CHAPITRE XX
Le diieL
J'étais à peine éveillé, que les idées de la veille se reproduisirent avec violence. Le sommeil réparateur ne m'avait redonné des forces , que pour me rendre plus sensible aux indignités dont on accablait Sophie. Cependant l'être le plus exaspéré jouit , au moment du réveil , d'une sorte de liberté d'esprit, qui lui permet, jusqu'à un certain point, de raisonner sa position et ses démarches.
Je pensai , je réfléchis. Je m'avouai , à moi-même , que ce qu'on appelle le point d'honneur n'est qu'une misérable chimère ; que la gloire d'un duelliste ressemble à ces météores , qui éblouissent un moment, mais qui renversent l'ordre, et que la raison range au nombre des fléaux. Je sentais que le moyen le plus sur d'achever de perdre une femme, dans l'opinion des honnêtes gens, est de se battre pour elle : la plus estimable est vraiment celle dont on parle le m^ns.
Si je succombe , d'ailleurs, j'ajoute aux peines d'une femme que j'adore, et dont je suis si tendrement aimé. La mort de mon adversaire ne lui rendra pas le repos. Dans l'un ou l'autre cas, au contraire, la malignité la poursuivra avec plus d'acharnement que jamais.
Cependant, pardonner à ceux qui attaquent
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Sophie dans sa réputation, et qui m'ont séparé d'elle, est un effort de prudence qui me parait impossible. Laisser le calomniateur impuni, c'est avoir l'air de craindre ; c'est lui assurer un double triomphe. Un galant homme n'a rien que la ressource .du combat singulier, pour châtier un polisson , qui a un rang dans le monde , et qui n'a pas violé les lois écrites.
Le sort en est jeté. Je m'abandonne à l'ascendant irrésistible de deux sensations qui m'occupent exclusivement, qui se lient , se confondent, la vengeance et l'amour. Je me vois sur le pré ; je fonds sur mon adversaire, je le perce de part en part , et je souris du rire affreux de la haine... De la haine... Hé, qu'a-t-elle de condamnable, lorsqu'elle est si cruellement provoquée ? C'est trop long-temps discuter : je cède à la soif de punir.
« Georges, faites-moi donner à dîner. » 11 prévoit tout , ce bon Georges : je suis servi à la minute. Je dîne , mon Jean-Jacques ouvert à côté de moi. Je tiens le volume, où se trouve l'apologie et l'examen raisonné du duel. Julie ne veut pas que Sainte Preux se batte, voilà tout. Elle croit raisonner, lorsqu'elle n'est que sensible. Ses argumens les plus spécieux ne sortent point de sa tête; ils partent du fond d'un cœur alarmé. Elle écrit ce que me dirait Sophie , si elle soupçonnait mon dessein. Sophie ferait son devoir : je ferai le mien.
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Je veux prendre une épée, et le grand cos^ tume oblige à en porter une. « Georges , donnez- « moi un habit brodé, un chapeau à plumet; « n'importe lesquels. »
Je vais 'sortir, courir dans vingt hôtels, et je me conduirai selon les circonstances.
a Mon carrosse... Chez la baronne de Quinc^. » C'est là que se rassemblent de vieilles coquettes , qui se consolent du malheur de ne plus plaire , en dénigrant la jeqnesse, et en jugeant Tinnocence d'après elles.
Le cercle est nombreux. On se lève, on me salue en souriant. On se replace, on me regarde, on se parle à l'oreille. Il est clair que je suis l'objet de l'attention générale... Trouveraî-je ici ce que je cherche ?
Les hommes aussi se permettent de chuchoter ! Je me sens rouge de colère. Je les fixe les uns après les autres, de manière à leur faire baisser les yeux. Que quelques femmelettes fassent ou disl^nt des sottises^ peu m'importe , après tout. Mais des hommes! j'ai l'épée au côté.
On annonce mesdames d'AUival et de Yalport. Elles passent près de moi; je ne daigne pas les apercevoir. Elles vont s'asseoir près de la baronne. Elles lui parlent bas. Elles éclatent de rire, en me regardant. Les misérables !
Deux hommes s'approchent d'elles. Je ne les connais pas ; mais je vois clairement que ce sont les amans d'aujourd'hui. Us paieront cher ce iriste
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et ccHirt honneur, si j'apprends qu'ils aient parlé de Sophie ! Le cercle se resserre autour de la baronne. Lé rire se communique, de proche en prothe. Je ne me possède plus. Je vais faire un * éclat. Il sera terrible.
