‹ Œuvres complètes de Pigault LebrunChapitre 18 sur 34 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Le sermon, i

Il est venu 9 ce sommeil réparateur, qui rafraîchit le sang, qui calme l'infortuné. Les. dou«^ leurs de la veille sont déjà loin de moi; il n*en reste qu'un souvenir, que je m'efforce d'éloigner. Je vais entrer chez Sophie , la voir, Fentendre , lui parler, prendre de nouvelles forces, tout oublier près d'elle.

J'iétais attendif : le déjeuner est servi. Je me place vis*à* vis d'elle. Qu'elle est bien dans son déshabillé du matin ! Point d'ornemens superflus , rien qui annonce les efforts, si souvent inutiles, de l'art. Elle est belle de sa seule beauté , et elle n'est comparable qu'à elle-même... si ce n'est pourtant à F.. Ne prononçons plus ce nom-là.

Nous voilà chez nous ; nous sommes à notre aise, nous avons Yair d'être à notre petit ménage. Elle change d'assiette avec moi; je prends son verre, elle prend le mien. Le morceau que j'ai touché lui paraît le meilleur ; le meilleur vin est celui qu'elle a goûté. Je retrouve des idées , des mots, et le mot que je viens de dire en amène

UNE MACÉDOINE, ^l^l

un autre plus heureux : elle y a si tendrement répondu !

Elle est toute à l'amour , et cependant elle n'a pas oublié le prédicateur à la mode. Quelle figure a cet abbé Aubry? Son organe est-il pur? son geste noble? Mérite-t-il enfin sa réputation? C'est ce que nous allons voir.

Je vais écouter un sermon toyt entier, un sermon en trois grands points ! En eût-il six , qu'iraporte? Je serai auprès d'elle, et l'ennui ne l'ap* proche jamais.

Caroline lui fait observer qu'elle n'a que le temps nécessaire pour s'habiller. Il faut que je sorte, c'est tout simple. Je monte chez moi, et j'appelle Georges. Je ne suis pas connu à Beauvais; je vais conduire une femme qui fixera tous les regards; je suis bien aise de ne pas trop la déparer : je choisis ce qu'il y a de mieux dans ma garde-robe de campagne.

Vouloir se faire juger sur son habit, c'est avoir une assez mince idée de soi-même; c'est user d'une ressource bien ordinaire ; c'est être la plate copie de plus plats originaux. Mais, après tout, sur quoi jugerait-on un homme qu'on ne connaît pas, et qui ne peut faire valoir un peu desprit, puisqu'il est réduit à écouter, sans pouvoir répondre ? Ma, foi , je dirai comme tant d'autres ; Oh , mon habit , que je vous remercie !

Sophie est parée, très -parafe. L'amour de Dieu s'accorde fort bien avec l'amour de soi. Ces deux XF. i6

a4a liNE MAOBDOIlfE.

Mnaar&4à n'en font peut-être q«'u«. Peut-» être n'aime^t-on Pieu que par le besoin qu'on oroit en avoir, ou par \e plaisir ^u'on tMuve à aintier quelque chose. Semblable auK rots, il est rarement aimé pour lui-même.

Caroline aussi a fait un brin de toîlelte... Elle n'est pas mal du tout cette Caroline... A quoi vais-)e penser ? ^

Nous partons. Je m'aperçois bientôt qu'cti nous remarque, qu'on nous suit. <Les jeunes gens de Beauvais sont connaisseurs , et je les en félicite.

«Ob, la jolie femme, dit l'un; charmante, ce- « leste, r^ond l'autre. » Ces exclamations sont jetées à demi- voix; maïs de manière à ce que Sophie ne perde pas un mot. À Beauvais , comme à Paris, un jeune homme sait qu'une jolie femme pardonne aisément k l'imaginsrtion qu'elle exake. Moi , j'étais «nchanf é que le isufirage nniversel justifiât mon choix. Je cherchms à mettre, dans ma -démarche , l'aisance d'un homme du grand moiïde, et je crois que j'annonçais, malgré moi, la fierté d'un conquérant.

Comment donc ! -les femmes s'en mêlent aussi ! Elles paraissent même louer avec franchise. Des femmes rendre franchement justice à la beauté ! Sophie est donc bien belle, ou les femmes de Beaâvms sont £a»tes aut^refn^nt qu'aiHeurs.

