‹ Œuvres complètes de Pigault LebrunChapitre 28 sur 34 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Je la retrouue.

Un ^ruit soudain cne tira de l'espèce de léthargie, dans laquelle j'étais tombé. Je crus apercevoir, à travers quelques fentes de ma porte , des traits de lumière , qui disparaissaient , pour renaître l'instant d'après. Je me levai précipitamment, au cri de mes verroux, inquiet et impatient de savoir ce qu'on me voulait à cette heure.

Ma porte s'ouvre. La cour, cette cour triste et fangeuse, est éclairée par cent flambeaux. Tout le village est rassemblé. Est-ce un auto-dafé qu'on prépare?... Non, les paysans s'empressent, m'approchent. La bienveillance et la timidité Ait peintes sur ces figurés , si menaçantes huit x)u dix heures auparavant.

Mes yeux percent la foule, et s'arrêtent sur un groupe de fegimes : dans toutes les circonstances

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de ma vie , ce sexe a été l'objet de ma première attention, de mes hommages, de mon culte. Parmi ces paysannes, je distingue plusieurs dames qui cherchent à pénétrer jusqu'à moi. La multitude, toujours croissante, s'ouvre devant elles , avec des marques de respect. Une d'eRes s'élance dans mon colombier : « Les eruéls ! comme « ils l'ont traité ! » Je reconnais la voix de Sophie !

Je la vois , je lui parle , je la presse sur mon cœur. Toutes mes alarmes sont dissipées ; ]*ai oublié la nuit de douleur, qui s'est si lentement écoulée ; je renais au bonheur.

Monsieur le maire vient me faire de très-humbles excuses : j'ai bien le temps d'écouter ses sornettes. 11 me prie d'observer que lea^ apparences étaient contre moi : il n'y a que tes sots pour qui apparence et conviction soient la même chose.

Ah! voilà madame d'Elmont... J'aurais du la reconnaître plus tôt ; mais la mère d'une fille char^ mante joue toujours un rôle subordonné, quelque aimable qu'elle «oit, quelques égards qu'on lui marque. Tout est amour pour sa fille; tout pour elle est complaisance. On endort cerbère avec de petits gâteaux, et les mamans avec de péms soins.

Je vais à madame d'Elmont, je la salue, je l'embrasse... Qui donc veut-elle me présenter?... Hé, c'est ce faquin de maître d'hôtel, confus, repentant, qui veut aussi me haraugti^r. Au fond.

cet homple s'est condnit en domestique vigilant, zélé^ Il faut le rassurer, le rendre à lui*ménie.

Que viens-je donc de lui dire? Je n'en sais rien. Mais un murmure général d'approbation s'élève autour de moi, et cela fait toujours plaisir.

Oh , encore des harangueurs ! Ce sont mes deux gendarmes. «Messieurs, vous ne savez pas que «j'ai plus besoin de repos que de complimens; <c abrégeons, s'il vous plait. Tout te monde a fait «son devoir; je n'ai pas d'humeur; je suis trèi" « sensible à vos excuses; mai^ je veux sortir tl'ici. »

Sophie me prend une main, j'ofire un bras à madame d'Elroont. Tout le village nous suit, en criant : f^ii^e monseigneur! Pour me débarrasser de ce cortège incommode , je fais circuler ce qui reste d'espèces dans les goussets de Soulanges. Les acclamations augmentent. Qn nous accdm- ^gne jusqu'à la grille du château : on va y entrer avec nous. «Oh^ ma foi, mes amis^ vous tf n'irez pas plus loin. Je crois qu'à six heures du « matin on peut se souhaiter le bon soir. » Je ferme la grille après moi : j^ suis tout à Sophie.

A quoi comparer ce peupte , qui eût crié hier brai^Oy si on m'eût crucifié, et qui ce matin crie vive monseigneur? Le peuple est une boule, toujours prête à rouler dans tous les sens.

Sophie n'a pas soupe; j'ai fait un fort mauvais dîner, et monsieur le maître d'hôtel nous engage à nous restaurer un peu. Il a raison. Je prévois d'aiUeurs que bientôt il faudra nous séparer, et je

4l6 UNE HA.CÉDOINE.

suis si bien auprès d'elle ! « Sophie, quelques mo. (c mens encqre à l'amour. Passons -les à table, u puisqu'il ÙLUt se borner à cela. — Oh , bien cer- « tainement il le faut. ITest-il pas. vrai, maman?» Voilà maman établie mon médecin consultant... Je mettrai sa vigilance en défaut.

