CHAPITRE XXVIL
Cette fois-ci y c'est un crime.
Trick avait raison de me proposer un carrosse : il fait un temps affreux., N'importe, commençons par mettre une rue ou deux entre mou hôtel ^ moi.
Il pleut à flots. Je me donnerai^a fièvre. Hé , Yi'ai-je pas déjà celle d'amour? £1 puis, quand Sophie me verra mouillé jusqu'aux os, elle me
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forcera à prendre nn lit ; elle viendra causer avec moi, et le bord d'un lit est si près du milieu!
Bon, voici une place de fiacres. aCkjcher, k «moi... Rue Grange-Batelière, n 3a.»
Oh , quelle mine fera demain SoUlanges en s'éveillant! Il appellera Georges. Quelle mine fera Georges en reconnaissant sa voix? Je les vois d'ici , se parlant par le trou de la serrure , déplorant ma fuite , et s'apitoyant sur des résultats qui n'arriveront point : je suis de fer.
Ils veulent ouvrir les deux battans à la fois : chimère! Mes pênes, fermés à deux tours, entrent de trois pouces dans leur gâche. Georges appelle Philippe; Philippe, le cocher; le cocher, le suisse; le suisse, le serrurier. Le temps s'écoule... Heureux et tranquille, je déjeune avec ma Sophie.
Soulanges accourt. Il fait un vacarme épouvantable. Il adr^EïSse des reproches à Sophie. Sophie baisse les yeux et rougit. Madame d'Elmont l'appelle; je lui présente la main; je la mets dans sa voiture; elle me dit un dernier adieu; elle part. Je suis Soulanges avec la docilité d'un agneau. Je rentre; je me jette sur mon lit; je dors trentesix heures, et tout est réparé.
Le cocher arrête; je descends; j'ai la main sur
le marteau... Que vais-je faire? Me présenter k
* onze heures, il n'y a rien là d'extraordinaire. Mais
passer la nuit ici, exposer Sophie aux réflexions
de ses gens, à qui on n'a rien dit du mariage de
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convention, quon congédie, qui doivent avoir de l'humeur, et qui ne manqueront pas de répandre dans le monde... Non, non, je ne la compromettrai pas davantage. Un instant, un éclair de bonheur, et je retourne, en homme raisonnable, me moquer de tous mes gardes du corps.
Pendant que je raisonne ma conduite, la porte s'ouvre, une femme sort... C'est elle, oh, c'est elle, c'est Fanchette! «c Monsieur, vos habits sont « trempés; vous voulez dond mourir! — Je venais « prendre congé de madame de Mirville , qui part « demain. — Après avoir fermé ma boutique , je « suis venue voir Caroline, lui demander de vos « nouvelles... Je ne sais où j'en aurai demain. — « Traverser Paris, à pied, par le temps qu'il fait? « —-Que m'importe le temps ? — Mon hôtel est bien « plus près... — On m'en a bannie , vous Je savez. te — Non, Fanchette, non , Soulanges vous appré- « cie ; mais il m'aime. Il vous a fait des représen- « tations , vous vous y êtes rendue ; il n'a pas eu <f la pensé^e cruelle de vous humilier : je ne l'aurais ce pas souffert... Fanchette , dans quel état vous ce êtes vous-même ! Tout entier au plaisir de vous « voir , de vous parler , je vous laisse sous les « gouttières. — Je ne m'en apercevais pas. — Mon- «tons dans ce fiacre; nous y serons du moins à « couvert.
« — Monsieur, faites-vous reconduire chez vous. « — Et vous laisser seule, à l'heure qu'il est, ex* ce posée à la pluie! Cocher, rue Saint- An toine> <c n® 45. »
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Excellente fille! elle m'enveloppe les }ambes de son.schall. a II est mouillé, monsieur^ mais il vous (c garantira de l'action de l'air. » EUe^passe un bvas autour de mqi ; elle m'attire contre son sein ; de l'autre main, elle prend les miennes; elle les presse, elle les échauffe de sou haleine... «Âh, « Fanchette, est-ce là que doit se porter cette ha- « leine de rose? — Soyons sages, monsieur. Je ne <i me consolerais jamais si... si... » Ce ne sont plus mes mains que son haleye échauffe.
