change en bêche, la lance en râteau, le bouclier en une paire d'arrosoirs, et le casque est tout simplement une marmite de terre , dont le chevalier s'est coiffé , probablement parce qu'il n'y a plus de place dans ses paniers.

Oh , qu'il est rond , ce chevalier ! quel embonpoint, quel ventre!... Serait-ce... Oui, parbleu... Hé non... C'est lui, c'est lui-même. Le gros du Reynel est allé .chercher au village voisin ce qu'il n'a pas trouvé dans celui-ci, et il est tout simple de voyager comme Sancho, quand on est raillé comme lui.

UHTE tf AGl^DOINE. 167

Voyons s'il est aussi brave que le plaisant personnage qu'il me rappelle. Je me jette dans une pièce de vignes, je m'y tapis, et j'attends mon homme au passage. Lorsqu'il est vis-à-vis moi , je me lève tout à coup, je poussa un grand cri, je frappe dans mes mains, et je fais la grimace. Du Reynel me reconnaît, et sourit. Mais le grison^ qui sans doute n'est pas habitué aux grimaces, et qui n'aime pas qu'on lui crie dans les oreilles, les dresse, s'e£Braie, saute en dépit de son cavalier, rue, et fait tant qu'il opère une séparation de corps. 11 se lance dans les vignes, accroche un panier là et l'autre ici , brise dix échalas , en arrache trente ; laisse le fond d'un pajiier à droite , la moitié du second à gauche, casse, brise tout, et continue ses caracoles.

Je vais à du Reynel. Il est tqmbé assez mollement sur la poussière ; mais il en est chargé ; son double menton, son front toujours moites, en ont retenu une couche épaisse. J'allais rire de la plaisante figure de mon redresseur de torts , lorsque j'entends les vociférations de trois ou quatre paysans qui travaillaient dans la vigne. Ils tem* pètent, ils jurent contre nous, et, armés de leur redoutable tournée y ils se mettent à la poursuite de l'âne qui dévaste tout. Je cours aui^, paysans pour les calmer ; ils semblent avoir des ailes et ce chien d'âne aussi.

Outrés de ne pouvoir le joindre, ils se tournent contre moi, et je me vois, sans moyen de

l68 UNE MACÉBOINK.

défense , exposé à combattre des gens armés d'instrumens lourds et tranchans, et cela, parce que j'ai fait la grimace à un âne.

Je commence un assez beau discours sur la nécessité de la modération , et je m'aperçois dès les premières phrases que mes adversaires sont insensibles au-x charmes de ^éloquence. Ils avancent toujours d'un air menaçant, et, nouveau Xénophon, orateur par goût, guerrier par circonstance , je m'arme d'un échalas pour parer les coups, et tâcher de faire une retraite égale à celle des dix mille.

Vaine espérance ! présomption déplacée ! je suis . cerné, je ne peux m'échapper, et toute capitulation est impossible avec des ennemis qui ne Veulent rien entendre. Les coups vont tomber sur moi comme la grélc ; les bras sont levés ; deux toises à parcourir encore , et le chirurgien du village aura de l'occupation pour quinze jours...

Bonheur inattendu! ressource inespérée! une femme se jette au milieu des deux partis. Semblable à ces Sabines , qui firent tomber les armes des mains de leurs maris et de leurs amans^ celleci fait parler dans son jargon barbare tous les genres d'amour possibles, le conjugal, le paternel, celui de l'humanité, et l'œil oblique de la justice est le sujet de sa péroraison.

Un baiser donné à propos à son homme, un bambin de trois ans, qu'elle lui met dans les bras, font tomber la redoutable tournée. Cependant il

existait uu reste de rancune, qui se manifestait par des mots entrecoupés et des menaces trèsdirectes, tf N'serait-il pas indigne, Jacques, re- « prend la bopne femme , d'maltraîter un ami « d'not'oncle Antoine ? — DToncIe Antoine , Ca- « therine , et d'où sais - tu ça ? — Je venons de « Frencontrer. Allez vite, ro'a-t-il dit, au secours tfde c't ami qn'i's allont assommer, parce quY «court après mon âne, qui vient de m'culbuter. « — Via qui change la face dTaffaire. Touche^- « là , monsieur. Pis qu'os êtes lami dToncle An- « toine , tout est oublié. »

Jamais, je crois, je ne touchai la main d'un homme d'aussi bon cœur. Qu'on vienne à présent, pensai -je, qu'on vienne me dire que les femmes n'ont pas toujours l'esprit du moment. Celle-ci n'ignore pas, dans sa simplicité, que gagner du temps, c'est tout gagner sur un homme en colère. « Mais , Catherine , d'après la let'd'l'on- « cle Antoine, i'n' devait arriver que c'soir. — « Tredame , Jacques , quand on est monté sur un a âne comme stilà!... — Oh, c'est éune fameuse