Ce bon maître d'hôtel ! comme il s'efforce de me faire oublier sa bévue ! il me sert , il coupe mes morceaux ; il mangerait ]>our moi , si la chose était possiblç. Comment mangerais-je? Je la vois, je suis assis près d'elle, près d'elle, que j'ai cru avoir perdue. Je puise , dans ses yeux charmans , une sève que ne peuvent communiquer les mets les plus exquis, le Chambertin le plus délicat.

« Mon gendre , permettez que je me place entre a vous deux. » Le docteur a raison, et j'ai tort de dédaigner ce que m'offre monsieur le maître d'hô* tel. Pour aimer il faut vivre, et pour vivre il faut manger. Rien de simple et de vrai comme cela.

(c Chère Sophie , ce repas est délicieux , après (c les angoisses cruelles qui l'ont précédé. — Mon «ami, nous en avons tous . éprouvé. — Et vous «aussi, femme charmante! — J'ai cru que ma « fille perdrait la raison , quand Soulanges est venu « savoir si vous aviez paru à l'hotçl. — Soulanges «m'a cherché? — Partout où il a présumé que u vous pouviez être. — Ce bon Soulanges! et com- (c ment a-t-41 fait pour sortir de chez moi ?

« — Vous sentez quel a été son étonnement, « Iprsque à - son réveil il ne vous a pas trouvé

«dans votre lit. Il s'est levé, il a fait dans Taper partement la plus exacte perquisition; plus de « Frapcheville , et plus de clés sous le chevet de ce Soulanges. Il était facile de juger que vous étiez v sorti par la porte ; ainsi plus d'inquiétude sur les « suites d'un saut par la fenêtre.

a Soulanges a appelé Georges , et Georges est (c demeuré stupéfait en reconnaissant la voix d'un « homme qu'il croyait loin de l'hôtel. Tous deux «ont approché l'oreille du trou de la serrure; ils «se sont expliqués, et vous êtes demeuré con- « vaincu d'avoir pris les vêtemèns de votre ami ; « de vous être donné pour lui , de chambre en « chambre , et d'avoir ainsi gagné la rue.

« Cependant Soulanges et Georges étaient enfer- « mes chacun de leur côté. Philippe , que Georges a « appelé, l'était du sien. Il fallait briser les portes, a ou les faire ouvrir par un serrurier. Soulanges , te qui aime les moyens doux, s'est décidé pour le <v second parti.

«Mais qui pouvait aller chercher le serrurier?... (c Écoutez-moi donc, monsieur; vous avez toute la ic vie pour regarder ma fille et lui sourire. — J'y «suis, madame, j'y suis. — Le suisse seul était «4ibre d'entrer et de sortir. Mais le bonhomme , ff à qui le prétendu Soulanges avait dit, en sorcctant, qu'il allait revenir, s'était amusé avec sa «bouteille, moyen certain, pour un suisse, d'a- « bréger le temps. Il avait fini par s'endormir, et

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«dormait si bien, que les cris de Soulanges^ de « Georges et de Philippe n'ont pu le réveiller.

« La patience a ses bornes, comme toutes les « vertus. Soulanges fait passer le mot d'ordre à «Georges, qui le rend à Philippe, et ce mot le « voici : Jetez par la fenêtre tout ce qui peut tf faire du bruit sur le pavé.

et — Âh , mon Dieu , mes services de porce^* « laine !... Le poêle démonté par parties... Tout est « brisé! — Tout. — Il valait mieux cent fois en- « foncer les portes. — Ah! médite- t-on, calcule^ « t-on , quand on est inquiet sur le sort d'un « homme comme vous ? Philippe , moins éloigné « que les autres de la loge du suisse , pouvait «plus aisément se faire entendre, et il a exécuté « l'ordre avec une exactitude digne d'éloges.

«Le suisse bâUle enfin; il étend les bras, et « parvient à se mettre sur ses jambes. Le bruit « des assiettes , des terrines , qui volent en éclats , «l'attire dans la cour. Il s'imagine que vous « soutenez un siège , et il prend son sabre , non « pour venir vous défendre, mais pour aller, avec « sûreté de sa personne , chercher du renfort aux « écuries, et dans les dessus des remises.

