‹ Œuvres complètes de Pigault LebrunChapitre 4 sur 34 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le Souper.

JfOus étions placés, Angélique et Louison , assises devant une armoire au l^e , dont on leur avait ouvert |es deux battans, taillaiedt^Qappes.et diraps, faufilaient, se piquaient^ se dépitaient, et allaient toujours. Baptiste et son cam^ade , ran-

gés en seconde i%ne , devaient recevoir les' plats , et les passer à messieurs les hussards , qui avaient brigué l'honneur de servir nos daihes. La gaieté succédait à Thumeur ; la copversation ^'animait , et qumid elle est générale , on se nomme fréquemment. Les noins^ connus de nos quatre beautés ajoutireut aux regards de ces messMurs; sans rien diminuer de leur empressement..

On attendait ce souper si vanté ; on' comptait sur le double plaisir de juger du' jfteynel, et'dte satisfsrire une faim dévorantç. De bruyantes ex* ciamations nous firent craindre quelque accident : ,« malheur ne va pas sans un autre. Le^ casserôles pouvaieift é^ renversées dans la'c&iidre, et cette* idée nous fit tons frissonner. C'était tout simplement notre gros garçon qui s'était rhabillé, et c{ui voulait absolument qu'on lui trpuvât de la pâte d'amande dans une maison où il n'y en avait pas. Il se contenta d'un morceau de savon.

Il parut enfin radieux, triomphant, et pour tacher son orgueil sous une «itpparente modestie : « Je vous engage I dit-il, mesdames, à ne pas tne c prodiguer d'éloges. Je convieiisque je dois beauc coup ^ l'immortel auteur du Cuisinier impérial, « et je ne mai'che jamais sans cet excellent livre. « Je le Us, le relis; je le médite, le commente ; je «4e sais par cœiir, comme un curé son bréviaire, « un financier sa tabl» de multiplication , une fille ft de *qij|inze aris le Temple de Gnid^ et le gentil « Bernard. Je regrette de • n^voir trouvé ici que

36 < UN£ MACEDOINC.

a des choses simples et grossières ; mais je me «flatte de les avoirs assaisonnées de façon à piff quer votre Mensualité. »

On soiirit avec complaisance au premier service , apporte avec une pompe digne de k harangtfe qui l'avait annoncé. Du Reynel , qui . ne veut pas perdK une sensation , ae charge de dépecer. II prétend que c^est jouir par anticipation , et que la vapeur odorante qui ^'exhale, sous le couteau , est; aussi nourrissante qu'agréable.

Nos écuyers à moustaches font circuler les perdrix 'aux choux , et veulent bien nous présenter le plat à nous autres hommes , qui n'avions aucun droit à un semblable procédé. Mais un pen* chant naturel porte les jeunes gens à se mettre bien avec des hommes quHls ne connaissçnt pas , et qui accompagnent de jolies femmes. Il peut se trouver dans le nombre un frère , un oncle , un mari. Une politesse ^ placée à propos , ouvre 1^ portés de la maison. La fortune, Fambur , le diable ; font le reste. •

Une cuisse m'était tombée en partage. Je l'attaquai à belles dents , et je^ la posai aussitôt sur . mon assiette. Je cherchai quelle était la saveur désagréable qui m'inspirait le dégbAt. Je ne dis rien ^ par ménagement pour le pauvre du Reynel. Je regardai autour de moi , et je vis les deux perdn3^ dédaignées , abandonnées, reavoyées à la cuisine. Un mouvement aussi général ne pouvait échapper au bon dti Reynel/ Il rougit , il pâlit ;

UNE MACÉDOINK* 37

il tira le fametix livre de sa poche ; il ' Touvrè à rarticle Perdrix aux choux. « Je ne me suis point c écarté du maître, pas seulement d^un tour de « casserole, et j'avoue qiie mon plat ne vaut rien. « Il est d'une douceur fade ,. qui répugne. Il y a . c là-dessous quelque chose que je ne conçois pas. « Passez-moi dette gibelotte. »

Elle était aigre, à agacer les dents, pour deux jours. Le fi^candeau semblait être à Tabsinthe, et non à ToseiUe. La sauce 'ties deux poulets eiî fricassée était tpurtiée ; oh ne pouvait manger de

FtBh.

