‹ Œuvres complètes de Pigault LebrunChapitre 26 sur 34 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

VévcLsion.

Comme il dort! et il se croit amoureux!... J'avoue cependant qu'hier son rêve astronomique m'a fait oublier mon cœur. Je le rétablis dans tous ses droits : les soleils , les planètes ensemble ne valent pas un sourire de la beauté.

Il n'a pas pensé à m'escamoter de nouveau le portrait chéri, dont je me suis si peu occupé, en écoutant son interminable bavardage. Je commence la journée en lui donnant les mille et un baisers que je lui dois : c'est ma prière du matin. L'un adresse la sienne à Brama, l'autre à Yitsnou, celui-ci à Fo , celui-là au Diable , moi à Sophie.

Je me lève ; je me mets 4 xùon secrétaire. Ce portrait m'inspire. Oh, comme j'écris! Professeurs d'éloquence, enseignez à sentir, supprimez les préceptes.

Il s'éveille, tranquille et frais comme un chanoine de 1788. flc Hé bien, mon ami, où en som- « mes - nous restés hier ? — A l'amiante , mon «cher Soulanges. Je brûle toujours, et comme ce elle, je suis incombustible. D'après cela, je ne <c doute plus de l'existence des habitans du soleil : « voilà la discussion terminée.

«Mon ami, l'amianthe a d'autres propriétés... « — Mon ami , vous m'avez fait subir hier tout

'i']6 UNE MACÉDOINE.

« un cours d'astronomie. Vous avea; aujourd'hui <t le projet de m'endormir sur l'histoire naturelle. «Je vous préviens que je sais par cœur Pline, c( Pluche , Buffon , Lacepède et Cuvier. — Oh , tant ce mieux , mon ami. Je ne suis pas fort sur cette M partie -là; vous m'instruirez. — Je ne suis pas « encore assez vigoureux pour parler une journée «entière. L'attention soutenue que je vous ai « donnée hier a sufiGi pour déranger ma santé re- (c naissante. Si vous le voulez , nous nous couche- <5 rons ce soir de très-bonne heure. — Je ferai ce c< qui vous conviendra. »

Je veux éviter les conversations prolongées. J'ai besoin d'être tout à moi, pour arranger un plan d'évasion.

« Ah , mon ami , j'ai oubUé de vous redemander «c le portrait. Il me semble que vous en avez joui « ce matin , fort au-delà du temps convenu pour c< toute la journée. Voulez-vous bien me le ren- « dre? — Oh, très-volontiers : jamais je ne manc( que à mes engagemens. »

Une docilité apparente et une adresse réelle endorment l'argus le plus vigilant. Je serai libre ce soir, je le jure par Sophie.

« Georges , portez cette lettre , et faites - nous « donner à déjeuner.

tt — Je vois avec plaisir que votre incommodité « ne vous a pas ôté l'appétit. — Et cet appétit me « prépare une nuit excellente ... Hé bien , Sou- « langes, que ferons-nous aujourd'hui? MoS, j'ai

UNE MACÉDOiifE. Syy

«f envie de tourner. — Et moi , de peindre. Mais «c le jour est faux dans la pièce où Philippe a fait « monter votre tour. — Peignez ici ; moi , je tource nerai là -bas. — Non, mon ami, non : nous a sommes inséparables jusqu'au jour que j'ai fixé. « — Vous ne craignez pas que j'aille à midi courir tf les rues, en robe de chambre et en pantoufles? « — Vous en êtes bien capable. — Quel homme ! « Voulez-vous que je fasse monter le tour ici? — <x Cela vaudra beaucoup mieux. »

J'appelle Philippe , je lui donne mes ordres. Il m'amène un serrurier et un maçon. Soulanges dessine; j'ai l'air de regarder les ouvriers, et je ne vois rien. Ma tête fermente. Je raisonne, je calcule, je prévois tout.

Pas un habit, pas une culotte!... Qu'importe, puisque je ne sortirai que la nuit. Les clés qu'il foiure sous son oreiller... Je les prendrai aisément : il dort comme un loir. Mais mon coquin de suisse, qui ne me laissera par sortir. J'aurai beau promettre , donner , menacer : il ouvrira de grands yeux , ne répondra pas un mot , et restera cloué dans sa loge. Voilà un obstacle qui me parait insurmontable.