« Le cocher et les autres domestiques arrivent, «l'un en caleçon, l'autre en chemise; celui-ci a « passé un bas et a oublié ses souliers ; celui - là , « pour tout vêtement , n'a que son chapeau. Us «ont, pour armes défensives, des fourches, des

a balais ; des vans leur servent de boucliers. Ils ce marcheat en ligue; ils arrivent dans la cour « d'entrée , et trouvent , pour ennemis , Soulanges » a Georges et Philippe , appuyés chacun sur leur « croisée , et riant aux éclats.

(ic La montagne en travail enfante une souris : ce les exploits de vos gens se sont bornés à faire «clever, une heure plus tôt que de coutume, un <c pauvre serrurier, qui n'était pour rien dans Tes-* « capade de leur maître»

ce Soulanges a parlé; le carrosse est prêt. Il se <c gardera bien d'envoyer prendre des habits chez « lui : il sait qu'avec vous il n'y a pas une minute <c à perdre. Il passe votre robe de chambre , un « pantalon , des pantoufles , et il vient nous éveiller «( dans ce burlesque équipage.

«( Un sourire de satisfaction a brillé sur la figure « de ma fille, quand elle a appris votre évasioiu a Elle l'attribuait à l'amour, à l'empressement de «vous réunir à elle. Mais quand elle a su que (c Soulanges avait été déjà dans deux ou trois ff maisons , où on n'avait rien pu lui apprendre « de vous , l'inquiétude a commencé à naître ; la «réflexion a produit des alarmes; un nouveau « duel, un assassinat nocturne pouvaient vous avoir, « ravi , sans retour, à sa tendresse. Bientôt la tête «s'est perdue, au point de vouloir aller, elle- « même , vous chercher chez toutes les personnes «( que vous connaissez. La berline nous attendait « depdis long-temps ; Soulanges nous engageait à

4ao vtfÈ MACiDoiirÈ.

« partir ; il lui promettait de continuer ses recher- «( elles ; et elle ne voulait s'en rapporter qu'à elle « du soin de retrouver son époux... Oui , embras- « sez-la , elle le mérite : jamais on n'a aimé comme a elle. Mais venez vous remettre à votre place.

tf La plus grande partie de la journée s'est «écoulée en plaintes, en pleurs d'une part, en <t consolations de l'autre. Enfin sur les quatre <c heures du soir, Soulanges a reparu dans ses ha- « bits ordinaires. Il tenait une lettre à la main : «c'est celle que vous avez écrite de la Ferté. Le « calme a reparu sur toutes les figures ; la joie est « rentrée dans tous les cœurs. Ma fille a sauté « les escaliers, pour être plus tôt dans la berline, « derrière laquelle Georges et Philippe jBittachaient « votre malle. ]S'ous partons.

« Elle ne cessait de presser les postillons , de « répéter : Courir la poste la nuit , dans l'état de « faiblesse où il est encore ! Combien il mérite « d'être aimé ! »

Je me levai , hors de moi , je n'écoutai plus madame d'Elmont. J'embrassai Sophie, je l'embrassai encore, oh, comme je l'embrassai ! je lui devais une expiation de mes torts, et je revenais dans ces embrassemens , du trouble où m'avaient jeté sa bonne foi, sa confiance. Chère, adorable Sophie, tu es loin de soupçonner... Soulanges m'a sans doute été chercher rue Saint- Antoine , et n'a pas nommé la séductrice... Oublions à jamais cette nuit et Fanchette... Voilà dix fois que je

UNE MAGjé0OlN£. 4^ t

veux oublier tout ce qui n'est pas Sophie ,. et ma mémoire, mon imagination^ cruellement fidèles et ardentes, me retracent sans relâche... Tout souveair étranger à Sophie va disparaître devant elle. Ses yeux , ses mains , ses lèvres , tout en elle est expressif et caressant. Elle attire mon cœur, elle le fixe, elle l'enchaîne, il bat contre le sien« Il n'est plus pour moi qu'une femme dans l'univers , et je suis auprès d'elle.

ce Vous oubliez , mon gendre , que le mois n'est « pas expiré. — Ah! maman, il y a si long-temps « que je Tai vu. — Ma fille, cet air suppliant ne «me désarmera point. Revenez ici, monsieur... « Oh ! comme il me regarde ! Vous ne réussirez »<x pas plus que Sophie : je suis inexorable. Mettez^ ce vous là , et écoutez la fin de mon histoire. On «( aime à conter, à mon âge , et on sait bon gré « à son auditoire de vouloir bien être attentif. »

Elle me peint l'étonnement de Sophie, qui ne me voit point à son arrivée au château. Elle m'attendait à la portière de la berline ; elle me cherche des yeux, dans la cour, sous le vestibule. Elle descend de voiture, elle court, elle va de chamtbre en chambre. Ses domestiques peuvent à peine la suivre. La rapidité de sa course éteint la moitié des flambeaux.