Et moi aussi j'obtiens ma part d'éloges! oh, c'est bien fort. J'entends murmurer derrière nous : Oh, le joli couple! qu'ils sont bien assortis! quel

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dommage s'ils n'étaient amans ou époux ! Sophie rougissait jusqu'au blanc des yeux. Je sentais que je me tenais plus droit qu'à l'ordinaire.

Nous entrons à la cathédrale. Mêmes muivnnres, mêmes signes d'approbation. On s'écarte , par un monument naturel et général; on nous ouvre un passage. Peut-être ces prétendues marques d'attention , cet hommage , qui me parait involontaire , n'expriment-ils que ces égards qu'on accorde si facilement à*des étrangers k qui on veut donner une certaine opinion de son urbanité... Mais non. Nous voilà assis , et un demi-cercle se forme devant nous. Les jeunes gens qui nous suivaient se placent vis-à-vis de Sophie. Ils la regardent... ils la regardent!

A travers quelques voiles très-clairs... Ce meu- ' ble-là a été imaginé sans douté pour cacher les rides naissantes, et rendre, par un reflet heureux, au teint passé ou refait, le pouvoir de faire quelques dupes d'un moment. Les femmes sur le retour entendent leurs intérêts. Elles ont fait faire ces voiles assez riches , pour qullébé elle - même consente à sacrifier, au luxe, une partie de ses avantages , et quand la maman gagne en proportion de ce que perd sa fille , tout est à peu près égal... A travers donc quelques voiles très-clairs, je surprenais des yeux constamment fixés sur moi. Ces yeux-là avaient-ils quarante ans, n'en avaient-ils que vingt? N'importe; il est toujours flatteur d'inspirer de l'intérêt .. Ah, mon Dieu!

je crains bien que Fabbé Aubry ne soit écouté que de. Sophie, qui peut*étre encore n'en aura que l'air.

U parait ; il commence. Petit , maigre , sans organe , sans noblesse dans son débit , homme de beaucoup d'esprit, mais toujours au-dessous du sublime qui convient à la chaire, il me paraît valoir moins que sa réputation. Des réputations! Hé, ne s'en fait-on pas à Paris comme on veut ? Voyez la belle Limonadière et les €endrillon$.

Il prêche sur la continence. Et moi aussi j'ai prêché la continence à Claire : puisse l'abbé Aubry la pratiquer mieux que moi !

U a fini; il nous a donné sa bénédiction d'un petit air assez leste. Nous nous levons, et nous voyons, dans un banc en face de la chaire, l'évéque de Beauvais, qui ressemble un peu auK vieilles filles, qui, ne pouvant se marier, se consolent en faisant des mariages. U avait marié madame de Mirville; il la reconnut d'abord, et la salua, avec des marques de considération, qui n'échappèrent point à l'auditoire. Une femme charmante , qui paraît riche , et qui est considérée de monseigneur! Nous n'avions obtenu jusqu'alors que des éloges ; en nous approchant du banc , nous recevions, de droite et de gauche , de grandes révérences, que nous ne pouvions rendre qu'en gros. A peinq avions-nous salué monseigneur, que son banc fut entouré de ce qu'il y avait de plus distingué dans la ville. Je ne sais quelle part

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s'attribua le prélat dans cet empressement général; mais je suis certain que Sophie en était Tunique objet. Il est si naturel de vouloir connaître si la douceur de l'organe, si la fraîcheur et le charme des idées répondent aux grâces de la personne qu'on voudrait trouver accomplie !

Monseigneur nous fit l'honneur de nous engager à dîner. Sophie me regarda d'un air qui vou* lait dire : Qu'en pensez-vous? Je n'aime pas les dîners qui m'honorent, les dîners théologiques surtout. Je tournai à monseigneur un compliment, qui parut lui plaire beaucoup, quoiqu'il servît d'enveloppe à un refus positif. Je surpris un sourire d'approbation sur des lèvres voilées et non voilées : ces dernières sans doute n'étaient pas les moins fraîches, et je sortis du temple du Seigneur, aussi vain que le prédicateur qui Venait de prêcher; qu'une vieille coquette à qui on adresse quelques douceurs; qu'un jeune officier qui prend sa première épaulette; qu'un avoué dont le mémoire de frais n'a pas été rédoit par la chambre; qu'un petit abbé qui a opéré une cx>nversion ; qu'un vieux mari qui se croit adoré de sa jeune femme; qu'un pauvre honnête homme qui a refusé la fourniture d'une armée ; qu'un auteur qui vient de réussir; qu'un sot qui se croit du mérite ; que toute une société littéraire ; qu'une femme auteur; qu'un comédien, etc., etc.