Descendre dans le jardin avec mes draps... Bah ! je n'ai pas encore recouvré toutes mes forces ; je me casserai le cou. Et puis , où trouver des échelles, pour escalader cinq à six murs qui se présenteront entre moi et la rue? Et les propriétaires de ces maisons et de ces jardins? Uu

378 UNE MACEDOIJVE.

amoureux et un voleur, à califourchon sur une muraille, se ressemblent beaucoup. Si ma course nocturne se terminait par un coup de fusij... Ma foi, je ne veux pas m'y exposer.

Comment , je ne trouverai pas de moyen . . . Voilà qui est désolant, désespérant. Je sortirai cependant, je sortirai. Ce soir, je verrai, j'embrasserai ma Sophie. Elle m'opposera ma santé et la raison. Je lui ferai une douce violence, et je lirai mon pardon dans ses yeux.

«Monsieur, une dame demande à vous voir. « — Est -elle jeune, jolie? — C'est, je crois, la « mère de madame de Mirville. — Soulanges , je «redoute cette entrevue. — Ici, ou en Chamce pagne , elle est inévitable. — Madame d'Elmont «ne doit pas me voir avec plaisir. — Songez « qu'elle attend, et laissez des réflexions qu'il fal- « lait faire , avant que de vous attacher à Sophie. « — Georges, faites entrer, et retirez- vous. »

Madame d'Elmont se présente avec quelque embarras. Bien plus embarrassé qu'elle, je la salue, je lui fais avancer un siège, nous nous asseyons, nous nous regardons, sans noiis rien dire. Il est des positions où deux individus s'observent mutuellement , et où chacun attend que l'autre le mette à son aise.

Soulanges intervint, fort heureusement pour tous deux. « Madame est mère, bonne mère; elle « souffre dans ses opinions et dans son attache- « ment pour sa fille. Je la prie d'être persuadée

« que le projet de se retirer en Champagne n'a cr pas été suggéré à madame de Mirviile. Mon ami a a employé au contraire ce que la délicatesse et a l'amour ont d'entraînant et de persuasif pour la c( déterminer à recevoir sa main.

« — Je considère beaucoup monsieur, et la déa marche , que je fais en ce moment, est la preuve a la plus certaine du prix que j'attache à son este time. Dés circonstances impérieuses ont arraché «mon acquiescement à un plan de vie que je «condamne. Je viens, monsieur, vous faire part a de mes motifs , et essayer de me justifier près « de vous.

« Ma fille , malheureuse par son mari , a pris a la résolution de ne jamais former de nouveaux ce nœuds. — Je le sais, madame. — Elle avait aussi (c résolu d'éviter l'amour, et de chercher, dans a l'amitié, un bonheur calme et durable. Elle vous «c a vu ; elle a cru trouver en vous l'ami qu'elle dé- « sirait. Elle s'est abandonnée aux sentimens que a vous lui avez inspirés ; elle s'y est abandonnée a sans réserve, et vous savez combien, dès leur « origine, ils différaient de la simple amitié. Éclairée « trop tard sur la situation de son cœur, elle s'est « flattée de le soumettre aux lois de la pudeur et « de la bienséance. Cette espérance est la der- « nière illusion d'une ame pure. Aimer, est pour « toutes les femmes se préparer une défaite ; se « confier dans ses forces , c'est l'assurer. Ma fille a « succombé, et vos lettres qui îa brûlent, et des

38o UNE MACI^DOINE.

« se As rendus à leur impétuosité naturelle, l'empé- « chent de regarder en arrière. Elle ne vit plus ^ « que dans l'avenir, et son existence est attachée «t à votre possession.

a Vous voyez, monsieur, que je n'ignore rien. « Voici ce qu'il m'importe que vous sachiez.

« Quand madame de Mirville m'a appris où vous « en étiez ensemble , et qu'elle m'a fait part de sa « résolution de... de... de vivre avec vous, monte sieur, je tranche le mot, je lui ai opposé ce « que la raison, soutenue de l'amour de Tordre, a « de plus fort et de plus vrai. Elle m'a constam- « ment répliqué : Le monde m'a condanmée innoa cente, que fera- 1- il de plus maintenant ? J'ai <c voulu la rappeler au sentiment de sa dignité , lui « inspirer cette noble émulation , qui porte à ré- « parer une faute. J'ai vu que le des sein de les mul- « tiplier n'était pas l'effet du découragement , mais a d'un besoin insurmontable d'amour et de jouisff sance. Je me suis flattée d'affaiblir votre influence, « en rétablissant la mienne. J'ai cherché à m'insi- « nuer dans ce cœur, où naguère j'occupais une a place marquante, et je l'ai trouvé plein de vous. « Sans moyens, que ceux de l'autorité, qui aliène « et ne persuade jamais, j'ai laissé parler ma dou- « leur. Elle m'a répondu par des larmes. Elle s'est a mise à mes genoux; je l'ai relevée, et j'ai pleiu'é « avec elle. .