' Mais à qui me prendrai-je? que dirai-je, puisqu'on ne m'adresse rien qui m'autorise à faire une scène? Sais-je d'ailleurs si ces deux hommes sont coupables? Justifierai-je des bruits injurieux , en me déclarant, sans le moindre à->propos, le défenseur d'une femme dont on ne parle pas, assez haut, dp moins, pour que je puisse l'entendre ? Oh , si un mot , un senl mot arrivait jusqu'à moi !
S'il vient, ce mot, je me tairai. Mais je tâcherai 4m connaître les auteurs de la cariomnie, je leur chercherai ilne querelle, étrangère à tout ceci, une querelle sans fondement. Je paseerai pour un brutal; mais je n'aurai pas compromis Sophie, et je l'aurai vengée.
La baronne se lève. Elle vient à moi, elle me conduit dans un coin du salon. « Qu'avez- vous ? « vous paraissez inquiet, agité. — Je vous avoue, a madame, que je trouve assez extraordinaire que « tout le monde rie ici, excepté moi. Cette conte duite ne s'accorde point avec les usages^ admis « entre gens bien nés. — Convenez de bien des « petites choses dont nous parlons là-bas, et ce rire cr qui vous offense n'aura rien que de flatteur pour « vous. Être bien , au mieux avec une des plus jo- « lie^ femmes de Paris ; l'entendre dire, à l'oreille,
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« dans les cercles les plus brillans; fixer Tenvie H d'un sexe et la jalousie de l'autre, c*est beau , « très-beau. J'avoue qu'on s'égaie un peu sur le or compte de la jolie femme. Mats que vous im- <c porte ? avec une figure comme la vôtre , on se a doit à la société; on ne prend d'amour que ce (K qu'il. en faut pour s'amuser quelques roomens, « et on ne s'intéresse pas bien vivement au sort « à venir de l'objet du jour. — Je vous proteste que fc je n'entends rien à tout ce que vous me dites. — « Pardonnez-moi, et je suis très-sûre que ceux « qui ont fait courir cette histoire ont servi votre « amour-propre, et que vous leur en savez trèsoc bon gré. — Je voudrais les connaître pour les dés- « abuser.— Les désabuser! cek n'est pas possible, tf et je ne crois pas que ce soit réellement votre « intention. Un homme à bonnes fortunes être <K modeste! — Je ne suis pas un homme à bonnes (c fortunes, madame. Ce rôle-là ne s'accorde point « avec ma façon de penser. —De la discrétion! tt fi , quel ridicule ! heureusement pour nos plai- « sirs, messieurs de Solîgnac et de Yercelles nous (c ont mises au courant. Ils sont vraiment vos tf amis : ils ont publié partout votre triomphe, d
Jamais homme ne fut plus profondément blessé; jamais ii n'en coûta autant à personne pour se contenir. La rage était dans mon cœur, et un sourire forcé sur mes Içvres. Je regrettais de n'être pas né dans cette classe ou la colère s'exprime avec les poings. J'aurais écrasé la baronne,
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Solîgnac et Yercelles. Quels soiit>ils? Sans doute les amans nouveaux des d'AUival et des Yalport. Peut-être les faveurs de ces créatures ont-elles été le prix de la diffamation de l'innocence. On les nommera dans la soirée, ces êtres aussi vils que leurs maîtresses : écoutons.
La baronne ne me quitte pas. £lle m'entraîne au milieu du cercle de corruption. Je ne sais si ma physionomie en impose , ou si elle peint quelque chose de ce qui se passe dans mon intérieur ; mais le rire s'éteint à mon approche ; l'embarras perce. Peut-être éprouve-t-on des remords... Les remords sont im reste de vertu : il n'y en a point ici.
On emploie le moyen ordinaire pour.se dispenser d'avoir une idée , et surtout une idée .honnête : on fait ventr des cartes.
J'en suis bien aise. J'aurai i;ne contenance quelconque : je serai plus difficile à pénétrer.
On arrange une bouillotte. On m'invijte à faire un boston avec la Yalport , Yercelles et Solignac. On me les a nommés; je les connais.
Me faire jouer avec de pareils individus ! est-ce une nouvelle perfidie? Yeut-on m'exposer au trait malin, à ces mots équivoques que saisit toujours celui qui ,est intéressé à bien entendre ? Ne senton pas que c'est une tragédie qu'on prépare?.., Oh, elle sera sanglante.