Nous sommes remontés dans notre calèche, et je presse Baptiste d'avancer, parce qu'il faut pré-

%^6 UNK HACÉI>01N£.

venir uae scène inévUable , si le rôti est fruÂd ou htùlé.

Mademoiselle Caroline est sur le devant, et je ne peux adresser u,n regard à Sophie qu'il ne soit intercepté. Â l'auberge que nous quittons, Caroline allait et venait par la chambre ; sa présence n'avait rien de trop incommode; elle est trop près ici. Elle me gène, elle m'embarrasse; je ne sais quelle contenance prendre. Oh , quaoid nous seirons au château , je la ferai reléguer daia» son cabinet. Il n'y a plus de robes à arranger pour Sophie; rien à faire pour la comtesse. ChacuA sera à sa place.

Baptiste oublie de temps en temps qu'il est cocher. Il regarde ce qui se passe dans la calèche... Non, c'est Caroline qu'il veut voir. Le co-* quin ne manque jamais de l'avertir du coude qu'il va se tourner; Caroline ne manque jamais de saisir le moment. Je le saisis aussi , moi ; je presse la main de Sophie sur mon cœur ; tout le monde est occupé. Le goût naissant de Baptiste ei^t tout à mon avantage : je lui pardonne cehii-ci.

Il faut que les yeux de Caroline aient bien du charme, car ceux de Baptiste se portent conti* nuellemeut du chemin à Caroline , et de Caroline au chemin... Pan! un cahot, qui le fait sauter du siège sur le pavé... Crac, les chevaux qi|i s'effraient, qui s'emportent... Bon! Caroline, qui feint de trembler pour elle-même , qui craint pour M. Baptiste , qui s'élance , et qui entraine les rênes après

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elle... Que diable , n'oat-ils pa& aujoiurd'hui, demain, après demain, pour se faire l'amour... Il me OQiivient bien de m'ériger en modérateur des

paasîoDâ !

Me voilà seul avec Sophie , et j'en suis enchanté. Si la voiture verse, je la prends daAs mes bras, je m'expose à la violence de la dnite... Me voilà à terre; j'ai reçu le coup. Je me suis cassé un bras, ou une jambe; mais j'ai épargné jusqu'à une meurtrissure à l'objet que j'idolâtee. J'en serai plaint; je lui serai plus cher; la reconnaissance se joindra aux sentimeus qui font le bonheur de sa vie; elle cédera au besoin de soulager un cœur qui ne pourra plus suffire aux sensations dont il sera surchargé ; elle m'épousera ; elle s'en applau* dira, parce que je serai toujours digne d'elle.

Bab! rien de tout cela. Une oie est toujours une bete , et un cheval de charrette une rosse. Nos deux mazettes, qui couraient à tout rompre, s'arrêtent tout à coup , sur le revers du fossé , et se mettent à paître avec la tranquillité et la gourmandise du roussin de Sancho. Je descends, je relève les rênes , et je vois , derrière nous , mademoiselle Caroline et M. Baptiste, bras dessus, braB dessous, tout à leurs afËiires, et s'ibquiétant fort peu des miennes... Ma foi, à leur place, j'en aurais hit tout autant.

Sophie voit tout , sans se douter de rien : les anges ignoreraient l'existence du mal, s'ils n'avaient été témoins de la chute du mauvais génie.

a48 UNE MAGÉDOIWE.

Mais Sophie s'impatiente; elle appelle, elle gronde doucement sa femme de chambre. Moi, je n'ai rien à dire à Baptiste... depuis qu'il Êiit Tamour à Caroline , le drôle ! je parierais qu'en un quart d'heure, il a plus avancé que moi, depuis notre départ de Paris. C'est une bien belle chose , une chose bien respectable que la vertu... Le plaisir ne vaut-il pas mieux ? Oh, non , non*. L'abbé Aubry vient de nous assurer le contraire* Le prédicateur à la mode ne se trompe jamais.

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