rt II est trop vrai, monsieur, que, par des cir- « constances indépendantes de votre volonté , ma

UICE MACÉDOINE. Sâî

H fille est perdue clans l'opinion publique. Il ne te lui est plus possible de se montrer dans Paris ; ce il faut qu'elle s'en exile, et quelque lieu qu'elle « choisisse, elle doit y trouver le ciel avec vous , (c la mort sans vous; ce sont ses expressions.

« Il est des femmes dans la bouche de qui le <c mot désespoir ne donne pas même l'idée d'une c< affection pénible. Madame de Mirville ne conte naît pas d'exagération; et quand elle dit j'en « mourrai , elle a la conviction intime qu'elle c< mourra. Cet inconcevable amour me place entre (c des opinions que je respecte, et la nécessité de « les braver. Je n'ai que cette enfant, je l'aime avec tf la plus extrême tendresse, et l'amour, ou si l'on 'C veut la Êiiblesse maternelle, l'a emporté sur « toutes les considérations.

« Qu'eussiez-vous fait à ma place , monsieur ? « répondez en homme vrai ? -— Mon plus cher in- « térêt à part, madame, je vous proteste que je c( me serais conduit comme vous. — Je peux donc <c espérer, monsieur, que vous ne me verrez pas « d'un oeil défavorable; que vous ne me confonic drez pas avec ces mères faciles , et même com* tt plaisantes, que le public, juste à cet égard, « marque du sceau de sa réprobation ? — Moi , «madame, vous jugerez par mon respect, mes a soins , rafes prévenances , de la force des sentice mens que votre dévouement m'inspire. »

Je me levai; je m'approchai d'elle; je portai sa main sur mon cœur : (k C'est celui d'un gendre ,

38si UNE MAClÉDOllf E.

« d'un fils; il se partagera entre Sophie et vous... tt Votre gendre!... Je le serai, madame, dans le « sens le pins étendu de ce mot. Sophie est tout « amour, générosité, délicatesse. Ces sentimens « s'étendront, un jour, sur un être innocent et « aimable, auquel elle devra un nom et un état. a Elle consentira à lui donner Tun et l'autre. Je « prendrai sa main , je la conduirai vers vous , et tf je vous dirai : Ma mère, bénissez-nous tous les « trois. — Étrange situation! ne pouvoir établir - a d'espérances que sur \es suites mêmes du désor- « dre! N'importe, je saisis l'idée que vous m'offrez. « Puissé-je voir le passé s'effacer de la mémoire « des homrpes ! puisse un avenir honorable s'ouït vrir enfin pour ma fille ! puisse votre commun « bonheur assurer celui de mes derniers jours !

« Nous partons demain ; toutes nos dispositions «c sont faites, et la triste vérité est cachée, autant tt qu'il a dépendu de moi. J'ai persuadé à quelques « personnes, dont la discrétion n'est pas la première ce qualité, que ma fille vous a donné la main au « moment où on désespérait de votre vie, et que « les circonstances fâcheuses pendant lesquelles la « cérémonie s'est faite , nous ont imposé l'obliga- « tion de la tenir secrè^e. De nouveaux domesti- « ques que j'ai arrêtés dans un quartier éloigné te de celui que nous habitons, et qui n'ont point « paru à l'hôtel, sont partis hier. J'ai chargé. le « maître d'hôtel nouveau d'annoncer dans le vil- « lage le mariage récent de ma fille. Elle y arrivera

UNE MACKDOINE. 383

K avec votre nom, et si la fatalité, qui me poursuit , « révèle le genre de votre union , j'aurai la force « de consoler ma fille infortunée. Je lui répéterai ff ses propres paroles : Le monde t'a condamnée « innocente, que fera-t-il de plus maintenant? »

