‹ Œuvres complètes de Pigault LebrunChapitre 19 sur 34 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Tai calomnie.

Du Reynel était en vedette sur le balcon, tremblant sans doute pour le dîner. Il vient audevant de nous, d'un air riant^ il présente la main à Sophie. « Vous aviez encore une heure , ce nous dit-il ; mais s'il faut que quelqu'un at- « tende , il vaut mieux que ce soit vous ,que le a chef. » Nous cherchâmes la comtesse ; personne ne put nous dire où elle était : je crus fort inutile de demander Soulanges. Sophie ne cessait de répéter qu'elle voulait leur donner le bonjour à tous deux. Je la conduisis partout où j'étais sûr qu'ils n'étaient pas : pardonnons une faiblesse à qui sait être tolérant. Les méchans seuls n'ont pas le droit de faillir.

Ils reparurent enfin... un peu chiffonnés. La

VITE MACEbOIITE. ^49

comtesse sourit, en me voyant; elle rougit en regardant Sophie. Prédicateur et prédication à part, la vertu aimable a un ascendant, auquel il est impossible de se soustraire.

Nous étions tous cinq assez contens de nous et des autres, et nous nous mimes gaiement à table. Jamais je n'ai vu du Reynel d'aussi belle humeur. Il est vrai que tout était assaisonné et cuit à un degré de perfection , auquel le meilleur cuisinier n'est pas sûr d'atteindre deux fois dans l'année. « Messieurs , nous dit le gros garce çon , dans son enthousiasme gastronomique , les tf uns aiment le sermon; les autres, je ne sais « quoi; moi j'ai la passion de la célébrité, et pen- « dant les cinq à six heures , que j'ai passées seul ce hier et ce matin , j'ai imaginé, fai créé un pkn... « — De fortifications, d'attaque, de défense? — « Bien mieux que cela , mon cher Soulanges. ' — a Mieux que cela ! vous éclipserez les plus grands a hommes de France. — Je le sais bien, parbleu. « Je perds de réputation les frères Provençaux. « J'offre , à la sensualité , une réunion de mets , « qu'on n'a encore vue nulle part. Voici le menu <c du repas de noces d'Eustache. Les vieillards en « parleront avec admiration à leurs arrière-petits- « enfans. Écoutez bien. » Il tire de sa poche et déroule une longue bande de papier, il lit :

Hors-d^ œus^res .

Beurre et sardines de Bretagne; andouillettes

25o liNE MACEDOINE.

de Châlons; anchois, olives, thon mariné de Marsei(le; saucisson de Lyon; huîtres de Ca/zcale.

Potages.

A la julienne, au^ herbes, au riz, au vermi* celle.

Vingt livres de bœuf de Poitiers.

Moutarde de Dijon.

Entrées,

Turbot de Dieppe ; oie farcie HiAlerupn ; anguille àLjâmiens; pieds de cochon de Sainte^Menehoult; chapon de Bourg en Bresse; saumon de Cobleniz ; terrine de Nérae; pâté de foie gras de StrasboMêrg; pâté aux perdrix truffées à^Angouléme.

Bâtis.

Dinde aux truffes de Périgiieux; rognon de veau de Pontoise ; coq-vierge de Bolbec ; perdrix rouges du Querci,

Entremets.

Galantine à^Angoulême ; écrev^sses de Dijon ; macaronis de B^rgame; gâteaux d'amandei de Piihiviers ; tourte à la frangipane ; tourte à la gelée de groseilles; tourte à la marmelade d'abricots; tourte à la gelée de pommes de Bouen. Ces quatre derniers articles de chea Rouget.

UNE MACéjDOINE. l5i

Dessert.

Épine- vinette de Bar; fruits secs de Brignolles; fromage de Roquefort; figues de Marseille; mirabelle de Metz ; raisinet de Perpignan ; poirestapées de Limodin; pruneaux de Tours; dragées de Verdun; confitures de Dijon; pain d'épices de Reims; fruits en pâte du Puy-de-Dôme; vingt assiettes de menue pâtisserie de chez Rouget.

Fins.

De BeaiinCy de Tonnerre^ de Pomare^ de Vougeotj de la Romanée, ^Ai^ A^Arbois,

Liqueurs,

De Bloisy de Grenoble ^ de MonipeUier^ de Niort , de Nimes , de Verdun , de Bordeaux.