Qu'uh homme se mêle de cuisine et n'y entende rien, cela n'est pas plus extraordinaire que de trouver un fripori parlant probité, une coquette pudeur , un apvbué désintéressement. Qu'il gâte un plat oU'dèux, passé; mais qu'il mette dans ses sauces des ingrédiens qui répugnent au palais le moins délicat ^ voilà ce qui n'est pas supposable, ce qui n'eât pas même possible. Ge rai- 9onneinent profond , développé , répété , commenté par chacun de nous, jusqu'à satiété, on en tira une conclusion fort simple : c'est qu'on avait fait à du Beynel une niche qui retombait sur nous tous , puisque le mauvais plaisant nous mettait tous à la diète.

Le capitaine , qu'avait interpellé le cuisinier de la maison , l'aperçut allongeant le nez par l'ouverture de notre porte entrebâillée , riant sous cape, et jouissant de l'humiliation de du Reypel.

38 UNE lVlAC£DOIN£l

« Je connais le iboupable , s'écria l'alÇcier. Je vous a demande pardon^ mesdames, mais il faut châ- (ctief ce coquin -là. » Il s'élançe, prend le gâfgotier par une oreille , et l'apporte auprès de la t^d^le. « Allons, drôle, avoue ton méfait, et tlemandes-en « pardon. i> Le cuisinier criait et niait; le capitaine tirait plus fort. Le bout de l'oreille n'était plus qu'a deux pouces de l'épaule. A mesure qu^elle allongeait 'd'une ligne ,' le capitaine répétait son interpellation. Le cuisinier touchait au raomélit d'être traité comme Malchus, et chacun tient à ses oreilles. U cmit, en faisântMne grimace épouvantable, qu'il alfait tout itévéler. Le capitaine lâcha prise, et l'accusé convint que, piqué, enragé contre du Reynel ,'il avait jeté^, pendant.qu'il faisait sa toilette, une livré de cassenade sYic les perdrix, une demi -pinte de viûaigre dans la gibelotte, et*une poignée de coloquinte «urle fricandeau.

Nous n'étions pas pjus avancés poiir avoii^ convaincu .notre homme. Nous ressemblions 4 ceux qui ont recpnm\ leur voleur; mais dont les effets restent au greffe. Un aveu ne vaut pasune éclanche, pour des gens qqi ont faim.

La maîtresse de la maison accourut , au tapage infernal qu'on avait fait. Lorsqu'elle sut de quoi il était question, elle prononça avec beaucoup de gravité, qu'un voyageur a le droit d'apprêter son souper, sans que monsieur le chef puisse y trouver à redire; que nuire aux intérêts de la

UHE MACÉDOTNE. Sq •

maison où l'on est, c'est youkûr se faire renvoyer , et qu'en conséquence n^onsieur le chef irait coucher où bon lui semblerait. ^ .

Madame de Mirville appela de la sévërilé du jugenouent. Elle représenta que l'espèce de ques^ tien qu'avait. subÎQ le cuisinier était une punition suffisante. Du Reynel , don4 la réputation était sauvée par la confessioii de son émule en ragoûts, déclara qu'il faut que chacun lasse son it^tier ; qu'il avait eu .tort de s^ défier de Thabîleté de monsieur le chef; qu'il reconnaissait l'avoir provoqué d'une nïknière sensible; enfin il demanda sa gsiicç , et il l'obtînt.

Il était temps qi|e les plaidoyers finissent. Noua ne trouvions rien de restaurant dans des phrases, ' et les orateurs eux-mêmes n'étaient soutenus que par la satisfaction , assez, comquine ,« de croire jouer un gra^ rôle dans une petite affaire. «Mais, «madame, que nous donnerez ^ vous , criâmes- «nous tous à la foisi? — Hé ^ messieurs, mon « garde-manger est vidé, et que voulez-vous que «je trouve à minuit? — Comment, morbleu, nous «r sommes réduits à du pain sec! — Ah , j'ai encore « sept à huit pots de confitures, des prunes et des « pèches à l'eau - de - vie. — Hé , madame , on ne « soupe pas avec des confitures , quand on a fait « dix lieues en poste 9 et deux ou trois à pied. »

Pendant que nous discourions, un joli sous* lieutenant avait fait passer un mot, et tous nos officiers étaient disparus , sans que nous sussions

4o UNE MkCADOlNM.

pourquoi. Angélique et Ix>iRson jugèrent le mo* ment favorable pbur essaye^ les habits qu'elles venaient de fabriquer à 4a hâte. On nous intima l'ordre de sortir, quoique plusieurs de ces- dames n'eussent rien de caché pour. quelques-uns d'entre nous : il est reçu , dans un certain monde , que les moeurs sont inutiles, mais qu'il est bon de paraître en ^voir.