<c béte ! Et ous que tu l'as laissé l'oncle Antoine? « — Là bas, sur Tchemin. Oh, il est gros, il est « gros , à n'pas le reconnaître. — • Écoute donc , « femme, on change en quinze ans. »

Elle est adroite, cette Catherine. Au village, comme à la ville, les femmes font tout croire à leurs maris. Nous avons deux cents pas à faire encore, et qui prendront un quart d'heure au

170 UBTE MACÉDOIICK.

moins sur la colère de Jacques , car je vais Tamuser à chaque brin d'herbe. Je lui parlai de ce Ion caressant, qu'on prend toujours envers Thomme qu'on veut apaiser. Je louai son amour du travail, la manière dont il cultivait sa vigne, quoique je n'y entendisse rien. Je perdais mon temps et mes phrases; Jacques ne m'écoutait pas. Il passait sa veste y il reprenait ses sabots; il envoyait un de ses journaliers après l'âne et les effets dispersés dans sa vigne; en agissant, en ordonnant, il marchait toujours, je ne pouvais l'arrêter, et je pressentais que s'il ne voulait pas reconnaître l'oncle Antoine, sa colère allait se ranimer, et que l'innocente supercherie de sa femme la rendrait peut-être plus violente.

Je me décidai à le devancer ; et cela ne me fut pas difficile : j'étais, moi, très-légèrement chaussé. Je vis bientôt que je pouvais m'échapper. Mais abandonner du Reynel, qui ne marchait qu'avec une peine extrême , c'est ce que j'étais incapable de £aire, toutes les tournées du village eussentelles été levées sur ma tête.

a Mon ami, lui dis- je, persuadez au vigneron, a qui me suit avec ses gens, que vous étefs un tf certain oncle Antoine , ou ils nous feront un « très- mauvais parti. — ^ Qu'est-ce que c'est que « cet oncle Antoine? — Ma foi, tout ce que j*en « sais, c'est qu'il y a quinze ans qu'on ne l'a vu. « — Comment se nomme le vigneron ? — Jacques! « — Jacques ! et sa femme ? — Catherine. — Un

Uer£ MACÉDOINE. I7I

a oncle Antoine , Jacques , Catherine ! me voilà « bien instruit! que diable voulez-vous que je dise? « — Catherine vous mettra sur la voie. Elle est f disposée en notre faveur/»

Il fallut se taire : Jacques amvait. Il sauta au cou de; du Reynel , sans trop le regarder. Cathc* riue Tembrassa à son tour, et lui fit baiser le visage crasseux du petit bambin. Du Beynel se prêta de bonne grâce à toutes ses accolades, et jusqile-là les chases allaient assez bieii.^oc Parbleu, «not'oncle, dit Jacques, c'ment s'fait-i' qu'ous « soyez venu de Ne vers ici avec la farine d'vot^ « moulin sus l'corps et sus le visage ? — J'avions « pris not'habit des dimanches , neveu Jacques , a et j'nous étions débarbouillé ; mais c' diable <cd'àne... — C'ment, not'oncle, reprend Cathe- « rine , c'est de la poussière , tout ça ?» Et la voilà qui secoue les habits de l'oncle Antoine, et qui lui essuie le visage avec son tablier. Elle perd la télé , pensai«je. Pourquoi donc lui mettre la figure à découvert?

V Mocdienne, îiot'oncle, dit Jacques, savez-vous <c bien qu'ailleurs qu'ici je n'vous aurions pas re- <c connu? Oui, continue Catherine, ous aviez un a nea qui n'finissait pas. » La sotte observation ! Comment du Reynel se tireia-t-il de là? il est camard comme un carlin.

«Ah; m's enfans, répondit-il, un pouce d'nez <c d'pus ou d'moins n'tient pas à grand'chose. Ty <c a dix ans j'ons fourré l'not' Irop près d'Ia lan-

17a UNE MACEDOINF.

« terne , et j'en ons laissé la moitié dans l'engeri< nage. — Comme ça vous change un homme , « oncle Antoine. — Et c'te graisse qu est venue Cl par là -dessus? — Enfin Dieu soit loué qu'la « tête n'soit pas restée avé Tuez. — Et c'te tante , « c'ment s'porte-t-elle ? » Allons , voilà Catherine qui va lui faire subir un interrogatoire. Je n'y comprends plus rien.

« Toujours un peu grondeuse , not'femme , à ça « près , bonne personne. — Et l'cousin Philippe ? « — Oh , c'est un maît' gars', nièce Catherine. (( C'est fort comme un Turc; ça s'bat comme un « diable ; ça casse des vitres , c'est un plaisir ; ça « baisQtte les fillettes , faut voir , et ça joue du <c violon à faire danser à la grand'pinte à Paris. »

Je tirais Catherine par sa cotte ; je la regardais d'un air suppliant : il était impossible que du Reynel ne dit pas bientôt quelque balourdise. « Quoi donc qu'i' m' veut, c'monsieur-là?» dit-^Ue brusquement. II est clair que j'ai fait à Catherine plus d'honneur qu'elle ne mérite , et qu'elle croit vraiment à la présence de l'oncle Antoine.