« Cocher • marchez donc. Nous irions .plus vite ce à pied. — Je croyais, monsieur, qu'on obligé un « couple bien joli , bien amoureux , en le menant « au pas ? — Ventre à terre , et double course !
t< Le froid me gagne, Fanchette. — Faites re- « tourner le cocher. — Je ne peux me résoudre à <c vous quitter... Je ne te quitterai pas. » Elle me couvre le corps entier... Avec quoi? Elle n'a ici qu'elle-même.
Nous arrivons , nous descendons. Elle fait un grand feu. Elle m'approche un fauteuil. Elle chauffe du vin et du sucre. « Je iie vous laisserai pas ces « vétemens. — Que me donnerez -vous? — Rien. «Mettez- vous dans mon lit. Je vais étendre vos ce habits devant le feu-: ils sécheront. »
Me voilà dans ce Ut où j'ai été porté mourant , où j'ai été pleuré de FancKette , où elle a sucé ma blessure , où elle m'a« prodigué les soins les plus tendres... Jouis de mon retour à la vie : c'est a toi que je la dois.
Elle m'aji^préte une rolie; elle me la présente, coDfime ce restaurant à Chantilly... avec un air d'intérêt si touchant, avec une grâce si naïve, une modestie si attirante! La volupté a aussi sa pudeur.
Elle s'apefçoit qu'une douce chaleur commence à circuler dans mes veines. Elle petourne auprès du feu. « Ah , reviens. Est-ce en vain que l'amour «nous a réunis? — La prudence nous sépare. — « Fanchette? — Monsiem*? — Vous avez besoin de 'c vous sécher comme moi. — Je le sgis. — Il y a a encore des chaises pour étendre votre robe , et « de la place ici pour vous. — Je vais quitter ma « robe, mais... mais... — Votre cœur dit -il non? <c — L'amour connait-il ce mot-là? — Tu consens «t donc! — Je ne le peux. — Tu ne m'aimes pas. — a Je vous adore. — Et tu consultes la raison ! — « La mienne se perd. — Un baiser seulement. — « Si j'en donne un, j'en voudrai mille. ?>
Elle a quitté sa robe : elle ne pense pas à en prendre une autre. Elle est appuyée sur le pied de mou lit. Un bras fait au tour soutient sa tète 'charmante; son oeil humide est filé sur le mien... Du vin chaud et une femme qui regarde ainsi, c'est trop de la moitié.
Les bouts d'un fichu, légèrement jeté sur ses épaules , se plissent sur ma couverture, l'avance doucement une main ; «je tire doucement, le fichu. Elle soupire; mais elle s'approche un peu; un peu encore; un peu davantage... Elle tombe dans mes
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bras. « Tu veux mourir ! ah , fais qi^e je meure avec « loi
J'avais bien affaire de recommander d'acheter un Ht si étroit! Comment faites- vous, quand vous ne trouvez pas de place pour deux?... Comme nous fîmes, Fanchette et moi.
a Monsieur, avez-vous dit au cocher d'attendre ï « — Non, et vous? — Je n'y ai pas mém^ pensé. a — Tant mieux , il ne pourra dire à personne a qu'il m'a conduit ici. La boutique est bien fer- » mée? — Oh, de manière à soutenir un siège. -^ <c Si on frappe , nous ne répondrons pas.
<c — Vausme faites faire une réflexion effrayante. « — Et laquelle , Fanchette ? — Quand M. de Sou- « langes s'apercevra de votre évasion , il se mettra « sur vos traces. — Il viendra droit ici... et il me ttfera une scène! — Mon ami, il faut nous se- «parer. — Fanchette, encore une heure. --rPH^ « une minute. »
Elle se dégage; elle s'élance; la voilà debout, a Tu me quittes , Fanchette ! — Il le faiil. — Je ne « me suis jamais mieux porté, t- Je veux ménager «cette sanlé-là. — Oh, reviens, reviens. — Il nm « semble entendre M. de Soulanges. Je vous en « prie , je vous en supplie , levez-vous. »
Elle me laisse. Elle va finir de s'habiller , je ne sais où. Certainemenf je me lèverai : que fertii-je ici sans elle?
4oO UNE MAGÉDOIITK.