J'étais touché jusqu'aux larmes ; madame d'£lmont méjugea , et me pressa sur son sein. « On n'est « pas sensible sans être bon. Vous ne verrez dans H son éloignement pour le mariage qu'une bizar- « rerie , qui ne nuit à aucune de ses qualités. Sonic gez que votre estime lui est aussi nécessaire que a votre amour , et que vous vous chargez du bonft heur du reste de sa vie. »

Que pouvais-je répondre? trouve-t-on des mots qui expriment des sensations, dont on ne peut se rendre compte à soi-même? J'embrassai madame d'Elmont; mes larmes coulèrent en abondance; elles se mêlèrent aux siennes... a Ah, me dit-elle , vous m'avez répondu ! »

Je l'invitai à dîner avec nous. Elle s'excusasur les embarras inséparables d'un départ très-prochain, et nous nous quittâmes, infiniment satisfaits l'un de l'autre.

a Tout va bien, me dit Soulanges, et tout ira « mieux encore , si vous tenez votre parole à ma- « dame d'Elmont. Mirville n'a rien fait , et Mirville « en vallait bien un autre. — Moi, j'en vaux trois. « — Je le sais ; mais cela ne prouve rien. Tout dé- « pend de la disposition des vaisseaux spermati- <c ques , et de celle des trompes de Fallope. Vous

« ne savez peut-être pas... — Je sais que vous « allez me parler anatoroie, et je vous sais boa a gré de Tintention , mais par grâce , mon cher « Soulanges , laissez-moi à mes sensations , elles a sont délicieuses. — Et nuisibles. Vous voilà en- « core dans un état d'exaspération que je n'aime <c pas. Laissons les sciences, qui vous ennuient , ce et prenons ce volant. J'aime mieux que vous « vous cassiez les bras que la tête. — Laissons les « sciences et le volant. — Vous y jouerez , ou je (c ne vous rendrai le portrait que dans huit jours. »

Oh, je compte bien, dans huit jours, n'en avoir plus besoin.

Il ne veut pas céder; il faut prendre une raquette. Si le tour était prêt! Ah, le volant a cet avantage, qu'on. peut penser en le chassant.

Mon entretien avec madame d'Elmont a ajouté au désir, au besoin de voir Sophie; besoin irrésistible , et que je ne combattrai pas. Je hasarderai , je risquerai tout , ma santé , ma vie : mourir dans ses bras, c'est plus que vivre ailleurs. Je m'échapperai ce soir, je le veux. Je le veux ! Et il ne m'est pas venu encore une idée satisfaisante !

Ah , on annonce madame d'Ermeuil et du Reynel. A merveille. Ceux-là dîneront ici : il ne me sera pas difficile de déterminer la ^[^omtesse. Soulanges aura de l'occupation; du Reynel digérera; moi, je combinerai mes opérations.

a Je sais , messieurs , à quoi s'expose une jeune « veuve qui rend visite à deux jeunes gens ; mais

« du Reynel m'a tant répété qu'il n'y a pas de dif- « férence de lui à la plus grave matrone , que je « me suis enfin laissé persuader. — Pensei , d'ail- « leurs, madame la comtesse, que visiter un pau- « vre malade comme moi est une œuvre méritoire, « dont... — Vous êtes trop aimable pour que k « ciel me sache gré de rien. »

Il est à remarquer, qu'en entrant, elle a salué Soulanges d'un air très - indififérent. Elle ne lui adresse pas un mot qui puisse faire soupçonner leur intelligence , et c'est pour lui seul qu'elle est venue. Voilà pourtant comment il faut se conduire dans le monde, pour avoir considération et plaisir. Ah, si Sophie et moi avions été susceptibles de cette modération!... L'amour vrai, cet amour qui agite, qui transporte, qui égare, est - il capable de rien calculer ? La comtesse et Soulanges ne se doutent pas de ce que c'est qu'aimer.

<c Charmant malade, voulez-vous nous donner « à dîner ? — J'allais vous proposer de rester, ma- « dame la comtesse : vous m'avez prévenu.

ce Ce sera le dîner de noces, dit Soulanges, a t{uoique la mariée ne soit pas ici. — De quelles « noces me parlez- vous, monsieur? — Quoi, vous a ne savez rien, madame? — Non, en vérité. — a Ni du Reynel? — Je ne m'en doute pas. — Ma- « dame de Mirville s'est rendue enfin. — Plaisan- « tez-vous? — Non, madame. Le mariage s'est « fait ici , ce matin , sans bruit , sans autres té- XF. a 5