« C monsieur - là , nièce Catherine , c'est not' « premier garde-moulin. » Ma veste de nankin rendait (a supposition vraisemblable, m 1' n'hait pas tf r bouchon , et i'veut vous dire qu'il aimerait «< mieux boire un coup qu'causer. — Dame , c'est « vrai not' femme : on s'amuse à jaser , et on n'a- « vance pas. Ah, not' oncle, v'ià vot'âne qu'Gustin a ramène. »

UNE KAGÉDOINK^ 1^3

L'âne, fatigué de courir, s'était amusé à croquer (les bourgeons de vigne , et Gustin , ou Augustin, comme il vous plaira, avait enfin saisi le licou. Il avait retrouvé le bât, un peu fracassé, mais susceptible d'être rétabli ; il avait disputé et arraché au chien du neveu Jacques lé reste du quartier de lard; pour la vaisselle, il n'en rapportait que les débris. Il avait entassé le tout dans les paniers, rapetassés tant bien que mal avec clés brins d'osier, destinés à fixer les ceps aux échalas.

Chacun aide à remettre l'oncle Antoine sur sa monture, et on me promet chopiue du meilleur crû , quand nous serons arrivés au hameau , qu'on me fBontre du doigt > là*- bas, à mi-côte. !N'ous tournons le dos au château d'Ermeuil , et je ne prévois pas le moment où il nous sera permis d'y retourner. Chien d'âne ! maudit âne !

Je craignais que Catherine reprît la suite de ses interrogations, et probablement elle y était assez disposée. Je tâchai de fixer son attention sur d'autres objets , et je parlai, d'un ton affecté, de l'accident qui privait l'oncle Antoine de la satisfaction d'offrir à sa nièce le plus bel assortiment de faïence de Nevers. Je regardais tristement ce quartier de lard mâchonné , naguère si appétissant, et dont Jacques eût mangé une grillade aVec tant de plaisir en revenant de sa vigne.

Rien ne dispose k la confiance comme un ca-

deau, et un cadeau de cette importance tùt dissipé tous les doutes , si du Reyuel en avait inspiré. A la vérité, tout est en pièces; mais Tintention est évidente , et elle est toujours comptée pour quelque chose. Catherine sourit à l'intention, et la paie d'un baiser à pleines joues, dont du Reynel se serait bien passé.

£n continuant de marcher, Catherine retournait le morcieau de lard ; elle rapprochait les tessons d'une assiette, d'un plat, d'une casseroUe; elle remarqua avec complaisance que la plupart des pièces étaient susceptibles d'être recousues ; et comme la gueule d'un chien est très -saine, elle comptait faire d'excellente soupe avec ce qui restait du quartier de lard. Je la contredisais pour soutenir la conversation. Nous approchions du hameau, en parlant de choses qui ne pouvaient compromettre notre identité. Antoine la maintenait, en caressant avec assez de naturel le petit bambin, qui n'avait pas manqué de vouloir monter sur l'âne , et qui faisait au dier oncle une pièce d'estomac qui le suffoquait.

Cependant Jacques et ses trois journaliers serraient du Reynel de très -près, le premier pour lui faire amitié , les autres pour lui faire honneur. Le plus mince des quatre était de force à assommer un homme ordinaire d'un coup de poing. Je n'étais . pas à mon aisé. Je sentais la nécessité d'abréger cette scène, en éloignant de pareils

UNE MA.GÉOOINE. 1^5

surveillans , et quelque fougueux que paraisse Jacques, je lui ferai peut-être entendre raison, quand je n'aurai affaire qu'à lui seul.

A.h , la bonne , Texcellente idée ! « Dites donc , a not' maître , M. Gustin a rapporté bien d's affai- (c res. Mais dans tout ça, je n' voyons pas vot' pa- « quet. 'Ous n'aurez pas d'main eune chemise à «mettre. » Personne n'avait encore pensé qu'on ne vient pas de Nevers à Beauvais sans une petite valise. On pouvait eii faire l'observation, et il n'était pas maladroit de la prévenir.

a Ah, mon Dieu, reprend du Reynel, qui saisit «ma pensée, mon pauvre sac- à- peau! Quatre tf chemises fines, nièce Catherine, un gilet d'basin, « une paire de souliers neu', mon rasoir d'Lan- « grès , et un polichinelle de quinze sous que j'ap- « portons à ton fieu ! envoie donc , Jacques , ea- « voie tes gens après mon sac. I' sera tumbé dans « queucfue trou. »

Du Reynel n'avait pas 6ni, que le petit garçon se débattit des bras et des jambes , et se mit à crier comme un enragé. Il voulait son polichinelle à l'instant, à la minute. Jacques en débarrassa loncle Antoine, qu'il incommodait beaucoup; Gustin le prit dans ses bras, les deux camarades suivirent, et tous trois reprirent le chemin de la vigne.