Je lie peux m'empécher de rire, en reprenant les habits de Souianges... « Fanchette, Fanchette, a il ne viendra pas si matin : il n'a à sa disposi- « tion que des robes de chambre et des pantou- « fies. Il faut qu'il envoie chez liïi , et ui^ valet de ce chambre n'esU pas levé à six heures. »
Elle ne répond pas!... la boutique est ouverte... Elle est sortie; elle m'échappe. Elle veut décidcfnent que je me retire... Hé bien, je m'en irai, je m'en vais, piqué, outré; je ne reviendrai jamais:
Oh , j'ai pris mon parti. Me voilà déjà à l'orme fiaint-Gervais... Je trouve un café ouvert; j'y entre; je me fais servir du chocolat... et je suis encore si plein de Fanchette , que je ne pense pas à m'assurer si j'ai de qiioi payer. Peut-être y at-tl de l'argent dans ces habits que j'ai pris à la hâte, et dont je n'ai pas visité les poclies... Douze, quinze, vingt-cinq louis! Souianges les reprendra éans mon secrétaire , car bien certainement je ne retoufnerai pas chez moi; je suis las d'iétre en prison .
Idé6s de plaisir s'évanouissent peu à peu. Mes sens calmés me rendent à la raison, et mes réflexions m'épouvantent... Malheureux, d'où vienstu? de tromper indignement une femme qui t'adore, qui soupire s^près le jour où elle pourra te prodiguer tout son être, qui s'expose, pour toi, aux* traits acérés 4^ mépris , qui , dans le monde entier, ne voit, ne veut que ton amour.
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Et Fanchette ne m*a-t-elle rien sacrifié? Belie comme Sophie, aimante comme elle, ne connaîtelle pas aussi cet abandon absolu , source inépuisable de volupté?
Mais Fanchette tient-elle à quelque chose? fixet-elle l'attention? a-t-elle des parens qui s'affligeront de sa peine, qui la partageront? Hé, n'at-elle pas assez d'elle-même pour aimer, jouir et pleurer?...
Mais cette mère qui m'implore pour sa fille, qui lui croit mon estime nécessaire autant que mon amour, qui par conséquent me croit estimable moi-même, qur espère, qui se flatte que le bonheur de Sophie et le mien feront le charme de ses derniers jours, qu'ils en prolongeront la durée!... J'ai tout trahi , l'ampur , la confiance, et la délicatesse que ces deux sentimens devaient faire nadtre et soutenir dans mon cœur.
Fanchette, Fanchette! oh, cette fois-ci c'est un crime : je le sens à mes remords!
Homme faible , sans caractère , sufifit-il du remords pour expier une inconduite révoltante ? A quoi servent de vains regrets , s^ils ne te rendent pas sans retour k l'amante abusée, à qui tu as promis, à qui tu dois tout? Guéris d'une effervescence insensée qui prépare à Sophie des maux cruels et interminables ! Sois homme , prends une résolution digne de toi ^ exécute-la sans balancer , l'honneur te le commande.
L'honneur! il t'a guidé jusqu'au moment où tu
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t*es soumis à l'empire des sens. Rétablis-le dans tous ses droits ; que ta conduite soit telle , que to pui3sefi allouer hautement toutes les actions de ta vie future.
O ma cotiscience^ maconscielice, ne me traitestu pas avec trop de rigueur? Ai-je cherché une seule fois l\)ccasion..« Faiichette elle-même... Les circonstances ont tout fieiit^
Leur suis-je tellement soumis , qu'il me soit im* possible d'en amener dé favorables ? Ne dépend-il pas de moi de m'éloigner de lencfaanteressiiB , d'ailler chercher un asile contre moi-même, entre les bras de Sophie ? et quels charmes balanceront les siens, quand je ne verrai plus l'objet dangereux?...
Je n'ai qUe ce mofen de prévenir une chute nouvelle, puisqu'une, inccmcevable fatalité nous réunit toujours., Fanchette et moi. Je vais partir, je pars à l'instant même; je puis être rendu au diiâteau avant Sophie; je l'yi^ecevrai, et si Sôulanges a été me chercher chez elle, elle croira que j'ai voyagé pendant toute la nuit. Ce men-. songe sefa le dernier qui aura souiHé mes lèvres : je serai vrai avec Sophie, du moment où je ne vivrai plus que pour elle.