« Observez que je n'emploie que des produc- <c tioQS indigènes : il e^t d'un bon citoyen de faire « valoir celles de son pays. Que serait-ce si, comme ccLucuUus, j'avais mis à ^pntribution les trois (c parties du monde , alors connu ? Que dtriez-vous, « si j'avais, tiré de la quatrième l'anaoas , le melon a d'eaiu, le rhum, le rack, et la rosée bakaraiquè tf des respectables successeurs de la veuve Amfoux ? „ — Je dis, mon cher du Reynel, qu'à vous seul « vous êtes capable de donner une indigestion *< à tout un régiment. — Madame la comtesse , ce u'en a pas qui veut , et après le plaisir ée se

sSa UNE MACÉDOINE.

ff rétre donnée, vient celui de la guérir avec du « kirsch de la Foret-Noire, et le meilleur thé de tf la .Chine.

a J'envoie par le premier courrier mon adœia rable liste à mon marchand de comestibles de « Paris : il faut lui donner le temps de se pour- « voir. »

Le menu du repas de noces d'Eustache nous amusa quelques instans. Nous cxitiquâmes un peu le gros garçon : c'est le moyen d'entretenir le noble feu d'un auteur. Soulanges lui dit que dès andouillettes ne sont pas hors-d'œuvres. J'ajoutai que la galantine n'est pas entremets. Du Reynel trouva trente raisons pour maintenir sa galantine et ses andouillettes... Il était écrit, dans le livre du destin , que le dîner unique ne figurerait que sur le papier.

« A propos , dit la comtesse , savez-vous ce « qui est arrivé pendant votre voyage de Beau- « vais ? Fanchette est partie. Elle m'a écrit de la « première poste qu'elle était désespérée de me « quitter ; mais qu'eflk y était forcée par des rai- « sons de la plus haute importance... i> J'étais sur les épines. Je sentais qu'il était impossible que je ne mèydécelasse point, si on parlait plus longtemps de Fanchette. Sophie marqua de l'étonnement, mais en quatre mots, et Soulanges parla d'autres choses. Les grands oublient si vite les petits !

Nous allions quitter la taUe, lorsque La Ro*

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che apporta les journaux et les lettres du jour. Chacun prit les siennes , et je vis Sophie pâlir , rougir, en parcouraint rapidement celle qu'elle venait d'ouvrir. Je ne ro'alarmai pas trop ; je pensai simplement qu'il était arrivé quelque chose de fâcheux à quelqu'un de sa connaissance : elle est si aimante ! Bientôt elle laissa tomber la lettre sur la table; sa physionomie devint fixe; ses yeux s'attachèrent au plafond ; deux ruisseaux de larmes s'ouvrirent.

Je me lève précipitamment; je cours à elle... ce Sophie, ma chère Sophie, qu'avez- vous?... Re- « gardez-moi; répondez-moi... Par grâce, répon- «c dez-moi. Qu'avez -vous?» Elle me montre du doigt cette malheureuse lettre : c'est m'autoriser à la lire... « Les scélérats ! les monstres ! je les « connaîtrai. Le châtiment sera terrible !... »

Voilà ce que lui écrit sa mère :

a Votre veuvage vous rend au fond maîtresse de vous-même. Mais tojites les femmes, celles de votre âge surtout, ne sauraient mettre trop de circonspection dans leur conduite ; jamais d'ailleurs elles ne bravent impunément l'opinion. On, dit partout ici que vous êtes allée vous cacher à la campagne , avec uq des plus beaux hommes de Paris ; que vous kvez passé ensemble une nuit tout entière dans la forêt de Chantilly , que vous avouez hautement l'inclination qu'il vous a inspirée; que vous lui prodiguez, même en public, des caresses que réprouve ta décence.

2^4 ^^^ UkCÉDOlUfE.

ce Je me flatte que ces imputations , éqnt j'ai été instroite la dernière, selon l'usage, sont au moins exagérées. Cependant il est vraisemblable que vous avez fait quelque imprudence, et on veut en profiter pour vous perdre de réputation. J'ignore quels sont vos ennemis ; mais il faut leur imposer silence en reparaissant dans le monde , et en y tenant une conduite irréprochable. Il aime à croire ce qui flatte sa malignité ; mais il revient facilement sur le compte d'une jeune et jolie femme , à qui on n'a rien de positif k reprocher.