Je commençai à respirer, et je mesurai Jacques des yeux. Cet examen me persuadait de plus en puis du danger des voies de fait. Cependant du

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Reynel ne pouvait pas toujours être meunier et moi garde-moulin. Il fallait prendre un parti , et avant que je fusse décidé à quelque chose , nous entrâmes chez le cher neveu.

Il débuta par nous verser rasade. Moi, je me fais assez volontiers à tout , même au vin du crû ; mais le gouimet du Reynel fit une grimace épouvantable. «Dame, not'oncle, l'vin d'Beauvais ne tfvaut pas stila d'Nevers, mais tel qu'il est, je a VOUS l'offrons de bon cœur. » Jacques sort tout à coup , après avoir prononcé ces paroles a£fec-^ tueuses. Catherine nous verse un second coup, prend son grand couteau et disparaît. Sans doute elle va couper le cou à quelque volaille, cueillir quelques légumes, que sais -je? Ce qu'il y a de certain , c'est que nous voilà maîtres de nos actions, et que nous n'avons rien de mieux à faire que de déloger sans bruit. Je communique ma pensée à du Reynel ; il se lève , il me suit ; nous cherchons notre âne; nous le trouvons dans la paille jusqu'au ventre, et la tête dans un boisseau de son. Il faut convenir qu'on est bien traité chez le neveu Jacques. Cependant détalons lestement et enfilons le premier chemin creux qui s'offrira.

J'ai mis un genou en terre ; je présente l'autre à du Reynel. Il prend sa jambe gauche à deux mains , et parvient à la monter sur ma cuisse ; il se cramponne au bât; je le pousse de ma tète, fixée à son postérieur : encore un effort, et il sera en selle. « Oncle Antoine, oncle Antoine,

« ous donc qu'o's êtes ? » C'est la voix terrifiante de Jacques.

Du Reynel veut sauter à terre , et tombe dans la litière; il m'entraîne avec lui, il roule sur moi; je crie aussi fort que le permet le fardeau qui m'écrase. Jacques accourt à l'écurie; il s'imagine que le garde*moulin rosse le meunier, et ne parle de rien moins que de m'assommer. Il a avec lui une demi-douzaine de paysans, qui ne demandent pas mieux que de lui aider. Fort heureusement du Reynel n'a pas perdu la parole. Il jure énergiquement contre son âne , qui nous a , dit-il , culbutés d'une ruade. Je me plains d'un mal violent aux os de l'estomac, qui, en efFet, a été produit par l'excessive pesanteur de du Reynel.

On nous relève; on conseille à l'oncle Antoine de se défaire d'une béte qui finira par le tuer. Jacques lui présente ensuite son cousin , son compère, son bon ami, son tonnelier, et un bon convive qui sait plus d'une chanson gaillarde. Du Reynel est obligé de frapper dans la main à tous ses gens-là , et de leur prêter sa grosse face. On nous reconduit à la maison, et au lieu de quatre adversaires nous en avons six.

Dame Catherine a déjà plumé une poule et deux canards. Elle racle un demi-cent de carottes, qui vont cuire avec une tranche, proprement coupée, du lard que nous avons apporté. Il est clair qu'on veut fêter l'oncle Antoine, et que nous ne trouverons plus l'occasion de nous échapper.

Tout cela me tourmente, me fatigue; je veux retourner au château. Quelque violent que soit Jacques, je le calmerai probablement en lui payant dix fois la valeur de ses échalas... Oui, mais Jacques parait à son aise : s'il tient plus à la vengeance qu'à quelques écus?... Il y a un milieu entre tous les extrêmes ; je l'ai trouvé , et je vais le prendre.

£n ma qualité de garde - moulin , je suis un homme sans conséquence, et je puis aller et venir sans être remarqué. Je sors, je prends mon crayon, j'écris à Soulanges quatre lignes , assez pressantes pour le faire accourir, et assez obscures pour qu'on n'en puisse rien conclure de positif, si le billet est intercepté par Jacques ou sa femme. Je vois une maison ; j'y vais , j'y entre ; j'expédie , pour le château d'Ërmeuil, un jeune garçon que je paie bien, et à qui je fais entendre que la lettre est pour un de mes parens, valet de chambre de la comtesse d'Ërmeuil.

On n'a pas une minute à soi avec ces neveuxlà. C'est maintenant Catherine , qui craint que je ne me trouve mal des suites de la ruade, qui court après moi, qui me cherche de tous les côtés, qui me prend sous le bras, qui me ramène chez elle , et qui me force à boire un litre de vin chauffé avec du miel, remède infaillible, dit-elle, contre tous les coups de pied possibles.