« moins que moi et Georges. — Ah , j'en suis ente chantée. — L'épouse de notre ami et sa mère « partent demain pour la province. Monsieur les (c ira joindre, quand il pourra être mari tout à K fait. Us vivront, pour eux, pendant un an, ou ff dix-huit mois. La malignité se lassera ; les bruits « qui circulent tomberont, et nos jeunes gens re- « paraîtront dans le monde avec un nouvel éclat. « Si notre ami veut utiliser ses talens, il n'est point a d'emf^i auquel il ne puisse prétendre, et une a grande fortune, et une belle place mettent toute jourt les rieurs de notre côté. — Que je vous a embrasse 9 monsieur le marié. — Mille remertccîmens, madame, et du baiser, et de l'intérêt « que vous voulez bien prendre à notre félicité.

(t Je ji'embrasse pas, dit du Reynel, mais j'agis.

« Je dine partout, et partout je dirai que cette a pauvre petite Mirville, contre qui on s'est protr nonce avec acharnement, est une femme tout (X aussi respectable qu'une autre, puisqu'elle a fini tt par épouser son amant. »

C'est là précisément ce que voulait Soulanges : un coup d'œil me met au fait. Bon Soulanges, comment m'acquitterai-je envers toi?... j'en trouverai peut-être l'occasion très-incessamment.

... Je crois m'apercevoir que les pieds et les genoux ne sont pas en concordance avec l'air trèsdécent qui règne sur les deux physionomies. Cet air -là est sans doute le masque du sentiment... Allons, allons, quand ou. a la force d'en prendre un, on n'aime pas.

On boit à la mariée, au marié, à leur postérité, et voilà enfin de l'expression dans les traits de Soulanges. Le joli pied commence à produire de TefFet; le Champagne fera le. reste... Il leur faut du Champagne! Oh, les drôles de gens!

(c Monsieur de Soulanges, qui m'interdit le café, « permettra-t-il à madame d'en prendre? — Oui, « mon ami , pourvu que vous jne promettiez de « n'y pas toucher. — Pas plus qu'au bhampagne , « mon cher Soulanges. Je sens la nécessité d'un « régime modéré, et je m'y soumets pour trois se- « maines encore. »

Oui , compte là-dessus.

Du Reynel ne nous a pas adressé un mot. En revanche, il s'est extasié sur les talens de mon cuisinier, il a fêté tous les plats, sablé tous les vins, et fini par deiix tasses de café, afin, dit-il, de ne pas s'endormir en nous écoutant. Il faudra pourtant bien qu'il dorme.

Je remarque dans le maintien , dans les mouvemens de Soulanges quelque chose qui ressemble à de l'impatience... Voici le moment de m'acquitter.

« Du Reynel , passons dans mon cabinet : je «veux vous montrer quelque chose.

tf Du Reynel, je vous le confie, dit Soulanges <f avec un empressement !... » Je l'ai deviné.

Je tire un grand fauteuil; j'approche une table; je sors d'une armoire une très-belle optique, avec à peu près cent gravures, parfaitement coloriées,

388 UNE MàCÉDOIHTE.

et je fais commencer k du Reynel un voyage autour du monde. Je lui explique très-haut, et avec beaucoup de volubilité, le sujet de chaque gravure. Je lui parle des mœurs , des usages des habitans, avec autant de facilité que si je tenais à la main Thistoire générale des voyages. Je soutiens son attention, en imaginant de temps en temps quelque anecdote piquante.

Je le conduis ainsi de Paris au Japon. Là, je commence la longue histoire de ces missionnaires et de leurs prosélytes , que le gouvernement n'inquiétait pas , mais qui j ugèrent à propos de renverser le gouvernement. Du Reynel commence à bâiller, et je deviens plus diffus, plus lourd dans ma manière de conter. Plus d'inflexions variées; une monotonie à endormir des farfadets et des lutins... Il s'assoupit!... Bon du Reynel! il amène . ici la comtesse pour... Il ne faut pas qu'il s'en doute.

Je continue de parler ; sa tête se renverse sur le dossier du fauteuil ; ses bras tombent de son gros ventre k ses genoux : me voilà sur de lui.

Ils sont occupés là-^dedans; je pourrais m'échapper si ce cabinet avait une issue... Hé, pourquoi ne partirais-je point par ma chambre à coucher? Je présume que Soulanges n'est pas en position de courir après moi... Mais la confusion de la comtesse, et ce diable de Georges, et Philippe, et les autres, qui sont sans doute en vedette de l'antichambre au bas de l'escalier, et

celle robe de chambre, ces panloufles... Non, cela ne se peut pas.

