CHAPITRE XXI
La coni^alescenee.
Mes yeux se rouvrent. Je les p^rte autour de moi... Où suis- je? Quelle est cette cbanibre^.. Une femme à genoux, qui parait prier; une autre au pied de mon lit , dans l'attitude du désespoir ; un vieillard assis, la figure cachée dans ses deux mains... ^(c Rendez- le-moi , ^on Dieu, dit à démise voix la femme qui prie. » Cette voix ne m'est
UNE MACEDOINE. Sk^S
pas inconnue; mais je ne puis encore filer mes idées.
Je veux parler... Je n'ai pas la force d'articuler un son. Mais je sens que je reviens à la vie , quoique je ne reconnaisse point ceux qui sont autour de moi. '
Ils craignent de voir ma figure; ils tremblent d'y lire mon arrêt de mort*. Comment modérer leurs alarmes, leur faire connatti^ que j'existe, lorsque je suis sans haleinte, lorsque je me sens incapable du moindre mouvement?.. .^n profond soupir les rappelle jMrès de moi.
«Ses yeux sont ouverts, s'écrie l'une. Espèce rons, madame; il vivra. IVlon Dieu, Dieu dé mi- « séricorde , s*écrie l'autre , ne décevez pas ce fai- «c ble espoir; n'abusez pas de votre souffrante et 4SC soumise créature ? ' — Mon maître , mon cher «maître!... » Tous trois m'entourent, me pressent, m'enlacent dans leurs bras. Je les fixe, les uns après les autres", d'un œil égaré, incertain sans doute... Je les reconnais. Sophie tient une * de mes mains ; FanchetA a saisi l'autre. Exiles les mouillent de leurs larmes. « Ah , me dit Sophie , «celles-ci sont des larmes de plaisir. i» Georges s'éloigne pour cacher les siennes.
La comtesse el son ami entrèrent. « Que faitesce vous, dit Soulages! voulez -vous lui ravir un « souffle de vie ? Éloignez- vous tous trois. Passez « dans la pièce voisine: Permeltez que celles qui a sont ici , pour le servir , s'approchent enfin de
276 UNE MACÉDOIITE.
« lui. » Georges paraissait disposé à sortir ; Sophie et Fanchette n'entendaient rten* Penchées l'une et l'autre sur moi, elles cherchaient la vie dads mes yeux; leurs mains rappelaient la chaleur fugitive sur mes joues , sur mon front. Soulanges fut obligé de réitértr sa prière. Il le fiPavec une fermeté qui ne leur permit pas de'résister. Elles sortirent, et je vis efttfer deux soeurs grises. Res* pectables filles^. Elles ne sont guidée'â que par le zèle de la charité, et leurs soins sont ceux de Tamour le plus tendre, ceux que m'ont sans doute rendus jusqu'à ce moment.*. Ah*, je puis les nommer, les voir même dans l'état où je me trouve. Sophie et Fanchette pe sont pas dangerenses pour moi : ce qui me reste de sang est glacé.
«r Vos médecins et vos chirurgiens , me dit Sou- (c langes , ont expressément défendu qu'on vous « laissât parler, quand vous reviendriez à vous. Je «lis sur votre physionomie une sorte d'anxiété, « qui n'est peut-être que te idékir de savoir ce qtii « s'est passé depuis que vous êtes privé 3u senti- « ment. Je vais vous sa(f sfaire , sous la condition (c que vous ne direz pas uo mot. » Il était bien « inutile de me peco^lmander le silence.
« Lorsque vous êtes tombé , Vercelles a protfvoqué Préval, et il a eu le sort de Solignac. •^ Cette affaire est donc absolfiment terminée; « mais sou venez-vous , mon cher ami,-^u'on^n'en « cherche pas , quand on est aussi sensible que « vous à la mort d'un homme. Vous vous êtes
« battu avec Vercelles comme "quelqu'un qui veut à se faire tuer , et ii s^en est bien peu fallu que « vous y ayez réussi.
a On s'est hâté fle porter dans votre carrosse c( Solignac et Vercelles. Mais vous sentez dans a quel embarras nous nous sommes trouvés Pré* « val et moi, quand nous avons jugé que vous ne «c pouviez supporter le mouvemëpt d'une voiture te quelconque. Nous ne cessions de ^proposer, ^t « nous ne trouvions rien que d'inexécutable.