Le vin , et la certitude de notre prochaine délivrance me mettent en belle humeur. J'entonne

ÛICE MAOÉDOIlfE. fj^

la fameuse chanson du menuisier de Nevers : y^ussitôt que la lurhierey etc. Tous les auditeurs s'extasient sur ma voix, et jurent qu'il n'y a pas en France un garde*moulin capable de me dégoter. L'oncle Antoine leur conte, avec un grand sérieux , que j'ai appris la chanson de maître Adam lui-même; il raconte cent anecdotes, vraies ou fausses, du poète au rabot; on ne pense plus à nous faire de questions; on rit, on cause, on boit surtout, et plus on trouve l'oncle Antoine aimable, plus on lui verse, et plus on ajoute à son dégoût.

Malgré les instances réitérées de Jacques, nous nous ménageons , autant que le permettait l'esprit de nos rôles ; mais les amis du neveu boivent sans interruption. Les têtes s'échauffent, et il est décidé que les hommes ne jouiront pas seuls du plaisir de voir l'oncle Antoine et de trinquer avec lui. Chacun est prié d'aller chercher sa ménagère, et Catherine, qui veut faire noblement les choses, ajoute, à ses apprêts, une chaudronnée de pqmmes de terre, que Jacques, d'un bras nerveux, accroche à la crémaillère. Quel bras il a ce neveu Jacques!

«Allons, not' femme, pendant que nous v'ià a seuls, arrangeons la couchée. P't-et' que ce soir, « j'serons , comme j'étions dimanche , pas capab' a de rien. J'donnons nof lit à l'oncle Antoine. — «Non, neveu, je n'souffrirons pas... — Vous « rsouffrirez , ou je n'nous appelons pas Jacques.

l8o VVE MACÉDOINE.

ce Catherine , des draps au Ut. Pour c' qu'est du ce garde-moulin , eune bonne couverture et Tgrece nier à foin , v'ià son affaire. » Encore un grenier à foin!... Le triste gite, quand on y est seul! Quel lit , quand on y est deux !

Mais il semble que le neveu Jacques a l'intention de nous garder huit, quinze jours, un mois. C'est un bon diable que ce neveu Jacques. Si je m'expliquais franchement avec lui ? . . . Mais ses échalas rompus, ses ceps arrachés, sa bonne foi trompée, son vin bu, ses canards saignés, et ses bras, ses bras!... Attendons Soulanges.

a Un moment, un moment, nièce Catherine, c' « n'est pas comme ça qu'on arrange des canards. » Et voilà l'oncle Antoine qui détache le tablier de la nièce, qui s'en accommode, qui tire de sa poche son Cuisinier impérial , qui l'ouvre à l'article Canards aux nauetSy et qui dit gravement au neveu Jacques : « Vois- tu c'Iivre-là , c'est l'premier « livre du monde. C'est l'menuisier d'Nevers qui « l'a composé , et c't'ouvrage-là lui vaudra l'eincc mortalité. Diable, disait Jacques! Ouais, disait « Catherine ? C'est pourtant vrai , disais-je. »

L'oncle Antoine cherchait dans l'immortel ouvrage l'article vieille poule dure et ne le trouvait pas. ccNot'maître, lui-dis-je, rendez-la tendre, et ce vous serez au courant. Tas raison , mon gars, m Et l'oncle Antoine prend un manche à balai, et bat la poule , jusqu'à dissolution des parties. »

Catherine faisait le lit ; Jacques fumait dans la

UNE MAC£DOIIf£. l8l

cour, et Comment tout cela finira-t-il, me demanda «du Reynel? — Bien, mon ami, Soulanges va « venir : je lui ai écrit. — Si à toute force il faut a dîner ici , mangeons au moins des choses sup- «portables. C'est bien assez d'être condamnés à « boire du vinaigre. »

Quel brouhaha frappe mon oreille ? Ce ne peut être Soulanges. D'après mon calcul , il s'écoulera deux heures encore avant qu'il soit ici. Ah , c'est le cousin^ le compère et compagnie qui arrivent, bras dessus , bras dessous , avec leurs femmes , en chantant et en sautant. Comment donc, ces dames sont parées , et en voilà une qui n'est pas trop mal. Elles ont toutes le bouquet au côté , et un autre à la main : encore un hommage à l'oncle Antoine.

La bande joyeuse entre, et le tonnelier, homme d'esprit , à ce qu'il croit , à ce qu'il fait croire , comme tant d'autres, sans qu'on sache pourquoi, le tonnelier adresse à l'oncle Antoine, au nom des habitans du hameau, un compliment où il ne comprend rien, ni nous non plus. L'oncle Antoine a quitté son tablier ; il s'est assis dans le grand fauteuil de bois du neveu Jacques , et il reçoit, d'un air tout-à-fait aimable, un bouquet et deux gros baisers de chacune de ces dames;

Debout, derrière le fauteuil de mon meunier, je prenais gravement les bouquets , qu'il me passait à mesure qu'il les recevait, et je les jetais dans une terrine de terre cuite, que Catherine

j82 une macédoine.

avait été remplir à la lûare, dès qu'elle avait aperçu le cortège.

