CHAPITRE III
On arrive enfin à ChantiUjr.
Il fallait pourtant savoir quels étaient ceux qui s'avisaient de chasser au flambeau. Madame de Mirville souffrait beaucoup de se montrer à des inconnus, dans une robe attachée avec des chiffons, passés dans des trous faits avec un bâton. L'amoiur-propre ne perd jamais ses droits , même sur le cœur le plus fervent : il est une manière de placer une guimpe et d'onduler les plis d'un voile. Je représentai que ces inconnus seuls pouvaient nous servir de guides, et que, puisqu'on n'avait pas de quoi se changer, il fallait nécessairement
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paraître devant quelqu'un , dans l'état où on se trouvait; qu'il était plus convenable d'entrer de nuit à Chantilly, que de s'exposer le jour aux plaisanteries des voyageurs , et aux huées des enfans du village ; que d'ailleurs les ténèbres donnaient à notre situation une teinte romantique, qui ne manquerait pas d'intéresser les chasseurs , et, sans attendre la réponse de ma jolie petite amie, je fis retentir les alentours de ma voix rauque et cassée.
Je distinguai bientôt le galop de plusieurs chevaux qui poussaient de notre côté. Je reconnus un des valets de chambre de madame d'£rmeuil , qu'accompagnaient quelques gardes forestiers. Son camarade, également escorté, battait une autre partie de la foret. Je cherchai aussitôt les moyens de mettre madame de Mirville commodément à cheval. Je n'avais pas le temps de penser à nos compagnons de voyage et d'infortune; je n'avais pas trop à me louer de certains d'entre eux, et puis \e primo mihi^ quoi qu'on en dise, est le régulateur de tous les hommes.
Je vis avec plaisir qu'on avait eu l'attention de fixer un coussin sur la croupe du cheval que montait Baptiste. Une femme en croupe passe nécessairement le bras autour de son cavalier, et je me trouvais si bien de sentir celui de madame de Mirville ! Baptiste restait ferme sur ses étriers. Peut-être est-il paresseux comme un maître, ce qui n'est pas juste, mais assez naturel; peut-être
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désirait- it, se flattait -il d'être Theurcux écuyer de la séduisante Mirville : Baptiste a des sens comme un prince, et les a pour quelque chose. Quoi qu'il eh soit , je le priai de descendre. Il ne ipe fit pas répéter; mais It enleva madame de Mirvilie avec une vigueur, un air d'intérêt! il paraissait ne pouvoir se détacher d'elle, après l'avoir mise derrière moi. Peut-être encore ne fît-il, n'éprouva-t-il rien de tout cela; peut-être enfin étais -je déjà passionnément amoufeux, et un amoureux voit tout si singulièrement !
Nous suivîmes les gardes forestiers. Je suis naturellement silencieux-, et je le deviens bien davantage, quand quelque chose m*agite ou m'intéresse fortement. Il m'eût été impossible de dite à madame de Mirville de ces choses indifférentes , insignifiantes , qu'on écoute dans nos cercles brillans , parce qu'on ne peut laisser ses oreilles chez soi , et qu'il faut un intervalle du café à la bouillotte. Je ne voulais pas non plus exprimer ce que je sentais t je m'étais tracé un plan de conduite dont Je ôomptais bien ne pas m'écarter. Baptiste d'ailletirs marchait à coté de nous, et il n'était pas dans les convenances d'en faire mon confident.
Madame de Mirville, recueillie comme moi, interrompit tout à conp la douce rêverie dans laquelle j'étais plongée. « Mon ami, me dit-elle, en- « voyez donc quelqu'un après ce gros garçon qui te est cause de tout ce qui nous arrive. Madame « parle peut-être de M. du Reynel, répondit Bap-
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• tiste , devant qui j'avais déjà pfévti qu'il ne fal-
« lait dire que ce cçion voudrait imprimer. Oui ,
« oui 9 M. du Reynel , reprit ma jolie compagne.
« — Hé, madame, il est à Chantilly depuis huit
« heures du soir. — Comment, depuis huit heu*
« re& s m'écrtai-je ! et en voilà quatre que nous le
« cbercfaons , et que nous allons d'infortune en
a infortune. Comment est-il donc arrivé à Chan-
« tilly ? -^ Dans une bonne diaise de poste, qu'il
« a trouvée sur la grande route. — Vous verrez,
ff ma dière amie, qu'il aura profité de la voiture
« qui a fait fuir madame de Val port , que vous
« avez toutes suivie... — Malheureusement pour
« nous tous, -r^ Oh ,' il peut y avoir quelque ex,cep^
a tion. » £t je souriais en pensant au mouvement
communiqué à ma bourrée.