« La blessure de Georges était à peine bandée, « qu'il a fait mettre un cheval à votre cabriolet. Il <c a pris le chemin du boulevard , par un senties ment naturel à ceux qui sont en peine, et qui « cherchent quelqu'un : on sait qu'on découvrira « de plus loin , sur un« route large et droite , que « dans une rue étranglée. Le domestique , qui est « descendu le premier de derrière votre voilure , ff a conduit Georges jusqu'à la Bastille ; le second « l'a mené jusqu'au haut du faubourg, et le troi-* <c sième au bois de Vincenues. 11$ avaient espéré ce voir quelqu'un de votre connaissance, quelqu'un « qui a de l'empire sur vous, et qu'ils mettraient « aussi sur vos traces : voilà les motifs de leur « conduite, qui vous a paru iuexplicable et à moi « aussi.
tf Us sont arrivés tous quatre , et m'ont trouvé ce défibérant encore avec Préval sur ce que nous « avions à faire. Il est inutile de vous dire dans «( quel état est tombé Georges , quand il a pu
278 ^ UNK MaLÉDOIVIE.
if juger du vôtre : vous le connaissez. La douleur tt ne lui a pas ôté le courage. Il a couru à TaU'^ ce berge, qui est à l'entrée du boisf il a fait ap* a porter un hiatelas et une couverture ^vos jeunes «gens avaient coupé des perches et des harts. « Nous avons fait une espèce de brancard , et noPUs «avons entrepris àe vous porter -.à votre hôtel.* « Beaucoup de geta se sont offerts pour nous re-* «layer; tnaîé nous avons jugé que vous éviter « une secousse , c'était peut «- être vous sauver la « vie : un ami se prête , se ploie k tout ; rhomnie a salarié ne pense qu'à gagner son argent.
«Nous étions excédés tous six, en arrivant k a là barrière. Préval et moi surtout éprouvions ^ « dans tous nos membres , un mal , une roideur^ « qui ne nous permettaient plus d'agir. Il a fallu « açréter:.' * . •
« Il était convenu avec ceux qui accompa* « gnaient Y ercellesr et Solignac , qu'on répondrait « aux commise qui feraient des questions : Que le « plafond d'une salie à manger de Saint-Màur « était tombé sur sept à huit persounes qui dé-» «jeûnaient j que les deux qu'on rapportait , daqs «le carrasse, avaient été tués sur la place ^ et «qu'on craignait pour la vie d'un autre, qu'on « allait essayer de transporter.
«£n tious reposant, il a iallu entrer avec les « commis dans des détails, qui ne se sont peut-être « pas accordés avec ce qu'ont imaginé les amis de « Solignac et de Yercelies sur la chute de ce pla^
UNE MAGÉDpINS. 279
a fond. Au reste y j'ai déclaré, pour éloigner tout a soupçon , ^qu'aucun de nous n'avait été témoin « de l'accident.
«Cependant vous paraissiez à chaque instant « vous affaiblir davantage, l^ous avons oublié la « fatigue , et nous nous sommes remis au bran- (c card. Nous sommes parvenus,, avec des efforts « incroyables , en face de la place de la Bastille , «et là, nous allions céder à un déeouragement « absolu , lorsque Georges s'est souvenu que nous a n'étions qu'à^ quelques pas de la boutique de ce Fanchette. Il nous a assurés qu'elle vous rece- « vrait avec empressement. Nous nous sommes « décidés à vou^ porter chez elle , dussions-nous a succomber sous le faix.
a Notre espérance n'a pas été déçue. Vous de- «t vez à Fanchette les premiers secours qull a été « possible de vous donner. Nous vous avoqs laissé a à sa garde » après vous avoir mis dans ce lit. « Préval et moi avons couru chez les chirurgiens a et les médecins du quartier ; Georges est allé à tf l'hôtel prendre du linge , et bien des petites a choses qui vous sont nécessaires. Il y a trouvé «madame de Mirville. Égaré encore, tremblant a pour votre vie , il a annoncé comme certain le a malheur que nous redoutions tous ; il en a cité « les principales circonstances; il a indiqué le lieu ce où vous étiez mourant. Un quart d'heure après, « madame de Mirville est entrée dans cette cham- « bre , d'où elle vient de sortir pour la première « fois.