Nous fômes agréablement j^urpris en rentrant. Ces demoiselles avaient donné de la grâce à Ofs robes d'iin genre nouveau. Avec des serviettes eiles avaient chiffonné des espèces de turbans. L'étoffe était grossière ; mais une jolîe figure relève tout , et la grisette , dans son bonnet rond , gagne en agr^mens ce qu'un diadème donne eh majesté. Madame de Mirville avait quelque chose d'aérfen dans cg costume. Elle me rappelait les otnbtes heureuses errantes dans les 'Chaipps-Élysiens; elle en avait la blancheur , la pureté , les charmes. ' ,

Nous avions à peine repris nos fracs , qu'un hussard parut , la tète surchargée d'un énorme panier. Un second, un troisième, suivirent bientôt. Nos regards avides cherchaient à percer à travers le linge qui couvrait l'osier; notre impatience fut promptement satisfaite. Nos officiers rentrèrent , et chargèrent notre table de provisions. Ils avaient couru toutes les auberges du lieu , et vidé jusqu'à la cantine du régiment U était impossible de ne pas reconnaître de pareils soins. L'invita-

UNE M ACÉDOIITE. ^ï

tioii de s'asseoir avec nous n'était pas terminée , que ,ces messieurs Paient placés , auprès des dames, vous vous en doutez bien. Le mouvement avait été si prompt^ que je n'avais pas eu le temps ât reprendre mon siège. Je restais comme un sot ^ derrière madame de Mirvilie, fêtée f adulée , pressée par. deux des plus jolis hommes du régiment. J'avais de l'humeur., mais une humeyr... et une faim! Je fus, en murmurant tout bas , me placer vis^à-vis d'elle , puisque î« ne pouvais plus être à côté.

Nous mangeâmes enfîn. Tout était froid, et teut nous parut excellent. I>appètit , qui se cal.rosâty fisiisait place k la saillie, au bon mot, à la galanterie. JLes deux voisins de madame de,Mirvilk me paraissaient avoir de l'esprit comme Voltaire , et n'en avaient peut-être pas plus que moi. Elle leur accordait une attention qui ressemblait à de l'Intérêt; je voyais ainsi, du moins, et je devins plus béte qu'à l'ordinaire. J'entendais mal , je répondais de travers; on me, rçgardftit avec étonnement; je ne m'en apercevais pas. ■ ' *

Il n'y a pas de magicienne qui devine son homme comme la femme que nous aimons. Madame de Mirville, sans affectation, sans paraître y penser, parvint à généraliser la conversation. Elle m'adressait , de temps en temps , de ces regards qui veulent dire : Que vous êtes enfant ! que vous êtes injuste! Je les interprétai ainsi, et quel gré je lui sus de sa condescendance !

/|2 UNli: M ACJ-^nolIVK.

On parla de notre position actuelle. Nous avions soupe; mais quel parti allions t nous prendre? Mes^lames d'AlliVal et de Valport voulaiei(^t re^ monter en voiturew Ou i\e trouve pas fous les jours i dîsaient-ell^ , Toccasiou de se iiire planter de& mais. Madame d'Ërmeutl répondait qu'elle aimait beaucoup les mais ; mais qu elle leur préférait sa fraîcheur et le sommeil. Madame de Mireille jugea iqfu'ou «ivait/aiti^assez de folies, et quib était temps de 3e conduire ^n fenmxss raiso(u»able$. Il n^y avait poipt encore de majorité : nous fumes consultés. Je Jus de l'avis de madame- de MiryHle y c'çst tout simple.. Soulanges adopta l'opinion de madame d'Srmeuil, «t je crois qu'il avait ^aussi ses raisons. Préval et Mautort pensèrent comme leurs* complaisantes beautés. C'est du Reynel qui seul allait régler Jes deslins du rcate de gette nuit. Il prçnonça qu'apoès avoir bien soupe , ce qu^oii a de mieux à faire est dé bien dormir.

Page 1