«Où donc est-il, s'écrie-t-elte enfin? — Qui, «madame? — M. de Francheville. — Quoi, roa- «dame, c'est vraiment lui qui est arrivé aujour- « d'hui! — Hé, sans doute. Où est-il ? — Malheu-

4aa UNE MA.G16DOINE.

« reux , qu'ai-je fait ! Je suis perdu. — Qu'y a-t-il * donc? Vous m'alarmez,- — Madame, je n'ose vous «le dire. — Vous me faites mourir. Parlez donc, n cruel homme ! — Hé bien , madame , monsieur « est... il est... — Où ?— En prison. — En prison ! a en prison, dites- vous! Et qui l'a fait mettre là? a — Hélas, c'est moi, madame. Pardonnez -moi, <c pardonnez-moi...

a £n un instant le château est bouleversé. On « court , on s'appelle , on se presse , on ne peut «arriver assez tôt chez le maire. Les reproches «de ma fille, les excuses du maître d^hôtel, les «murmures 9 les réflexions des valets, des jardiot niers, l'éclat de dix flambeaux éveillent les gens « du village , à mesure que nous le traversons. Ils « sortent , vêtus à peu près comme vos gens , arec mes à la hâte pour votre défense. Nous arrivons <c chez le maire; it nous conduit à votre colom- «r hier : vous savez le reste. Mais vous oubliez , et « moi aussi , qu'il est sept heures du matin , que <c nous avons passé la nuit nous en voiture, vous oc sur la paille , et qu'il est temps de nous mettre « au lit.

« — Hé , madame , je ne demande que cela. » Je prends la main de Sophie; elle se lève, elle me devine, elle sourit; elle s'appuie mollement sur mon bras ; elle me suit.

« Ah , ah ! je croyais n*en avoir qu'un à garder, « et je vois qu'il faut en surveiller deux. Arrêtezor vous, s'il vous plaît: Justine, faites conduire

UNE MACÉDOINK. 4^3

«monsieur à son appartement. — Madame... ma- «dame... — Hé bien, qu'est-ce? — Vous m'avez « en effet donné des ordres, mais j'ai osé prendre a sur moi de ne pas les exécuter. — Et la raison, « mademoiselle ! — Comment séparer un si joli c( couple 9 qui s'aime si tendrement ! Madame et « monsieur paraissent avoir tant de choses à se ce dire! — Vous êtes connaisseuse; mais je vous « prie de garder pour vous vos observations , et « de vous souvenir qu'une obéissance passive est «le premier de vos devoirs. Allez £fiire ce que « je vous ai ordonné.

« — Vous la grondez, maman. — Et j'ai tort, « n'est-il pas vrai? — Mais je crois presque qu'ouï. « — Sois raisonnable, ma Sophie; sois -le pour « Francheville et pour toi. Laissez-la donc, mon- « sieur, et suivez-moi : j'ai à vous parler d'affaire» « importantes. »

On ne résiste pas à une maman aimable, quelque fâcheuse qu'elle soit d'ailleurs : je suivis madame d^Elmont.

Elle me conduit à son appartement, et les affaires dont elle veut m'entretenir se bornent à des remontrances très - raisonnables , très -prudentes, sur la nécessité de me ménager encore. Les gens froids sont insupportables : ils jugent le genre humain d'après eux.

Madame d'EImont termine un assez long discours, que j'ai écouté avec beaucoup de docilité, eu m'annonçant la résolution irrévocable de cou-

cher dans l'appartement de sa fille jusqu à ce que le mois soit révolu.

A-t-on jamais rien imaginé de plus perfide?... J'allais répondre par cent ai^mens d'une force irrésistible... Elle sort tout à coup, donne deux tours à la serrure , et emporte la clé.