28q UlfK MACEDOINE.
tf Vous Mez été saigné cinq fois en trente -six a heuras. Hier, pendant toute la journée 9 les gens a de l'art, n'ont rien pu prononcer. Us onl; coin- <« mencé à espérer ce matin, et je reconnais, avec « une satisfaction indici][)le , la justesse de leurs ce pronostics. D
Ce que je couvris de ce récit , trop long pour la faiblesse de mes organes, c'est que j'avais causé bien des pekies de toute espèce à mes amis, et que j'étais che2 Fanchette. Je n'aurais pu rendre aucune des circonstances partici|]4ères , rapportées par Soulanges, si depuis il ne me les avait répétées.
Je me rappelle pourtant que je fus étonné de la réserve avec laquelle il avait parlé de Sophie et de Fbnchette , qui toutes deux avaient dû prendre à cet événement une part... et puis cette boutique, qui s'était trouvée là si à propos, qui avait été si promptement garnie, que Georges connaissait si bien !... Il était plus que vraisemblable que Georges avait été mon agent, et mes motifs, aux yeux d'un homme du monde, ne pouvaient s'accorder avec mon amour poiu* madame de Mirville. Que de circonstances propres à éclairer quelqu'un moins pénétrant que Soulanges ! et pas wi mot de tout cela ! Il a voulu ménager ma sensibilité , où il a craint de s'expliquer devant madame d'Ermeuil.
Cependant l'attention que je lui avais domiée , et cette suite de réflexions avaient épuisé ce qui
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me restait de forces : je retombai dans un accablement profond. Un certain mouvement , que je démêlai autour de moi , m'en tira bientôt. J'étais entouré de gens de l'art, qui consultaient sur mon état, ^phie et Fanchette, debout au pied de mon lit, gardaient un morne silence; elles retenaient leur haleine; leurs yeux, constamment fixés sOr ceux des chirurgiens et des médecins, y cherchaient l'espérance. « II* y a de la fatigue et «( de l'engorgement, dit un dé ces messieurs qui « paraissait avoir de l'ascendant sur les iàutres. Il « faut rouvrir la veine , ne point parler au ma- « lade, ne pas lui permettre de parler, et.le tenir « au bouillon de poulet. » .
On me saigna; je perdis encore le sentiment. Quand^ je revins à moi, je* Reconnus, près de mon lit, SÔulanges, un médecin, un chirurgien, et nos bonnes sœurs grises. Je crUs entendre, dans la chambre voisine , un bruit sourd qui res« semblait à des gémissemens. Je pensai que ce pouvait être une illusion de mon cerveau vide et dérangé. Cependant je portais mes regards oe ce côté. Soulanges sortit ; je n'ehtendis plus rien , et je cessai de m'occuper de cela. J'ai su depuis que Soptiie et Fanchette avaient cru me perdre une secondU fois , et qu'elles s'abandonnaient à la plus vive douleur.
Cette crise fut la dernière. Sur le soir, il y eut t]|i changement en bien , tellement prononcé , que le chirurgien et le médecin se retirèrent, en
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recommandant qu'on* ne s'écartât en rien du régime prescrit. Mes idées étaient encore sans suite; mais d'une netteté rassurante pour moi, pour moi seul, puisqu'il m'était défendu de les communiquer.