« Si j'ai conservé sur vous quelque empire, si vous avez pour moi un reste d'affection , vous partirez aussitôt. Je recevrai ma fille avec indul* gence, si elle avoue en avoir besoin. »

Mon sang bouillonne., ma tête s'égare... je ne me connais plus. Je vais à Sophie; je m'en éloigne, à ridée du tort que je lui ai fait, que je peux lui £siire encore... Je tombe aux genoux de la comtesse; je la supplie, je la conjure de soulager, de consoler mon amie... Je marche à grands pas; je cherche à classer mes pensées.. .

Ce sont elles... Il n'y a qu'elles... Elles seules à Paris sont instruites des circonstances détaillées dans cette lettre; elles seules sont capables de les avoir empoisonnées. Quoi, parce que j'ai découvert leur conduite infâme, parce que je les ai crues indignes de respirer le même air que Sophie, parce que je les ai forcées à s'éloigner,

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elles se vengent de moi en calomniant Tinnocence; elles veulent la dégrader dans Topinion publique, la rendre hideuse comme elles! Il faut donc redouter le vice, au point de n'oser le démasquer. Il n'y aura donc plus de distinction de la turpitude à la pudeur ! Quel sera le prix de la vertu, si le monde est forcé à tout voir du même œil?... Val port, d'Allival ! n'était-ce pas assez d'être viles? fallait -il vous rendre criminelles ?... Je vous méprise au point de ne jamais vous adresser un reproche. Mais si un homme , quel qu'il soit, a, sciemment, contribué à propager ces infamies, malheur à lui, malheur à lui!

Soulanges me prend la main et me tire à l'écart : « Jamais , me dit-il , ressentiment ne fut plus tt juste. Quoi que vous entrepreniez, comptez sur ce moi à la vie et à la mort.

a — Sophie , il faut partir , partir à l'instant « «iéme;ilfaut nous séparer pour quelque temps... « Ne plus la voir 1 ne plus entendre cette voix ence chanteresse ! Le pourrai-je ?... Oui. Votre repu- <i tation m'est plus chère que mon amour. » Elle me serre dans ses bras; elle me presse sur ce sein d'albâtre, asile des sentimens vertueux; elle mouille mes joues de ses larmes... Mon cœur se gonfle, il s'ouvre, des pleurs répondent à ses pleurs. . . Des pleurs ! C'est du sang qu'il me faut.

La comtesse a donné ses ordres. <e Nous parti- « rons tous, dit-elle. Je descendrai avec madame a de Mirville chez sa mère, et je la désabuserai.

^56 UNE MA.GlSDOIirK.

<K J'accompagnerai partout votre amie. On ne sqp- « posera pas que je voie, que je défende une (c femme qui ne se respecte point. Vous partirez a seul , monsieur , et vous ne paraîtrez point de « quelques jours. Mais vous écrirez à madame ; elle « vous répondra. — Si je lui répondrai ! j'y em- « ploierai les journées, sans pouvoir lui dire com- « bien je l'aime. — Vous m'adresserez vos lettres; «t je les ferai tenir à tous deux. Comptez sur mon « inaltérable amitié.

« — Sophie!... Sophie! non, nous ne partice rons pas. Il est, poiur imposer silence à la ca- <( lomnie, un moyen plus certain que d'aller la u braver en face. Oubliez les préventions que <c vous avez opposées à mes vœux. Qu'un nœud , (c respectable et chéri, efface le passé, quel qu'on « puisse le supposer; que l'amour embellisse note tre jeunesse; qu'il soit encore la consolation de ce nos vieux jours ; qu'il ne s'éteigne qu'avec nous. <K Ma chère Sophie , rendez-vous à ma prière ; ceci dez à votre propre cœur; osez être heureuse... « Mes amis , secondez-moi , je vous en conjure. « Tombons à ses genoux ; tâchons de la fléchir. »