La partie commence. Je me possède; je montre
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un sang-firoid , dont je ne me croyais pas susceptible. Je parais être à mon jeu.
Je joue tout de travers; je perds les plus beaux coups. J'attends, pour rompre toute mesure, un léger reproche de mes partenaires. Ils paient et se taisent... Je les ferai parler.
Je tiens, en cœur, avec madame de Valport. Je lui' fais manquer toutes les levées, et je lui dis qu'on ne prend pas les cartes, quand on- joue avec aussi peu d'intelligence qu'elle. Vercelles me répond, avec aigreur, que ce ton est déplacé à l'égard d'une femme, et que madame de Valport joue mieux que moi. Je lui réplique très -haut qu'il' en a menti.
^lignac me met la main sur la bouche : je m'écrie qu'on ne touche pas un homme comme moi au visage, et je lui jette les cartes à la tête. * Un murmure d'improbation s'élève de toutes parts. Mesdames d'Allival et de Valport s'écrient qu'il est affreux de se porter à de pareils excès... Elles en ont bien d'autres à se Reprocher ! Solignac et Vercelles me lancent des regards foudroyans. Ils sont braves ; tant mieux.
La baronne se met entre nous. Elle se plaint * sans ménagement. Elle ne' conçoit pas que j'aie pu manquer aux égards dus à sa maison, à sa présence. «J'avoue, madame, que je suis le plus « mauvais joueur de l'Europe. Je ne suis pas maître « de moi quand je perds. J'ai insulté ces messieurs
UNE MAC£l)OIir£. H&'J
« d'une manière qui éloigne toute espèce d'ao «commodément, je le sais; mais on sait aussi, « entre hommes, comment doit 'se terminer une « pareille affaire. » Je pris mou chapeau; je sortis brusquement. J'attendis sous le vestibule Solignac et Vercelles : ils ne tardèrent pas à paraître.
Yercelles m'adressa quelques mots sur des procédés auxquels, disait-il, il n était pas fait. Je lui coupai la parole, a Point d'explications , monsieur; «je ne les aime pas. — Hé bien, monsieur, dea main , à six heures du matin , au bois ^e Yin- « cennes. — J'y serai. Quelles sont vos armes ? — <c L'épée. — Soit. »
Je rentrai chez moi, enchanté de la tournure que prenaient les choses. J'allais venger madame de Mirville, sans que son nom ait été prononcé; je trouve une lettre... c'est la première qu'elle m'écrit. Quel charme, quelle délicatesse, quel abandon! elle entre dans des détails affligeans, et le sentiment perce à chaque ligne ; il' la soutient, il la console. Sa mère est totalement désabusée; mais le monde est fortement prévenu. Elle se repose sur madame d'Ermeuil du soin de détruire les plus fâcheuses impressions. Elle n'a de force , de courage , de volonté que pour aimer. Elle a prouvé à sa mère sa tendresse et sa soumission : le reste lui est indifférent. Elle veut me voir, quoi qu'on en doive dire; elle m'attend demain à midi... à midi! et k six heures du matin
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peut-être... Ah, Dieu, mon Dieu, Taurais-je vue pour la dernière fois!
Je m'efiforce d'éloigûer cette idée, elle se reproduit sans cesse. Elle me suit dans toutes les pièces de mon appartement, où je cherche à lui échapper; elle me torture, elle me désespère.
Que je lui écrive. Qu'il lui reste au moins quelque chose de moi. Je me mets à mon secrétaire... que vois-je! mon portrait, peint par Augustin. Je Favais otihlié depuis long-temps. Il ne doit pas me ressembler aujourd'hui : j'étais tranquille, heureux quand on l'a fait. N'importe, il ressemblera pour Sophie : elle m'a toujours vu ce que je suis sur l'ivoire. Je mettrai ma lettre dans la boite. Je la lui enverrai par Georges... Oh, combien ce portrait peut lui être précieux demain ! demain , peut - être , il s'effacera sous les larmes... les miennes sont prêtes à couler. Je me sens faiblir. Revenons à nous ; soyons homme. Il faut vaincre pour Sophie et pour moi.