J'ai vingt<-oînq louis , c'est beaucoup plus qu'il me fàiit. « Garçon ^ faites ^ moi avancer une voi- «ture... Cocher, boulevard Italien, chez Jacob, a carrossier. » C'est le miei\ Je prendrai une chaise de poste, et j'irai aussi vite... que mon imagination.
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a G*est cela , Jacob , voilà ce qu'il me faut. Des à chevaux de f^oste à Tinstant, à la minute. Un « louis a celui de vos gens qui ira me les chérie cher, s'ils sont ici dans un quart d'heure. Je paie i«les guides comme un prince, et je veux être « mené en conséquence. i> •
Personne ne peut soupçonner ce que je vais faire; personne ne viendra me chercher ici. Soulanges ne trouvera aucun indice chez Fanchette , et Sophie est probablement en route. Pauvre Soulanges! où ira-t-il?
Que de peines il s'est données pour me procurer utie nuit... Éloignons cette idée. Tâchons d'oublier jusqu'au nom de Fanchette.
Je vais causer avec madame Jacob. Cela me distraira, et m'aidera à attendre les chevaux... Hé, hé! elle n'est pas mal du tout madame, Jacob. Trente ans, de l'embonpoint, de la fraîcheur, la main jolie , et elle entend à demi - mot. Elle répond de même, et montre, en sotfriant, les plus belles dents du nlbnde.
J'entends le bruit du fouet ; je salue madame Jacob , qui veut bien m'accompagner jusqu'à ma voiture, qui me regarde monter... qui peut-être ne se ferait pas trop prier pour. monter avec moi. . . Vaniteux !
« Postillon , à la Ferté - sous - Jouare. Ventre à a terre , et un écu par poste aux guides. »
Me voilà parti. Oh , comme je vais ! mon postillon veut gagner son écu.
4o4 UNE MACÉDOINE.
Me voilà parti , c'est fort bien. Mais je n*ai pas un habit à mettre, pas une chemise, pas un mouchoir! N'importe, j'écrirai quatre lignes deMeaux, et Georges m'apportera. ce qu'il me faut. . Diable ! "mais si on allait courir après moi ? Bah ! j'aurai vingt lieues d'avance, quand on recevra ma lettre. Oui , j'écrirai , par toutes sortes de raisons. Je dois à ce bon Soulanges de le tirer, le plus promptement possible , de l'inquiétude où il doit être à présent.
(c Postillon , au premier relai , vous mettrez un « courrier en avant. » Je veux employer tous les moyens qui peuvent accélérer ma marche.
Je commence à sentir que les forces de cet homme, qui s'tmagine en valoir trois, sont bornées comme celles d^un autre. J'éprouve dans tous mes membres une certaine lassitude... Ma tête s'appesantit... Je m'endors.
« Monsieur ! . . . monsieur ! . . . — Que voulez-vous ? « — Vous êtes à la Ferlé. — Ah ! qui donc a payé les « postes? '—'Ce sont les maîtres» Ils se sont payés « les uns les autres jusqu'ici. — Et ils ne me confie naissent pas. — Votre carrossier vous a nommé « au postillon de Paris. — Et mon nom a suffi pour « me faire avoir du crédit ? — On vous aurait mené « ainsi jusqu'à Strasbourg,* si vous n'aviez dit, en ff partant;, que vous alliez à la Ferté.»
Je fouis donc en effet de quelque considération. Ma foi, vanité et Faochette à part, je crois que je hi mérite. «
t7NE MAGIÊDOIKE. 4o5
Avec quelle liberté d'esprit je nomme Fanchette! Que Thomme du matin ressemble peu quelquefois à l'homme du soir !
«Quelle heure est -il?... Onze heures. Quinze « lieues en cinq heures , c'est ibien aller. Vous <c ^tes de braves gens. Ah , il faut que j'écrive , « que je paie, et que je déjeune : la tasse de cho- « colat est déjà loin.