Quel carillon!... ils ont renversé mon trépied. Adieu ma cuvelte et mon aiguière. Us doivent être dans des transes ! il faut les rassurer. « Par- «bleu, Soulanges, vous avez une fureur de voce lant, qui ne ménage rien. Je dormais auprès de «du Reynel, et vous m'éveillez en cassant mes « meubles. » J'entends quelque chose d'un rire féminin qu'on s'efforce d'étouffer. Oh , comme elle me croit sa dupe !

(cSoulanges, que s'est-il donc passé là? — Le « pied a glissé à madame. — Elle est tombée, peut- « être ? — Ah, mon Dieu, oui. — Elle ne s'est pas « blessée? — Oh, pas du tout. Mais je l'engage à « ne plus jouer au volant sur un parquet ciré. » Le rusé! en me parlant, il s'approche de la porte du cabinet ; il lève le rideau ; il passe la tête par le carreau dont j'ai brisé le verre; il me voit, tout au fond, étendant les bras, me frottant les yeux...

Cela ne lui suffit pas. 11 appuie le genou et le pied contre la porte. Il craint que je rentre trop tôt... Je suis incapable d'un pareil trait. J'aime mieux passer pour un sot.

Il relire sa tête; il regarde derrière lui; il se remet à sa lucarne , et me propose un piquet à écrire. Je juge que je peux paraître, sans inconvénient pour personne. Je me lève, il ouvre la porte, et je trouve la comtesse... une raquette à la main. Voilà de la présence d'esprit: c'est bien.

Je sonne pour avoir une table de jeu. Soulanges court à la porte de l'antichambre... Le maladroit! il a sans doute donné un tour de clé, et il a oublié... Une porte fermée, dans certaines circonstances, donne plus à penser qu'une porte ouverte. Je ne dois pas entendre rouvrir celle-ci : je vais à mon cabinet, chercher mon mouchoir... que j'ai dans ma poche.

Nous jouons. Je propose de faire la chouette, on accepte ; j'en étais sur. Celui des deux qui ne jouera pas, se tiendra derrière ma chaise; ses yeux pourront dire f aime y et l'autre viendra lui répondre à la fin du marqué.,. Tout s'arrange ainsi que je l'ai prévu.

Ah, du Reynel a fini sa méridienne. Le voilà. Il nous trouve les cartes à la main. Bien certainement il ne soupçonne rien. Le bonhomme !

On annonce l'équipage de la comtesse. Ces amours^ là m'ont distrait; ils m'ont ramené aux miennes; i^îs m'ont rappelé à mes projets, à mes espérances : j'ai joué tout de travers. Ils ont été aussi distraits que moi; ils ont joué plus mal; mais ils ont eu les as : ils ont gagné, je paie.

Madame d'Ermeuil m'embrasse, sans doute pour autoriser Soulanges à lui demander un baiser. Il le demande, on lui en donne deux, et on me laisse en tête à tête avec l'homme qui va me prêcher les privations, accablé parla satiété. Oh, comme il va dormir !

Il me rappelle que j'avais l'intention de me cou-

UNE HACKDOIICE. SqI

cher de très-bonne heure : je réponds en lui souhaitant le bonsoir. Il congédie Georges ; il ferme tout , prend les clés ; il les met à leur place ordinaire; il se couche; il s'endort.

Que vais- je, que puis- je faire?... Rien. Projets de bonheur, résolution de tout surmonter, vous n'êtes plus que des illusions mensongères ! Connaître Sophie, l'apprécier, brûler d'être auprès d'elle, et ne trouver que des obstacles! Oh, ce supplice est affreux!

Quoi, je passerais la nuit dans ce lit solitaire, uniquement parce que monsieur le veut ainsi ! Il reçoit ici sa maîtresse; c'est presque sous mes yeux qu'il... £t moi je me bornerais à des vœux impuîssans! non.

Le sort en est jeté. J'exposerais dix têtes, si je les avais. Je sors par la fenêtre.

Hé, mais... Oh, l'excellente idée! Si j'osais... Hé, pourquoi pas? Ce qui peut m'arriver de pis, c'est d'être découvert , et alors nous verrons.