«Ah, sacrebleu, nièce Calberine, mes navets (c brûlent! » £n disant ces mots, Toncle Antoine se lève vivement, lourdement, maladroitement. Il met un pied dans la terrine et la défonce. L'eau boueuse roule sous le jupon de cotonade rouge de la tonnelière. £lle fait un saut en arrière , et tombe sur le cousin ; le cousin sur la commère; la commère sur le tonnelier; le tonnelier sur Catherine ; Catherine sur Toncle Antoine; Toncle Antoine sur Jacques; Jacques sur la chaudière aux pommes de terre, Teau de la chaudière inonde les canards aux navets; le chien profite de la bagarre, il emporte la poule.

«Les bras, les jambes se mêlent, s'embarrassent; on roule , ou est roulé. Un malheureux chat se trouve sous les jupons de la tonnelière , la plus gentille de ces femmes , celle que j'ai remarquée. Il veut se dégager, et lui imprime ses quatre griffes, vous savez... La pauvre petite pousse des cris affreux. Je me tire de la mêlée , je cours à l'aide de la tonnelière et je la délivre de son impitoyable adversaire. Le tonnelier voit mes mains agir avec activité; il s'indigne, il s'irrite. Retenu lui-même sous le cousin et l'oncle Antoine, il m'allonge d'assez loin un coup de poing et un icoup de pied. Le coup dé poing tombe sur Toreille de Jacques ; le coup de pied dans le derrière de Catherine. Jacques enlève , écarte tout ce qui

gène ses mouvemens; le voilà debout. 11 va venger sa femme et lui... Il marche sur la patte du chat, qui lui enfonce les ti*ois autres dans le gras de jambe. Jacques rugit de fureur ; le chat miaule d'une manière épouvantable. Pour la seconde fois , j'attaque le matou ; je le saisis à travers le corps, je l'enlève au plafond, et je Tétouffe dans mes mains, comme... comme Hercule étouffa Antée. La comparaison est riche, si elle n'^est pas juste.

Jacques me serre la main en signe de recon* naissance, et la colère tombe, où commence un sentiment doux. On s'entr'aide, on se relève, on se parle. Il devient évident que je n'ai pas attenté à l'honneur de la tonnelière; mais que je lui ai rendu un service signalé. Son mari n'en saurait douter, puisque c'est elle qui le dit, et elle me regarde du coin de l'oeil. Que veut dire cette œillade ? Elle espère peut-être qu'il y a un second chat dans la maison.

On est chiffonné, crotté, mais ou rit. L'oncle Antoine seul a de l'humeur : la poule est croquée, les canards nagent dans l'eau, et il est trop tard pour refaire un dîner. « Allons, allons, «not'oncle, ap'tit manger, bien boire. — Oui, « bien boire, ça vous est aisé à dire. — La chanson « avec ça , et je ne penserons p'us à rien. Pas « vrai , garde-moulin ?» Et le neveu Jacques , en finissant sa phrase, m'applique d'amitié sur l'épaule une tape à me démonter un bras.

l84 UNE MACEDOINE.

Chacun se mêle de la cuisine. Les uns épluchent les pommes de terre ; les autres tirent du pot les carottes et le lard. Le beurre frais, les herbes fines foisonnent partout. Une nappe, bien grosse, mais bien blanche, couvre une table de dix-huit pouces de large sur deux toises de long. Les fourchettes sont de fer , mais claires comme l'acier poli. La miche de pain de seigle figure entre les deux plats. Jacques roule dans la chambre une pièce de vin , qu'il met debout , et qu'il défonce par le haut. Les pots, les bouteilles sont remplis à l'instant; la table en est chargée. Je prévois que l'action sera chaude.

Le fauteuil est porté à la place d'honneur. L'oncle Antoine est assis, et chactm se range à son gré. Un garde-moulin doit être modeste, et je me mets au bas-bout de la table. Mais j'y ai vu la petite tonnelière, qui, d'après la règle de probabilité, devait m'attendre là. On pouvait lui appliquer les paroles de l'écriture : Nigra sum , sed formosa , et ma foi , faute de grives , on mange des merles*

L'oncle Antoine paraissait résigné à se contenter de deux plats simples, mais ragoûtans. La gaieté, la franchise s'établissaient de proche en proche. Je faisais des contes à ma voisine. Elle ne répondait rien , mais elle souriait à propos.

1^ vin circulait avec abondance, et bientôt les chansons commencèrent. Le chanteur par excellence du hameau nous* donna une ronde, dont le

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refrain finissait par une embrassade, et qui avait cinquante-trois couplets. Ma voisine se prétait de fort bonne grâce , et je commençais à trouver le jeu assez drôle, lorsque Gustin rentra, suivi de ses deux camarades, et portant toujours le petit bambin , qui criait plus haut que jamais qu'il voulait son polichinelle, qu'on n'avait pas trouvé, ainsi que vous pouvez le croire.