Je suis donc destiné à passer d'une prison dans une autre ! Je frappe du pied , je crie un peu ; je me calme bientôt. Je sens intérieurement que des trois, le plus sage est madame d'Elmont, et que je n'ai rien de mieux à faire que de dormir sept à huit heures. Je me résigne; je me mets au lit... mais au réveil nous verrons. 11 y a des jardins ici, des bosquets; peut -être quelque temple, quelques ruines.

Oh, comme je dormais, lorsqu'une petite main in'éveilla, en allant et venant légèrement sur ma couverture ! « Qui est là ? — C'est moi , monsieur. « — Ah , c'est Justine. Et par où êtes-vous entrée « ici ? — Toutes les portes ont deux clés , et il Ëiut « bien que les domestiques en aient une : si on ce se trouvait incommodé la nuit, qu'on sonnât... « — Voilà qui est très - bien vu. Mais que me «voulez- vous, Justine? — Il y a six heures que «monsieur dort, et madame aussi : j'ai pensé a qu'ils ne seraient pas fâchés de se donner le «bonjour sans témoins. — Oh, tu es une fille «charmante, accomplie 1 .. • Mais madame d'EI- « mont ? — Elle a pris la chambre à coucher de « madame de Francheville ; sa fille s'est contentée

UNE MàCEDOIIfE. 4^5

« de mon cabinet , et j'ai aussi la clé d'une se* « conde porte qui donne sur un escalier déiobé. a — Ma chère amie, il est impossible d'avoir plus « de pénétration , d'intelligence , et de rendre un ' « service plus à propos* — Madame d'Ëlmont «s'imagine que tout le monde doit être aussi (c calme qu'elle , et ses quarante ans. — Je ne te a soupçonne pas ce défaut-là , Justine. — Ma foi , (c monsieur, le plaisir fait oublier le défaut de <K fortune. — Yoilà en quatre mots tout un traité « de philosophie. -r^ Tournez -vous donc un peu, « monsieur. — Tu as peur ? — Non , mais la dé- « cence... — Tu as raison, tu as raison. Donne-moi çc cette culotte. — Monsieur n'en a pas besoin. — « Tu as encore raison. Passe - moi cette robe de c< chambre. — Mais , monsieur , vous me faites r< faire des choses... — £t tu fais tout à merveille. <( Marchons, Justine. '

« J'espère que nous ne rencontrerons personne. oc — Et qu'aurait-on à dire? Monsieur passe chez K madame : quoi de simple comme cela ? madame « d'Elmont croit monsieur malade; monsieur croit tt qu'il se porte bien ; aucun domestique ne s'in- « gérera de prendre parti pour ou contre. — Tu a as de l'expérience. — Comme une veuve , monte sieiir. Mais taisons-nous; voilà le petit escalier. » Avec quelle adresse elle ouvre et referme cette porte !... Je m'approche d'un petit lit bien blanc... Le sommeil l'embellit encore. Tout est charmes ur sa ûgure ; tout est volupté dans son attitude.

4^6 UNE UkCiDOlVE.

Comme ce bras s'arrondit sous cette tête divine ! Comme ce sein se dessine, se détache et se soutient ! Pas de lacet , pas un ruban : c*est du marbre q|ue couronne un bouton de rose... Heureux, trop heureux mortel , tout cela est à toi !

Assurons-nous que rien ne troublera les déUcieux mystères. Je mets les loquets partout. Madame d'Elmont aura le grand escalier à sa disposition.

Encore un lit étroit, mais étroit!... il n*y a pas d'inconvénient qui ne présente quelque avantage à qui sait tirer parti de tout. Ses yeux charmans s'ouvrent, me fixent. Son cœur palpite de plaisir... <c C'est toi, c'est toi ! Oh, je savais bien que <c tu tromperais la surveillance de maman... » Voilà tout ce qu'elle peut dire.

Heureux qui , dans le secret et le silence , dépouille la pudeur de son voile ; malheur à qui ne s'empresse de le laisser retomber devant un œil curieux ou indiscret! Lecteur, je ne vous dirai rien de plus.