, «4Jn poulet froid! bon, c'est cela, c'est excel- « lent. Vite , vite , je n'ai pas un moment à perdre.
ce Du papier , une plume et de l'encre sur la « même table... Postillon, voilà votre argent. Des <c cfievaux dans un quart d'heure. »
Je mange, j'écris, je bois, tout ensemble. Pauvre Soulanges! que dira -t- il en recevant ce billet? Que je suis incorrigible, et il aura raison. « Ah! a mon cher Soulanges, renvoyez-moi ce portrait, ce qui va me devenir inutile ; mais auquel la bonté « délicate qui me l'a offert, itonne un prix tou-* « joui#nouveau. Joignez-y le? lettres de Sophie, ce des habits, du linge de toutëfespèce, et d« l'artfgent. Adieu, l'homme... l'homme aux précau- « tioas inutiles.
tt Postillon , à Montmirel. »
Me voilà reparti. Sophie est -elle passée, estelle derrière moi? Le dernier postillon n'a pu me rien dire, et je n'ai pu, moi, interroger les autres en dormant. Je saurai quelque chose a la poste prochaine...
Non, il n'est pas passé ici de berline; on n'y
4o6 UNE MA.GJKU01NK.
a pas vu de dames de toute la journée. C'est nioi qui lui ferai les honneur^ de son château*.. Tendre et confiante Sophie ! Elle me tiendra . compte de tout; elle mie plaindra d'avoir paasé une nuit... Oh, ne parlons jius de cette nuit-là* Ne voyons^ ne pensons, ne rêvons que Sophie* Vivons pour l'adorer, et le lui prouyer à chaque instant du jour. Transformons sa terre en un lieu nouveau* Que l'amour y déploie ses chairmes et sa puissance.
J'ai dépassé Montmirel ; je vais arriver à Yatry. C'est là qu'est ce (Mteau, où deux êtres, isolés du monde entier, vont se suffire à eux-méiAes, et s'oubUef au sein de la plus pure félicité.
Parbleu , il faut que j'avoue que personne ne voyage comme .moi , pi que j'arrive partout d'une façon extraordinaire» A £rmeuil , en veste de nankin, en culotte de peau^ et perclus de tous mes membres ; ici , avec^de% habits escamotés à leur propriétaire, qui xo^ vont... à peu près, el|||ie n'ai pas le moindre pH||it paquet Comment serai -je reçu par des dcapaestiquies qui^ne ni^ coniiaissenl pas ? Ils vont me prendre poiu* un aventUlMeCn ^t , s'ils sont prudens, me mettris à la poicite. de chez moi... De chez moil ce n'est pas- encore le mot propre. • Il le devi^idra , je l'espère^ je le- crois » j'en suis sûr ; je l'ai promis à n^datn^ d'£toont ^ et cette promesse est si douce à . remplir !
Ne l'ai-je pas dit? I^ maître d'hôte) me reçoit plus mal encore que La Roche. Il me toise ' de
U]f£ MACÉDOINE. ^O']
rceil; il fronce le sourcil; il écoute, en secouant de temps en tenips la tête, Thistoire assez peu vraisemblable que j'ai arrangée %n route. Je suis sur les marches du vestibule; le maître d*h6tet ba|*re' la porte vitrée , et demeure immobile. Le prendre «par le collet, l'envoyer dix pas ëil ar^ rière, serait le moyen de tout terminer. Mai^ qtteQe manière de prendre possession d'un châtoan ! Et puis», ce maître d'hôtel n'est pas seul ici \ je ne veux pas renouveler la ticène de l'oncle Antoine et de maître Jacques. Les voies de lionci^ liotion sont toujours les^ plus sages, et ce sont celles que je vais employer.
«Monsieur, vous parlez très -bien; vou^ avez a même Tair d'un fort honnête hommes mais un « honnête homme et un fripon se ressemblent « beaucoup. Nous attendons madame de minute fc'cn minute; mais madame n'a pas parlé de monte GÔeur , et monsieur est un personnage asset marce quant pour qu'on ne ^oublie pas. Monsieur, que « l'usage devrait avoir placé dans la voitiire de ma- «dame, arrive seul, sans domestiques, sans ef<- *f fets, en linge sale, habillé dé £açon à faire douter « que ses vétemens aient été faits pour lui, et mon- ««leur doit sentir que ces circonstances réunies «ne prouvent pas en fe^eur de sa véracité: Je « conseille à monsieur d'aller s'établir ailleurs, et , « quel qu'il spit , il conviendra intérieurement que «f je fais mon devoir.