Trois hommes de plus ou de moins ne faisaient rien dans la circonstance présente. Mais ce qui me donna l'éveil, et d'une terrible manière, c'est que Gustin annonça un imposteur, un malintentionné, qui disait être l'oncle Antoine, et qui persistait à suivre son chemin , quoiqu'on lui eût déclaré qu'on ne serait pas sa dupe, et que le véritable pncle Antoine était atu sein de sa famille.

J'avais oublié, moi, que cet oncle avait écrit qu'il arrivait le soir. Le trouble, le mouvement, les incidens multipliés ne m'avaient permis que de m'occuper du moment. Je regardai du Reynel; il était blanc comme la nappe, et je n'étais pas plus à mon aise que lui. Je regardai Jacques ; son œil étincelait. Le plus profond silence régnait dans la chambre. Chacun semblait attendre la détermination du maitrç.

Je me rappelai la manière dont Mercure chassa

Sosie de chez lui, situation retournée de toutes

l*s manières, et que j avais le droit de repro-

dUre tout comme im membre de l'Institut. « Cet

« l^mme, mecriai-je, est un fripon, qui voulait

« s'établir chez vous, pour vous voler pendant la « nuit. — L' garde - moulin a raison ^ répondit «Jacques, avec un mouvement terrible. Gustin, a apporte ici toutes nos longes ; j'garrotterons l'vo- « leur, et si' résiste , j'iui fens la tête avec c'cou- » prêt. » Il se lève aussitôt , et chacun se dispose à le seconder. Je ne sais ce que peignait alors ma physionomie ; mais la petite tonnelière me dit à l'oreille : <c Beau garde • moulin , si 'ous craignez «queuque chose, esquivez - vous , pendant qui (c s'expliqueront; suivez^moi, et j'vous cacherons w dans not'grenier à foin... n Toujours des greniers à foin!... J'aurais accepté sans doute, si j'avais été seul ; mais du Reynel , ce pauvre du Reynel !...

J entendais distinctement le roulement d'une charrette qui entrait dans la coiu-. Jacques ouvre la porté, le bras gauche chargé de cordes, le couperet à la main droite. «Ah, ah, il arrive en « carriole ! Il est callé c'voleur-là. Ouais, il a eune « femme avec lui ! C'est pour donner d'ia con- « fiance. 'Ous verrez , repris-je , qu'i va vous dire « qu' c'est vot' tante. — Parbleu , mon homme , c( j'nous y attendons bien. J'allons l'i parler à la fc tante. »

Cependant le véritable oncle Antoine était des* cendu de sa carriole, et paraissait étonné de la manière dont on le recevait. «Voyez -vous, di- « sais-je , voyez-vous son embarras ? Y voit qu'voi^ « êtes sur vos gardes. J'suis sûr qu'i' voudrait *t' « loin.

UNE MACÉDOINK. 1 87

« Mais , reprit Catherine , i' m'semble qu'il a « queuque chose dToncle Antoine, tel que jTa- « vons vu i'a quinze ans. Bah , continuai-je , i'a «tant d'figures qui se ressemblont ! TTm'a-t-on « pas pris à Paris pour Tprince d'Transylvanie « qui courait les rues incoginito ?

« Ah , mbn Dieu , mon Dieu ! c'est not' tante , « c'est elle. Tla reconnaîtrons toujours s'tel'la qui « nous a élevée. » A ces mots de Catherine, mon audace m'abandonna. Je regardai autour de moi; l'orage se formait , mais je ne voyais plus du Reynel. Puisqu'il a pu s'échapper, pensai-je, je suis décidé; je vais suivre la tonnelière . . . Il n'était plus temps. J'étais observé.

Je me rapprochai insensiblement de la table , et le cercle se serrait autour de moi. Je saisis un grand couteau , déterminé à me défendre et à périr, plutôt que de souffrir la moindre indignité. « Écoutez-moi, criai-je à Jacques. — Je n' voulons « rien entendre : la justice en décidera. — Hé bien, «je vous suivrai , mais libre. — Garrotté. — Ja- « mais.

« Tvous prenons tous à témoin qu'i' nous fbrce «à l'tuer. » Et il s'avance, le couperet levé. Je pouvais me fendre sur lui , et lui enfoncer le couteau dans la poitrine. Je n'en eus pas le courage , ou plutôt la cruauté. Je pris la table à deux n^ains, et je la lui jetai sur les deux jambes. Elle le renversa , avec trois ou quatre de ceux qui me serraient de plus près. Je saute par-dessus la table ;

]88 UNE MàCiDOINE.

je ramasse le couperet, que Jacques a lâché eu tombant; je m'élauce par la fenêtre, et je me trouve dans les bras de Gustin , qui seiJ ose entreprendre de m'arréter. Je lui assène un coup terrible du manche du couperet daus le creux de l'estomac, et je le jiette à quatre pas.de là, le derrière dans la mare. Je veux gagner la porte de la rue ; Jacques et ses amis se sont relevés , sont sortis de la maison par une issue voisine de cette porte, et me barrent le chemin. Je me retranche derrière la carriole d'Antoine, et je menace les plus intrépides du couteau et du couperet.