Aux transports les plus doux avait succédé un sommeil paisible. Pressés, enlacés l'un dans l'autre , nous n'avions plus qu'une ame et qu'un cœur. Ije^ songes rians effeuillaiefit sur nous le pavot et la rose... Qui vient nous arracher à ce calme délectable, qu'on goûte si parfaitement, et qu'on ne peut décrire? On frappe à la porte du cabinet. «Sophie, ma fille! — Maman? — Cet homme -là « a perdu la raison , et nous la fera perdre à tous

UNE MAG^DOIirE. 4^7

« — Qui, maman? — Francheville. — Qu'a-t-il donc « fait ? — Il «3t reparti. — Je ne le crois pas , ma- « man. — Il n'est pas chez lui, et aucun des do- «mestiques ne l'a vu. — Il est sans doute allé « prendre l'air dans le parc. — Non , les domesti- « ques ont trouvé, en bas, toutes les portes ferce mées. Mais ouvrez -moi donc. Je n'aime pas^à <c causer à travers une cloison. — Maman , je ne « suis pas levée. — Pourquoi donc vous enfermer « ainsi? Si vous aviez eu besoin de quelque chose, « par où serait-on entré dans ce cabinet ? -^ Oh , ff j'ai ici tout ce qu'il me faut. » Et à chacune de ses réponses, elle me faisait une petite mine si drôle, et chaque mine provoquait, amenait un baiser si doucement , si doucement pris et rendu !

« Sophie, il est trois heures : je vais vous en- «voyer Justine. — Maman, je n'ai besoin de « personne. » Une mine plus comique que les autres me fit perdre mon sérieux. Un éclat de rire, que je ne retins qu'à demi , trahit tous nos secrets.

tf Cela est afireux , Sophie , cela est impardonfcnable! Vous perdrez cet homrae-là. Vous êtes a devenue incapable de réfléchir, de rien prévoir; « vous ne pensez pas même au rôle très-incônve^ « nant que vous me faites jouer dans ce moment- «ci. — Oh, pardon, pardon, ma bonne maman. « — Votre bonne maman vous abandonne à vous- -même , puisque ses représentations et ses soins « sont tout*à-fait inutiles.

a Mon ami , maman est fâchée. — Mon ange ,

4^8 UIf£ MACÉDOINE.

«il faut faire notre paix. — Oui, levons- nous. (c Mais dis-moi donc comment tu es entré ici ? »

Je lui contai tout, et il fut arrêté que nous ne dirions pas un mot de Justine , qui eût pu souffrir de rhuraeur de madame d'Elmont

L'aimable maman nous reçut, au salon, avec un air froid, et même un peu sévère. Je l'embrassai; je lui adressai de ces choses flatteuses, qui coûtent si peu à dire, quand elles scmt inspirées, et que ne m'inspire -t-elle pas! elle est la mère de Sophie.

Sophie la cajola, la caressa de son côté, et sa figure s'épanouit peu à peu. Elle voyait, sur les nôtres, l'expression de l'amour le plus tendre, du bonheur le plus parfait, et quelle femme peut bouder à l'aspect de l'amour heureux ?

Nous déjeunâmes. L'appétit, la cordialité, la franchise égayèrent le repas. Il fallut cependant écouter quelques remontrances , qu'un ton affectueux rendait très-supportables, et dont la conclusion nous plut infiniment. Madame d'Elmont termina en. disant que puisque l'amour déjoue tous les plans qu'on lui oppose, c'est à l'amour lui-même qu'elle me confiait; que désormais Sophie me rendrait sage, puisqu'elle aimait assez pour l'être elle-même... si elle sentait la nécessité de le vouloir.

Je ne m'étais jamais douté qu'une réserve absolue pût venir d'un amour extrême. Je ne croj^is pas que l'amour heureux pût s'arrêter au gré de

la raison ; mais j'étais fort aise que madame d'Elmont pensât tout cela, et qu'elle supposât que par vanité, ou par délicatesse Sophie justifierait sa confiance.

L'architecte et le peintre-décorateur arrivèrent. Sophie leur développa ses vues, avec un goût et une clarté qui m'étonnèrent. Il y avait, dans son appartement, quelques bonnes vierges et quelques tristes saints; dans son boudoir, un oratoire bien noir et bien dur, qu'elle avait fait placer là lorsque son cœur balançait entre le créateur et la créature. Elle prononça que Vénus remplacerait Marie; Adonis, saint Jean-Baptiste; et un lit de repos l'oratoire. Elle envoya, dans les combles, quelques livres très-édifians et très -ennuyeux. Elle me pria de lui composer une bibliothèque. Suppôt de Satan, je suis certain que mon maître ne choisirait pas mieux que moi. Misérable que je suis ! quelle ame j'enlève à Dieu !