La comtesse se leva. Soulanges et elle me souhaitèrent une nuit tranquille. Ma physionoinie leur exprima ma reconnaissance. « Il nous en- « tend, il nous répond, dit Soulanges. Nous siîi- « rpnâ, avant huit jours, la ^tisfaction de le voir « convalescent. Madame^ de Mirville va sans doute « se retirer avec nous. — Me. retirer, monsieur l a l'abaniionner mouraiîtt , et mourant pour moi ! « — Permettez-moi de vous observer que voilà « dtux nuits que vous passez. — J'en -passerai « cent. Je ne quitterai pas l'amant le plus tendre, «c le premier des hommes estimables. Je ne reuon- « cerai pas au bonheur dé suivre , de saisir le re- « tour de la vie dans ses veines épuisées ; ne Tes* « pére^ pas* — Mais , ma chère* amie / votre mère , « le monde... — Le monde, toujours le monde, « ntSdamê la comtesse ! Si mod ami l'eût apprécié «c comme moi y il n'aurait pas exposé sa vie , la tt mienne, et peut-être celle de Fanchette... Ma «^nère! ma mère sait que je l'adore; que sa{>rétt sence m'est nécessaire comme... comme H^ir que «je respire. Elle me plaint; elle a pitié de moi. tf Bonsoir , mes amis. A demain, »
Je repassai dans ma tête certaines expressions de Sophie. «S'il avait connu le monde comme
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«moi, il n'aurait pas exposé sa vie, la inieiine, « et peut-être cplle de Fanchette!» Elle sait Tintérét que j'inspire à Fanchette, et je suis k ses yeuiL le premier des hommes estimables! Je n'y conçois rien ; je m'y perds.
Fanchette me prépare un bouillon. Sophie fe prend , me le présente ;^Ile remet la tasse à Fan* chette, en lui soni^ant avec affection; Pkuchette lui sourit ^ son tovM^... elbs sont de la meilleure intelligence, et elles ne font pas un mouvement, elles /l'ont pas une idée, qui ne soient inspiration d'amour..» laqt cela s'expliquera sans doute.
Combien nous sommes dépendaus des circon* stances! un événemeitt imprévu change tout mon être. Je suis calm^, dénué même de sensations auprès de deux fivaaraes, dont Iç seul aspect me jetait dans une sorte dç délire. Je regardais à peine deux petites sœurs , dont les traits piquans eussent au .moins fixé mon attention deux jours auparavant : je ne suis plus moi. Serait -il vrai que la violence de nos passions tient au plus ou au moins de chaleur de notre sang ? que de gens on sauverait du déshonneur, ou du supplice, si on les saignait à propos!
Je m'endormis, en réfléchissant à mille autres choses, étrangères à tout ce qui m'intéressait, et qui se présentaient à mon esprit, sans ordre, sans liaison. Pourquoi l'idée^ le mot même que nous cherchons semblent-ils nous fuir ? Ne suis-je pas le maître de m'cKouper exclusivement de tel
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OU tel objet , connue il sufiBt de ma volonté pour remuer un doigt ? Mon cerveau ressemblerait-il à une raquette , susceptible de renvoyer les objets qui la frappont, sans puissance pour les choisir?... Fi donc ! voilà du matérialisme. Quoi qu'il en soit de mon cerveau, je dormis d'un sommeil doux et tranquille, et il était grand jour lorsque je m'éveillai. ,
Tout dormait autour de moi, à Teifiception de Soplj^e. a Elle veille , et Fanchette dort ! » le prononçai ces mots involontairement, mais ^ssez haut pour être entendu. « Ah , me répondit So- « phie, tressaillante de joie, laisions-la dormir. Si f< vous saviez ce qu\i souffert cette digne fille , les « fatigues excessives qu'elle a $«pportées , vous la « plaindriez. Moi, je l'aime de tout mon cœur, « parc^ qu'elle vous aime , parce qu'elle s'est at- (c tachée à vous par la reconnaissance. Combien c< e^le est digne de tout ce que vous avez fait pour ce elle!... A propos, je vous dois mille et mille re- « mercîmens. La tirer de l'état de domesticité, lui ce assurer un sort indépendant, uniquement parce 'c qu'elle a paru me pkire ! porter la modestie au ce point de la faire partir secrètement , pour vous (c dérober, selon votre 'usage, à des éloges bien ce mérités, et m'établir votre légataire, au moment a où vous alliez mourir pour moi!... Les trésors « de l'univers ne m'eussent pas consolée de ta (c perte; mais cet acte de générosité ne me dit-il ce pas que ton dernier soupir eût été pour ta So-
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t( phie?» Elle m'embrassa tendrement, si tendrement ! a Je ne dirai plus rien à mon ami : les mé- « decins défendent dé 'lui parler. Mais pouvais*je «c résister au besoin de lui adresser qjielques mots ce de consolation et d'amour ! »
Fanchette étendit les bras. «Il a parlé, ma « chère amie; il a parlé distinctement, s'écria So- «phie. Il vivra pour moi, pour jouir du bien « qu'il vous a fait , et que vous méritez à tant de ce titres! Ah, Fanchette , comme la joie t'embellit ! « il n'y a plus de tracer de lassitude sur cette « figure - là\ »
Fanchette fit un mouvement vers mon lit, et s'arrêta. «Embrasse-le aussi, bonne Fanchette : il if te doit ce prix de tes soins. » Fanchette me baisa, K bien modestement , au front. Elle était rpuge « comme du corail.