J'écris. Mon cœur est un volcan ; la lave roule sur le papier. J'ai dit beaucoup , et il me semble avoir tout à dire encore. Une feuille succède à l'autre; je ne peux m'arrêter... Hé, mais... n'ai -je pas un moyen de plus pour satisfaire à mon inépuisable tendresse? Je n'ai qu'un parent, qu'un cousin éloigné, que je n'ai jamais vu... Non, je ne serai pas injuste à son égard, jen me montrant généreux envers Sophie. Je lui donne le tiers de
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mon bien; le reste à celle pour qui sera mon dernier soupir.
. . . N'est-il pas quelqu'un encore , que je ne verrai plus, mais que je ne dois pas oublier, en exprimant mes dernières volontés? Je n'ai pu faire son bonheur : qu'au moins je lui fasse quelque bien. Mille écus de rente à Fanchette.
Je roule mon papier. Je le passe dans l'anneau d'un des tiroirs de mon secrétaire : c'est le premier meuble qu'on ouvrira, si je succombe... si je succombe! Finir à la fleur de mon âge! au moment où l'amour me cbmble de ses dons les plus précieux! ne jamais revoir Sophie!... Oh, mon Dieu , mon Dieii !
Un mot à Soulanges. « Je me bats demain avec « messieurs de Solignac et de Vercelles. Ce sont « des infâmes , que j'ai lieu cependant de croire a gens de cœur. Mais comme je ne les connais <c absolument pas , soyez chez moi à cinq heures « du matin. L'arme convenue est l'épée.
« L'affaire est de nature à ne pouvoir être arec rangée. Ainsi, il est inutile d'en parler à qui que <c ce soit. »
U est minuit : nos amis doivent être rentrés. «Georges, vous trouverez probablement encore c(M. de Soulanges chez la comtesse d'£rmeuil. «Portez -lui cette lettre. Remettez -la en main « propre.
« Passez ensuite rue Cérutti , n° 1 5 , chez la « mère de madame de Mirville. Vous demanderez
fJO UNK MACÉDOINE.
«à parler à la jeune clanie. Vous lui donnerez « cette boîte. — Monsieur ne se couche pas ? — <i Je n'ai besoin de personne» Dites, en sortant, à a mon cocher que je monte en voiture à cinq ((heures du matin.»
Georges est parti. Je set^s la nécessité de pren- -dre quelque repos. Je me jetle sur mon lit, à moitié déshabillé. Mon sang est en fermentation; le sommeil fuit, et si mes yeux se ferment un moment, je ne suis pas moins agité. Â chaque fois que je m'éveille, j'invoque le retour de la lumière. Je me lève avec le soleil , la têt« pesante , les membres brisés. Qu'est-ce donc que je vais faire ? une action juste ou louable^ m'a-t-elle jamais tourmenté ?... Il n'est plus temps de rien examiner.
Sçulanges paraît ; Préval le suit : ils ont leurs épées. oc II n'existe pas un doute , me dit Soulan- (( ges, sur la valeur de Solignac et de Vercelles. (( Mais ils affichent publiquement le mépris des a mœurs , et de ia dépravation au crime , il n'y (( a souvent qu'un pas. J'ai pensé que peut-être (( ils ne seront pas seuls, et j'ai prié monsieur de (( m'accompagner. » • . *
Préval, que je connais très -superficiellement, m'assure de son dévouement. Je crois moins à l'intérêt que je lui inspire , qir au désir d'huiÉulier madame de Valport, en la faisant connaître à son amant. Quel que soit son motif, j'accepte ses services.
Cinq heures sonnent. Chaque coup de marteau me frappe au cœur. Je rouvre mon secrétaire ; je reprends la lettre de Sophie; je la relis; je la porte sur ce cœur navré ; je la resserre avec respect; je donne la clé de mon secrétaire à Soulanges... je prends mon épée.
ce Monsieur, nïonsieur, me dit Georges hors de a lui, il se passe quelque chose d'extraordinaire. « Jamais vous ne sortez si matin. — Silence, Geor- « ges. » Le bon homme tombe à mes pieds, il em* brasse mes genoux: «Dites-moi, s'écria -t -il en «sanglotant, ce que vous voulez faire de cette « épée... ces messieurs, ont la leur, et vous êtes tf tous trois en fracs... Vous ne répondez pas! « ayez quelques égards pour mes longs services ; «f ayez pitié de mes cheveux blancs. » Ce n'est pas assez d'être bourrelé d'amour, il faut encore souffrir par l'amitié... oui, l'amitié. Au moment où, peut-être, je vais perdre la vie, les distances disparaissent devant moi. Georges est mon arai; il me le prouve depuis que j'existe. Je le relève, je le presse dans mes bras... je suis obligé d'employer toutes mes forces pour me dégager des siens. Je sors, je fuis.