J'étais à ses pieds; la comtesse lui tenait la main; Soulanges et du Reynel se pressaient autoiur d'elle. Ce que le raisonnement a de plus fort , ce que la persuasion a de plus doux fut dit, répété, senti. Sophie était ébranlée; la douleur avait disparu devant l'amour; il se peignait dans ses yeux, il agitait son sein, il faisait battre son

cœiiT, Une main se détachait; je la voyais; je l'attendais; elle allait tomber dans la mienne... « Non, « dit-elle avec force, cela ne sera jamais. Ce que a vous appelez préventions , est l'effet de la plus « douloureuse expérience. Comme vous, M. de « Mirville m'avait juré une éternelle fidélité. J'ai <K supporté son inconstance; je ne survivrais pas tf à la vôtre. Votre amour est ma suprême féli- « cité; il est plus que ma vie; je ne m'exposerai « pas au danger de vous perdre. Partons , ma- « dame. Je ne crains pas les méchans. Quoique « j'aie cédé à un premier mouvement d'effroi et « d'indignation, je ne daignerai pas les ménager. «Mais ma mère demande, sollicité mon retour à « Paris. Ma condescendance lui prouvera mon « affection : voilà ce qui me détermine. Piartons. »

Baptiste et Caroline restent pour faire les malles, et les expédier comme ils pourront. Le reste des gens monte dans la calèche. La comtesse prend dans son carrosse Sophie, Soulanges et du Reynel. La Roche me prête son cabriolet.

Le bruit des fouets se fait entendre : c'est le signal du départ. Je marche à trente pas derrière le carrosse. Je le suivrai jusqu'aux barrières : je peux au moins me dire. Elle est là.

Quelle différence de ce voyage au précédent ! Mon cœur s'ouvrait à l'amour et à l'espérance r il est maintenant en proie à la douleur, à la haine , à la vengeance.

A quoi tiennent les réputations ! Madame d'Er-

u58 UBTE MkCÉDOÏffE.

meuil est faible, je n'en saurais douter; mais elle est rigide observatrice des bienséances. Sophie, au contraire... Fixer l'estime des hommes, n'est donc que l'art de Içs tromper !

C'est la comtesse qui reproduira Sophie dans le grand monde , qui y sera, son appui ! La vertu avoir besoin d'être protégée ! et par qui ?

Heureuses celles qui , à la faveur de leur obscurité, disposent de leur cœur; sont maîtresses absolues de leurs actions; ne redoutent' pas le blâme; non qu'elles le bravent, mais parce qu'il ne pei^t les atteindre!

Les voitures volent. Croit-on que nous n'arriverons pas assez tôt à Paris? et cependant il ne me reste -d'elle que la certitude d'être aimé... Quelquefois il me semble que le vent m'apporte l'air qu'elle a respiré.

^ous voilà à Chantilly. On s'arrête ; je m'élance, je lui présente la main; je la reçois dans mes bras* Je la porte dans cette auberge...; je traverse avec elle cette cour qui conduit à uïi certain grenier... Fermons les yeux, et jetons un voile aur notre mémoire.

' Il est tard. On veut prendre ici quelque chose, y passer le reste de la nuit. On est dans cette même salle où elle m'a servi un restaurant, où elle était debout devant moi , pendant que j'écrivais à mon homme d'affaires... Je ne resterai pas là. Demain d'ailleurs ne faudra-t-U pas faire des efforts nouveaux pour m'arracher à Sophie ? J'a'

UPTF MACÉDOINE. aSg

trouvé de la force pour un premier sacrifice , je n'en aurais pas pour un second... « Adieu, So- « phie. Adieu. »

3e sors , j'appelle Georges; je l'envoie chercher des chevaux; je les attends dans la rue... J'entends Sophie. Elle veut sortir. La' comtesse la retient... Elle a raison.

A une toise de distance, je suis déjà loin d'elle. Me voilà seul avec mon cœur. Ah ! 31 je pouvais aussi m'en séparer!

Les chevaux sont mis; je monter ils m'entraînent. Je tombe dans un accablement profond. Tant mieux : le léthargique ne souffre point.

On arrête à fna porte; je descends; Georges me conduit. J'entends mes domestiques rire, chanter. Georges m'annonce; le silence règne; le respect succède à la gaieté. Riez , chantez. Je n'ai droit qu'à vos services : vous n'avez pas renoncé à celui d'être l^eureux.

Georges me rappelle que j'ai fait trente lieues sans me reposer, sans rien prendre. Il me donne ma robe de chambre; il fait monter un consommé; il me le fait prendre; il prépare mon lit; il' me couche; je m'endors... Comment al -je pu dormir !

k6o urrE macédoine.

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