Il*est dair que mademoiselle Fanchefte a fait une histoire à Sophie sur sa boutique de mercerie, et sur sa disparition subite du chàtesiu d^Ermeuil. Elle a couvert les alarmes de l'amour du voile innocent de la reconnaissance...! ^ensonges sur* mensonges ! que je suis injuste! Â-t-il dépendu d'eUe.de<nodérer ses traîisports, lorsque, sans l'avoir^prévenue de rien , on m^a ofïert mourant'a ses yeux, et pouvait-elle avouer le secret de son cœur? ^ *
Mais comment Sophie a-t-elle eu connaissance de pies dernières volontés?... Ah , Soulanges' aura donné à Georges la clé de mon secrétaire pour y
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prendre de Targenl. §ophie était à Vhotel ; le papier^ roulé dans lanneau du tiroir, l*a frappée : elle Fa lu. Me voilà au courant.
Je passai ^ois jours encore dans mon lit, traité en véritable enfant gâté. Fanchette , enhardie , donnait, à ce qu'elle appelait sa recohiiaissance , autant de baisers que Sbphi^ à Famour. Je parlais peu; on mè répondait longuement, et toujours pour me dire quelque chose de doux ou de flat** teur. Mes petites soeurs, elles-mêmes, bien dévotes, mais gaies comme la folie décente, remarquaient en moi certain air de langueur qiTi m'allait à merveille. Si elles l'avaient osé, elles m'auraient baisé aussi.
Une fois, au moins, dans la journée, Soulanges et la comtesse venaient ajouter à l'enjouement général. Soulanges ne paraissait pas croire beaucoup aux baisers de reconnaissance;: je surprenais quelquefois certain sourire en ieiSsous, qui confirtnait mes crainte^ à cet égard.. Fanchette, dans les premiers momens, aura mis n)n cœuf à nu... an r^ste, je.peux compter siu* la discrétion de Soulanges.
Je reçus le jour suivant une visite à laquelle je ne m'attendais pas. Je vis entrer dans ma chambre,. Claire « Ëustache et leurs parens. Ils me Vroiivèrent dans un fafuteuil, et leurs figures rembrunies s'épanouirent à Tinstaut. Je reçus les félicitations et les embrassades de ces boanes gens : celles-là étaient bien à la reconnaissance.
Fanchette leur avait écrit que s'ils voiraient revoir leur bienfaiteur, ils n'avaient pas un moment à perdre : ils étaient accourus. Le mariage devait se faire le jour même. «Mais, me dit la « petite Claire, il n'y a de plaisir pour personne, « quand on craint pour monsieur. Nous avons re- « mis la fête, pour venir vous pleurer, ou nous « réjouir près de vous. » Dites - moi , messieurs les spéoulateurs , placez- vous souvent de l'argent comme cela ?
«M«s amis, votre bonheur ne sera pas différé. * Mes yeux> fermés depuis plusieurs jours, se ronce vrent au sourire des heureux que je vais faire, ft Bonne petite Fanchette , où est Georges ! il me « semble qu'il ,y a long-temps qne je l'ai vu. — « Monsieur, il s'est mis à la tête de votre maison. €c Mais il vient, ou il envoie souvent savoir "cotn- « ment vous êtes. — Va le chercher , Eustache. •t C'est le moyen de l'avoir plus tôt : un amoureux ce de ton âge doit avoir des aHes. » .
Je demandai bien bas, à Claire, si el)e s'était encore perdue, depuis mon départ du 'chAteau. Elle répondit non : ses yeux diSaient oui.
Mes docteurs entrent en corps. Ils prononcent graveçient que l'art m'a sauvé. Je crois que la nature a Eût au moins autant que l'art. Ah , laisr sons4éur le petit plaisir d'annoncer partout la cure merveilleuse.