Je me lève doucement , bien doucement. Je retiens mou haleine ; je m'approche du lit de Soulanges. Je prends sa culotte ; je la pass^.. Hé, elle ne me va pas très-mal.

Je mets ses souliers, son gilet, son frac. J'enfonce son chapeau sur mes yeux... Je suis bien, fort bien. Un peu d'adresse, et mon suisse y sera pris.

Il dort, oh, il dort ! Jusqu'ici tout va bien ; mais

39^ t7N£ MikrCl&DOIirE.

le plus difficile est à faire : il s'agit maintenant de prendre les clés.

J'avance la main, je la retire; je l'avance encore; je hasarde... Je touche le bout des clés, et je m'aperçois que le paquet est précisément sous sa tête... Impossible de les tirer de là.

Quoi, l'amour ne m'inspirera rien!... Ah, j'y suis, j'y suis. J'ouvre mon nécessaire; je prends des ciseaux ; je fends le drap derrière le lit, tout le long du traversin. Je glisse ma main dans l'ouverture. Je tire légèrement, lentement, avec précaution. Le cœur me bat ! oh !

C'est qu'il serait si dur d'être surpris , si humiliant d'être en butte à ses plaisanteries ! Non y non, le paquet se dégage; il ne tient plus à rien... Le voici. Ah!

Allons, du courage. Ouvrons les portes , à présent... Si la serrure, si les gonds crient!... Je ne le crois pas. Soulanges a fermé, a ouvert, et je n'ai rieii entendu. Je tâtonne un peu ; la lampe de nuit est si loin! Et je ne peux la déranger, sans lui passer la lumière devant les yeux... Bon, la clé entre... La* porte est ouverte.

Que vois-je! Georges est couché dans la salle à manger. Cette pièce est éclairée par un réverbère suspendu. En baissant la tête sans affectation , il est impossible qu'on distingue mes traits. Avançons. Il ne dort pas! Un peu d'audace me tirera d'affaire.

UNE MACéBOIKE. 'i^'i

Je vais droit à lui; je m'approche de son oreille, et je lui dis très-bas : « J*ai une affaire pressante <f à régler pour madame d'Ermeuil, et je ne peux « trouver de pooment plus favorable que celui-ci. «Votre maître repose, et je serai.de retour au a plus tard à minuit. Cependant il pourrait s'éveil- <( 1er y et user contre vous de son autorité : je vais a l'enfermer dans sa chambre. »

Je retourne effrontément à la porte, et je donne un double tour... J'en tiens déjà un sous la clé.

Je traverse la salle à manger, j'ouvre l'antichambre... Ah, c'est M. Philippe qu'on a établi ici ! Tudieu , comme les avenues sont gardées !

EKort-il, veille-t-il? Il est immobile, la tête ap puyée sur le poêle... Donnons aussi un double tour à l'ami Georges... £t de deux.

Philippe dort, une pipe à la bouche... Oh, le vilain! passons, et eiffermons encore celui-ci... Et de trois.

Je n'ai plus à tromper que mou cerbère. Mais le drôle est entêté... comme un suisse. Allons, il faut prendre une démarche assurée, et enfoncer le chapeau un peu plus, si cela est possible. Je descends lestement ; je m'arrête devant la porte de la loge, et je frappe. au vitrage... S'il pouvait tirer le cordon , tout simplement , sans se mêler de mes affaires!

Ah , parble^, il a sa consigne comme les autres. Il ouvre sa chatière; il va me mettre une chandelle allumée sous le nez. « J^e cordon. » J'ai gras-

394 VyV. MACKDOINE.

seyé à peu près comme Soulanches , et je me suis hâté de tourner le dos.

«Fous sortez, monsièr te Soulanches? — Le « cordon. — Faut-il fous attendre? — Oui. Le cor- <( don. — Foulez -fous que ch'appelle le cocher? <c Foulez-fous ein carrosse? — Je veux le cordon. » Je m'avance toujours vers la porte, qui reflète la lumière dé la diable de chaudelle, que le drôle a sans doute sortie de sa loge pour faire une inspection complète de ma personne... Ah, coquin, tu ne mettras jamais un voleur dans de pareilles transes... Bon, il a enfin rentré sa chandelle; j'entends le bruit tant désiré du cordon; le ressort a jèué... Me voilà dans la rue.

Que de ruse, que d'adresse sont nécessaires pour s'échapper d'une prison, puisqu'il en faut tant pour sortir de chez soi !

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