Nous ne nous quittons plus. Toujours appuyée sur mon bras, toujours charmante, toujours heureuse, elle me promène de chambre en chambre. Elle a pris un ton caressant, qu'elle conserve avec tout le monde. Ces messieurs paraissent enchantés de travailler pour elle, et, afin de lui consacrer plus long -temps leurs talens, ils lui proposent de changer toute la distribution intérieure. Je ramène cette belle chaleur à de justes bornes. Ai-je besoin des arts pour faire un palais du lieu que j'habite avec Sophie?

43o UNE MACEDOINE.

Kous nous enfonçons dans un parc assez mal tenu. Elle en veut faire un jardin anglais. « Oh ^ (c laisse-nous cette nature agreste. Qu on arrache « l'ortie et le houK : ces plantes seules sont ennecc mies des amours.

ce Vois, Sophie, ces touffes de lilas chargées de « fleurs. Il faut se baisser pour pénétrer dans ttleur enceinte. Mais on y trouve un tapis de « mousse ; on y respire une odeur qui dispose <K au plaisir. On y est seul, tout à soi, ignoré du «monde entier.

(c Et ce rocher^ couronné de fleurs champêtres? « il cache une grotte , de laquelle s'échappe une « source , qui s'égare , en serpentant à travers « ces arbres , que l'art n'a point mutilés. C'est fcdans cette grotte que nous lirons La Fare et « Chaulieu. Chantres de l'amour , ils n'ont pour-* <c tant rien à nous apprendre. Mais nous redirons, ce après eux, ces hymnes inspirés par le dieu que a nous adorons»

ce Suivons ce ruisseau dans ses sinuosités. Tou* «jours clair, toujours tranquille, il est l'image « d'un cœur jouissant d'un jour fortuné , qui sera « suivi d'un jour semblable. Oh , cueille-moi cette « modeste et odorante violette , qui se cache sur ce cette rive. Je vais te cueillir cette rose superbe ; « je la placerai dans ton corset, et il y en aura trois.

ce Asseyons - nous sur l'herbe fine. Regardons <e couler l'eau. Mets ta main dans la mienne , et te rêvons amour et bonheur,

UMK MACÉDOINE* ^3l

a Gomme tu me regardes ! — Et toi ? — Ne ce parlons plus , Sophie. Tu ne me diras jamais ce « que disent tes yeux.é.

a Voi^ ces linots. Ils n^ parlent pas ; ils font « mieux : ils aiment. Ils ont comme nous le bai^ «ser, première faveur de Tamour, complément « délicieux de la dernière^

fcAs-tu vu ces poissons? Us te fuient, parce ce qu ils ne te connaissent pas. Tous les jours, tu «leur apporteras quelque chose, et bientôt ils <r viendront au'-devant de la main charmante qui « se sera occupée d'eux.

<r Que tout ici te voie belle ^ comme je te vois ; «aimante comme tu l'es; que tout ici t'aime «comme ton amant, et que lui seul occupe à « jamais ton cœur.

« Tu me réponds par un baiser ! Baiser d'amour « porte avec lui serment d'aimer toute la vie.

« — Oui , ma vie entière est à toi : te la con- « sacrer, c'est la vouer au bonheur. — Ah, Soft phie, lorsque tous ici me croient le titre que « j'ambitionne , lorsque tu m'établis dans tous les «droits qui y sont attachés, lorsque j'en suis « digne , s'il doit être le prix d'un amour inextin- « guible , pourquoi me le refuser ? — Barbare , tu « m'éveilles! Je révais l'homme charmant, amou* « reux et fidèle , et tu me montres le mari ! »

Elle se lève, je la suis. Je reprends sa main; je la passe à mon bras. Je reparle amour, elle écoute { j^.lui donne un baiser, elle sourit.

43î* UNK MACléDOIICE.

Nous parcourons tout le parc; nous nous arrêtons partout; partout nous trouvons un tem{5le, nous marquons un autel. Parc solitaire et silencieux, chacune de tes retraites sera consacrée par un sacrifice.

La cloche nous rappelle. Il faut s'éloigner de la nature , et rentrer dans un château ! . . . Un château ne vaut-il pas un parc, pour qui y rentre avec son cœur?

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