Mon régime est changé. On me permet un riz au gras ^ le blanc de poulet , et deux doigts de
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vin généreux. J'ajouterai quelque chose à cela, de mon autorité privée : je me trouve en appétit. Il y a beaucoup d'analogie entre les médecins et les confesseurs : tout-puissans, sous la faux de la mort , à mesure qu'elle s'éloigne ils* perdent de leur autorité; il ne leur en reste, bientôt, que l'espoir * de la ressaisir , à la première occasion.
Ab, voici Georges. « Mon vieil ami, vous allez «c conduire toute cette femîUe dans ud hôtel garni, <c où vous les logerez convenablement. Vous irez , «rue Notre-Dame-des- Victoires, arrêter une diliti gence entière pour Beauvais. Yous mettrea^ , dans ce les cofiEres, les provisions nécessaires pour un dî*> a ner de noces de campagne , et demain vous ferez « partir ces braves gens-là. Âh !... le lendemain du «mariage, Servent, sa femme et ses enfans vien- « dront s'établir à ma trfaison de la Chaussée d'An- « tin. Servent ne sait pas encore ce que c'est que (c garder une porte; mais il ne faut pas bien du tt temps pour apprendre à ne rien faire, à brûler « le boifi et l'huile dû propriétaire , et à répondre : ce moiteur est visible , ou il ne l'est pas.
n Après demaiif, vjrs onze heures, je penserai ff qu'on se marie là-bas , et pensers de mariage ont « toujours quelque chose d'agréable. Je verrai «d^ci 1^ dîner, qui ne vaudra pas celui qu'avait « arrangé du Reynel; mais un repas est toujours «rbon, quand il amène les tapes sur l'épaule. « N'est-il pas vrai-, Eustache ?
« A propos de du Reynel , pourquoi donc ne
« l'ai* je pas vu? Monsieur, me répond Georges, a je n'ai pas cru nécessaire de dire à tout Paris a que vous êtes chez mademoiselle Fanchette; « mais tout Paris s'est fait inscrire à votre porte.
n — Adieu , Claire , adieu , Eustache ; adieu , Taie cbard , adieu, père et mère Servent ; adieu aussi <cau;ç petits frères... Ah, ces pauvres enfans pa- <c raitront-ils à la noce comme les voilà! Georges, <c vous les ferez habiller sur le quai de l'École. »
Vous jugez bien que je recueillis encore quelques bénédictions. Mes petites sœurs voulurent savoir pourquoi on me bénissait. Fauchettejeur raconta, avec beaucoup d'emphase, ce que je vous ai dit très-simplement, et pendant qu'elle contait, je prenais mon potage , je croquais l'aile de poulet, une aile (out entière, ma foi.
Hé , mais, les petites sœurs , enchantées du récit de mademoiselle Fanchette, me bénissent aussi. Elles prétendent que j'ai tout ce qu'il faut pour faire un saint. «La canonisation le plus tard poscc sible , mes chères sœurs. »
J'ordonnai, j'exigeai que Sophie, Fanchette et une de mes religieuses s'allassent coucher. Elles résistaient : je déclarai que je ne me coucherais moi-même que quand elles seraient sorties. Elles cédèrent à la crainte de me voir abuser de mes forces renaissantes. Sophie envoya chercher un carrosse de place; elle offrit un lit à l'une des sœurs; Fanchette se retira, je ne sais où, et j^
restai seul avee la p^etite sœur Elisabeth , la plus jolie des d%u%.
A la manière dont elle s'y prit pour me désha* biller, il fallut qu'elle eût une baute idée de ma sainteté , ou k conviction intime de, mpn impuissance. Je remarquai, moi, qu'elle avait tout ce qu'il £aut pour damnçr un élu.
Je dormis fort bien, quoique je fusse auprès d'une très-jolie fîUç. Mais je m'aperçus, le matin, que le diable et le vin de Beaune ne tarderaient pas à agir,, et qu'il était temps de congédier les petites sœurs, si je voulais me conduire en homme à principes. Je résolus de rappeler Georges : upe figure de soixante ans est, pour moi, le plus puissant des exorcismes.