« — Il faut donc que j'aille m'installer dans
4o8 UNE MAC^DOIITE.
« un cabaret de village? — Pourvu que monsieur « n'entre point ici, je le laisse maître absolu de « ses actions. — •C'est très-honnéte. Voulez-vous (c bien au moins faire remiser ma chaise de poste ? « — Oh, selon les apparences, elle. ne restera pas « long-temps ici , et il sera tout aussi facile de la « prendre dans la cour , que sous la remise. »
Il tire à lui les portes en bois, met les crochets, et me laisse en e£fet maître absolu de mes actions.
Allons , cherchons un cabaret. Dînons - y, restons-y jusqu'au dénoûment.
J'entre dans une maison de très - mince apparence. J'y serai probablement fort mal... Ah, une heure est bientôt écoulée, et c'est tout ce que je peux av(^ en avance sur Sophie.
Bon , ie cabaret est en face du chemin de Montmirel. Je verrai arriver la femme charmante... Non , je courrai au-devant de la voiture , dès que je l'apercevrai. La presser sur mon cœur cinq minutes plus tôt , c'est gagner une année.
« Que veut monsieur ? — A dîner. — Voulez- « vous du lard salé ? — Des œufs frais. — Nous « avons une gibelotte de lapin. — Des cenh frais, (c — Une épaule de mouton bouillie. — Des œufs (c frais, des œufs frais. — Des œufs frais, soit»
A la fin de ce court dialogue, je vois entrer^ dans la chambre où je me suis mis, deux gendarmes, le sabre au côté, et des pistolets à la ceinture. Ils viennent me regarder sous le nez. Je n'aime pas cela, et je me retire à l'autre extré-
ONË MACÉDOINE. 4^9
mité de la chambre. Les gendarmes m'y suivent. « Dites-moi, messieurs, où vous avez appris à vi- « vre? — C'est nous, monsieur, qui l'enseignons « aux gens de votre espèce , et nous allons vous « donner une première leçon. Voulez -vous bien « nous accompagner chez monsieur le maire du « lieu ? — Je n'ai rien à faire chez lui. — Mais il « désire vous parler. »
Ce diable de maître d'hôtel a fait quelque quiproquo. Mes gendarmes insistent , et ce que j'ai de mieux à faire , c'est de les suivre , accompagné, selon l'usage, de toute la canaille de l'endroit.
Monsieur le maire est un bon Champenois, dans toute l'étendue du mot, et une béte ^n place est toujours une béte redoutable. Il est temps que Sophie arrive, et me reconnaisse, ou, selon les apparences, les choses vont mal tourner.
Ah, c'est la fille du maire qui lui sert de greffier! Le procès-verbal sera bon à lire... quand je serai, sorti fl'ici.
« D'où êtes -vous? — De Paris. — Votre nom ? « — De Francheville. — ^Vos qualités? — Je n'en ai a pas. — Votre état ? — Je n'en ai pas. — Vos part piers? — Je n'en ai pas.
« — Que l'accusateur paraiss^ » On fait entrer le maître d'hôtel. « Connaissez- vous ce monsieur- « là? — Que trop, parbleu. — Mais il ne vous con- « naît pas. — • Oh , il me connaîtra bientôt. — En
4(0 UNE MACKOOINE.
« atteudaut, je vous envoie en prison. — En pria sou, moi ! — Tout comme un autre.
i<f — Uni moment, s'il tous piait* Envoyez à « Montmirel : je suis connu à la poste. » Si j'avais retenu mon j^tillon un instant de plus, rien de tout ceci n'arriverait. <i Que j'envoie k Montmirel ! fc La gendarmerie y va demain : elle vous y con* a duira, et là, vous vous expliquerez à votre aise, a En prison. — Mais, toonsietir le maire... — Pas <c de mais; — Si... — Point de si. En prison , en «.prison. »
Parbleu , c'était bien }a peine de m'évader de celle de Paris, pour venir ici en poste me £iire^ remettre dans une autre, qui, sans doute, ne vaudra pas la première.