« La pelle et l'crochet du four, s'écrie Jacques. « J'I'assommeront d' six pas, p'is qu' j' n' pouvons <( le prendre au corps.» Gustin, que j'ai le plus maltraité, est aussi le plus prompt à exécuter l'or^ dre de Jacques. Il vole , il revient. Je vois déjà le croc de fer qui menace ma tête , mes armes me deviennent inutiles; il ne me reste plus d'espoir.

Tout à coup je distingue le bruit de plusieurs chevaux au galop ; la vie rentre dans mon cœur flétri. « Tremblez , m'écriai-je ; il m'arrive du se-* a cours. »

Soulauges, les gardes-chasse de la comtesse, Eustache , Baptiste , André , entrent ventre à terre dans la cour, et sont armés jusqu'aux dents. La scèiie change de face. Mes adversaires s'arrêtent , incertains, irrésolus. L'intrépide Jacques, luimême, laisse tomber de ses. mains le redoutable croc.

UNE MACéuOINE. 189

Eustache , indigné qu'on ait osé menacer celui à qui il doit sa petite Claire, saute k terre, et se lance sur Jacques, tête baissée. Par un mouvement de générosité louable , quoiqu'elle soit peutêtre dans la nature , il avait remis ses pistolets à Baptiste : il voulait combattre sans avantage. Par un autre mouvement, plus prompt que la réflexion , je me jette entre Jacques et Eustache. Je les sépare , et le proscrit prend le rôle de médiateur. Que de fois, dans la vie, on change de rôle et de position , au moment où on s'y attend le moins.

Jacques ne comprend plus rien à ce qui s'est passé, à ce qu'il voit, à ce qu'il entend, 'c *Ous « n'êtes donc pas , me dit-il , deux chefs d'voleurs , « et c'n'est donc pas là 1' reste de vot' bande ? »

Enfin la vérité peut se dire , sans danger pour personne. Je raconte ce qui est arrivé à Soulariges et à Jacques. A mesure que je parle, les figures se dilatent , le sourire naît , les éclats se font entendre. Jacques se promet de n'être plus si violent à l'avenir, et il proteste que du Reynel et moi nous jouons la comédie d'une manière digne du théâtre de la Gaieté , où il a pleuré pendant toute une soirée.

Le véritable Antoine et la tante Antoinette sont maintenus dans tous leurs droits. Les deux partis se mêlent, se parlent affectueusement. Jacques n'invite pas Soulanges et son monde à dtner , parce que le chien a fait son profit de tout ce que j'ai

ipo UKE M\GÉl>OINE.

renversé; mais il proteste que de braves gens, comme nous , ne se quitteront pas sans trinquer ensemble. Il n'était pas possible de se refuser à cette invitation. Il fallait , d'ailleurs, retrouver du Reynel. On rentre dans la chambre; on rétablit l'ordre , eit quatre tours de main ; mais il ne restait d'entier, à la maison , que deux verres et une bouteille de grès. Jacques la prend, et va l'emplir à la pièce. Il trouvé de la résistance, il regarde , et il laisse tomber sa dernière bouteille en ' éclatant de rire.

Il ne cessait pas ; il se tenait les côtés. Je m'approche et j'éclate à mon tour. Soulauges ne peut deviner la cause de ces éclats; il vient à la pièce, voit , et rit avec nous. Bientôt tous les spectateurs deviennent acteurs; on devait nous: entendre du grajid chemin. D'où vient donc ce rire inextinguible?... Du Beynel s'est glissé dans la pièce de vin ; il s'y est placé , comme l'embryon dans son étui; le poids de son corps l'a affaissé sur luimême; il ne peut faire le moindre mouvement, et il est dans le vin jusqu'au menton.

Comme la frayeur influe sur notre organisation ! Du Reynel, de sang-froid, ne descendrait dans un tonneau qu'à l'aide d'une échelle double, et il a sauté dans celui-ci, lorsque le bruit de la carriole nous a tous attirés à la porte et à la fenêtre.

« Il est impossible de le tirer de là. Jacques ferat-il un dernier sacrifice ? Perdra-t-il sa pièce , fût

et jus? A son irritabilité près, cest vraiment un excellent homme; mais il croit quil vaut mieux boire le vin qu'en laver le carreau. Il était de toute justice de le dédommager. Nous lui fîmes entre nous une dizaine de louis , qui le déterminèrent tout-à-fait, et qui achevèrent de nous concilier son affection. II Gt sauter ses cerceaux ^ aussi gaiement qu'il nous eût versé à boire.

On déshabille du Reynel. On le lave , on Tessuie avec du linge bien chaud ; on le change de la tête aux pieds. Il est assez mal fagoté, mais très-satisfait de voir la fin de cette aventure. On le met sur son âne , on attache les arrosoirs , 1» bêche et le râteau à la selle du cheval d'Ëustache , et nous reprenons tous ensemble le chemin du château.

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