J'entends Georges qui m'appelle à hauta voix , qui ordonne à mon suisse de refermer la porte cochère, qui défend à mon cocher de marcher. Ces bonnes gens voient nos épées. Incertains, irrésolus, ils se parlent, ils se consultent; c'est à
U7a UlfE MACÉDOIlfE.
Georges qu'ils obéissent^ Je ne suis plus maître chez moi.
Bientôt un bruit effrayant se fait entendre. Je tourne la tête... Georges, en descendant précipitamment, est tombé; il a roulé les degrés, sa figure est ensanglantée. Je cours à lui, je l'enlève , je le porte chez mon suisse. « Qu'on lui « prodigue les secours , et qu'on aille à l'instant <c appeler mon chirurgien. » La porte s'entr'ouvre , je m'échappe, je cours à pied. Soulanges et Préval
% sont derrière moi ; ils m'appellent ; je m'arrête ;
je tire ma montre... cinq heures et un quart! « Il • « est impossible , avec une voiture de louage ,
« d'être à six heures à Vincennes. Je suis un oc homme déshonoré. »
Soulanges retourne à mon hôtel. Le suisse lave la plaie de Georges; mon cocher est allé chercher le chirurgien; mes domestiques sont dispersés dans la rue, sans doute pour observer la
^ route que nous allons tenir. Soulanges ouvre la
porte; il saute sur le siège; il sort, ventre à terre. Le cocher avait ouvert la portière pour me recevoir; il na pas eu le temps de la refermer. Nous nous élançons Préval et moi; Soulanges hache mes chevaux, à coups de fouet.
Bientôt nous sentons la caisse tiraillée par derrière. Je regarde... Trois de mes domestiques sont montés. Ce sont des jeunes gens, qui n'ont pas eu le temps' encore de s'attacher à moi ; il sera facile de les contenir.
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Au détour du boulevard, nous sentons une nouvelle secousse. Je sors la tête ; un de mes gens est descendu. Un autre descend à la plac^ de la Bastille; le troisièîne quitte la voiture au haut du faubourg Saint-Antoine. Que veulent- ils faire ? Que m'importe. Je suis défait de tout sur-veillant importun.
Nous sommes au-delà de la barrière du Trône ; j'ai encore un quart d'heure à moi, j'arriverai... Étrange empressement!
Nous arrêtons devant l'auberge qui est à l'en-trée du bois. Une voiture arrive 9U grand trot. Solignac, Vercelles, deux inconnus en descendent et viennent à nous. Je marche en avant; je lA'enfonce dans le jeune taillis, à droite; je m'arrête dans une clairière. Je regarde autour de^ moi... a Soyez tranquille, me dit>Soulanges, tout se pas^ a sera dans les règles. » Je jette mon frac et je me mets en garde. ^
Solignac est celui que j'ai . le plus grièvement insulté : il se présente le premier. Nos fers se croisent; je l'attaque; il pare; il tire; je riposte... Je le vois chanceler... Il tombe.
De ma vie je ne sentirai une angoisse semblable à celle que. j'éprouvai en voyant un homqic^ immolé, immolé, par moi, à un préjugé barbare. L'amour, la vengeance, le faux honneur, toutes les illusions qui nous abusent, disparurent en un instant. Je laissai aller ma tète sur ma poitrine ; je m'appuyai sur le pommeau de mon épée san-
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glante ; je tombai dans un profond accablement.
c Monsieur, me dît Yercelles, ce n'est point de « la sensibilité qu'il faut apporter ici*. Voyons si « vous serez -aussi beureux avec moi que vous « venez de l'être av^ec le pauvre SoHgnac. Ma foi, tf lui répond Préval , vous êtes bien bon de vous a déclarer le chevalier de madame da Yalport. Si ff vous connaissiez comme mor cette .... là , vous ce ne vous battriez que pour n'avoir rien d^ comte mun avec elle.^ Je serai k vous, répliqua Ver- « celles , quand j'aurai fini aveè momieur. »
Il m'attaque vivement. Je ne pense plus à vaincre ; je ne sais pas même si je tiens encore à la vie; je me défends maehinalement... Une fraîcheur au mamelon droit me fait juger que je suis frappé. Mes yeux se voilent; mes idées s'éteignent ; mes |[enoux faiblissent ; tout disparaît devant moi.