« Où diable me fourrez -vous lài — Oh, vous « n'y serez que jusqu'à demain, et une nuit est a bientôt passée. » Ils m'ont logé dans le bas d'un colombier, où je peux à peine me tenir debout, et les pigeons font un carillon infernal sur ma tête. La porte est solide , et ils ont tift deux gros verroux sur moi!... Le joli traitement qu'ils me font là! Deux bottes de paille, du pain et de l'eau. Le concierge ne me brusque pas; -mais il a pris ses précautions : pendant qu'il monte mon ménage, deux âvands drôles sont en faction en ddiors de la porte, armés chacun d'une fourche dont les dents sont d'une longueur...
« Monsieur le concierge , je voudrais un meil •
UNK MACÉDOINE. ^l î
a Ipur ordinaire que celui-là. — Combien voulez- « vous dépenser? — Six francs. — Toutes mes proc( visioùs ne les valent pas. Donnez^moi vingt sous, a ^t vous dtnerez comme un prince. »
Ce geôlieHà ne sait pas encore son métier.
Ma foi , je suis encore mieux ici qu'au château d'Ërmeuil au moment de mon arrivée : je vais dîner coo^oe un prince ^ et je ne suis pas menacé ^Q'ia sauce piquante. * ' Diable, diabk! le temps s-écoule bien lentement. Il est inconcevable que Sophie ne soit pas pirivée, et il h'y a qu'elle qui puisse me tirer à^içu.. Peut-être est-elle au château, et, dans les premiers momens d'embarras , ce maudit maître d'hôtel n'aura pas pensé à parler de moi.
Ah, voilà le; geôlier, et son dîner de prince. .Une gamelle garnie de pommes de ten'e, et une bouteille de vin du crû. Quelle pénitence je vais faire là! Il faut rire, ou se* désoler. Ma foi, j'aime Odieux rire. Du Reynei s'arracherait les cheveux. Oh, que. n'estai ici !
.. «Monsieur le conciei^e, allez au château, et a Sachez si madame de Francheville est arrivée. i> Madame de Francheville ! Que ce nom résonne agréablement à mon oreille ! )é vais devoir à cette femme céleste ma liberté d'abord, et les plus dduces jouissances de l'amour. Que le bonheur me par^tra précieux, acheté par cette courte épreuve !
Elle eit un peu dure cependant. Hé, notre vie
4l2 UNE MACEDOINE.
entière est-elle autre chose qu'une suite d'alternatives de bien et de mal ! Qu'est-ce que le repos, sans le ^travail, et l'amour sans contrariétés?... Ah, mon cœur n'en a pas besoin. Il sera toujours le même. Sophie y régnera toujours.
Elle n'est pas arrivée , dit le conci«^e'! Voilà qui devient inquiétant. Une roue brisée, la voiture versée dans un fossé , dans un précipice ; des voleurs... Que sais-je? «Mon ami, mon cher ami, (c retournez au château ; dites au maître d'hôtel « que madame devait être ici à peu près aussitôt <c que moi ; qu'il lui est arrivé quelque accident ; tf que je veux, que je lui ordonne de monter à <c cheval ; que tous les domestiques y montent ; M qu'ils courent sur la route de Paris, et qu'ils ne ce reviennent que lorsqu'ils pourront me donner c( des nouvelles de leur maîtresse. »
Le maraud me rit au nez. « J'veux, j'ordonne ! ce n'dirait - on pas qu'c'est vraiment Tseigneur du (( village qui parle. » Il ferme mon guichet, et me laisse en proie aux idées les plus affligeantes.
Dix heures s<Hinent à l'horloge de l'église!... Je ne m'occupe plus de «moi; je suis tout à Sophie. Mon imagination alarmée ne me présente que de sinistrt^ tableaux. Attente insoutenable, crnelle anxiété ! Oh , si j'étais libre , je volerais audevant d'elle, et peut-être la plus poignante des infortunes... Cette porte est de fer; il m'est ira* possible de l'ébranler.
Onze heures ! ^*
UNE MACÉDOINE. Al^
Minuit!... Je ne me possède plus... Il faut sortir d'ici... Et comment? Je n'ai pas observé les lieux, je suis dans les ténèbres, et dépourvu de toute espèce de ferrement.
Je me roule sur cette paille... Je me relève... je m^che... J'accuse les hommes, les élémens, la fortune; j'invoque l'amour et le retour de la lumière... Une heure sonne ! Je me rejette sur ce lit de douleurs, accablé, anéanti. •