Eu effet, Baptiste nous conta que M. de Sou* langes avait passé chez madame d'Ermeuil; qu'il y avait su que quatre femmes chsurmantes cou-^ raient«en poste pour se faire planter des mais; qu'il s'était jeté dans sa chaise , et que pour nous joindre plus tôt , il avatt été à crever tous les chevaux; qu'il avait reconnu du Reynel, haletant sur le réveil dtt fossé; qiiUl l'avait pris sous les faïas, et fff«ait, à Taide de son postillon, juché dans sa voiture. Nous apprîmes enfin que du Reynel 9 inquiet de ne pas nous voir, avait mis sur pied tous les gardes qu'on avait trouvés à Chantilly , et que nos carrosses nous attendaient au carrefour... Je ne sais plus lequel.
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Lorsque nous amyàmes au lieu du rendez- vous, nous y trouvâmes nos camarades réunis, et dans quel plaisant équipage! Ces importans personnages, naguère rois avec le dernier soin, ressemblaient à des comédiens de campagne , ou à des échappés des Petites - Maisons. Nous débutâmes par nous rire mutuellement au nez. Madame de Mirville remarqua, avec sa candeur ordinaire, que madame de Valport avait traversé quelques taillis à reculons, expédient très-sage, car, disait-elle , si . les feuilles qu'on froisse tachent la robe , on n'expose , au moins , ni ses yeux , ni ses mains. Les éclats recommencèrent. Madame de Yalport seule garda son grand sérieux , et répondit sèchement à mon amie que, selon les apparences, elle s'était assise plusieurs fois; ce qui peut avoir des suites^ quand la nuit est humide et froide. <x Vous avez raison , répondit madame de Mirville , «je me suis assise trois fois. C'est fort honnête, tt répliqua Préval. — Et cela aura les suites qu'il <K plaira au ciel. Je n'en prévois pas de plus face cheuses qu'un rhume , et je suis résignée. J'au- « rais pu cependant mourir de peur , si je n'avais « eu avec moi l'homme le plus attentif et le plus a réservé que je connaisse. » On l'interrompit par de nouveaux éclats , soit qu'on ne crût pas à ma retenue, soit qu'on y crût trop. «Riez tant qu'il a vous plaira, reprit ma belle amie; je suis édifiée a de la conduite de monsieur ; je le proclame «mon ami, et, pour prix de sa sagesse, je lut
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« permets de m'embrasser. La proclamation était « inutile, dit Préval; mais un baiser n'est jamais « de trop. x> Je le pris, ce baiser, avec une volupté, une ivresse... qui, je le crois, furent à peu près partagées.
Nous montâmes enfin en voiture, et personne ne pensa à choisir sa place. La fatigue et le désir d'arriver excluent la cérémonie , et même l'esprit de galanterie. Mais l'amour? Oh, celui «là est toujours indépendant des circonstances, et il agit par instinct, quand il se conduit sans réflexion. Je me trouvai à coté de madame de Mirville , qui passa encore son bras sous le mien, pour se garantir , disait-elle , des cahots qui la tuaient , et , en dépit des cahots, elle s'endormit du doux sommeil de l'ianocence.
Je ne pouvais Ift voir; mais je la sentais près de moi, et son baiser, ce premier baiser, et sa présence m'occupaient uniquement. Mais comme notre imagination se porte partout , se lie à tout par des transitions subites, inattendues, bizarres, sur lesquelles notre volonté ne peut rien, aux douces émotions causées par le souvenir de ce baiser, succéda tout à coup celui des répliques de Préval. Je pensai à ma conduite dans la foret, où l'isolement, les ténèbres, la frayeur d'une femme charmante... Je fus tenté de. me prendre pour un sot , et de me reprocher ma sottise. Par queUe singularité craignons-nous plus de paraître ridicules 'que de passer pour vicieux? Ma foi, me
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dis-je , îe me mets au-dessus^ des plaisanteries des gens superficiels; je me suis conduit en homme d'honneur, et je m'en applaudis.
Nous voilà à Chantilly, et c'est à qui ne des« cendra pas de sa voiture. On regrettait d'avoir oublié le paquet de nuit, lorsqu'on était habillé de manière il fixer les regards ; maintenant on est en guenille, et toutes les croisées de l^uberge sont éclairées d'une manière efirayante. Angélique et Loui^on sont aux portières; elles engagent ces dames à descendre; elles leur promettent de leur bâtir , en un tour de main , des manteaux de lit et des jupes avec des napper -et des serviettes : l'envie de souper parlait aussi haut qu'Angélique et Louison. On était ébranlé , on allait se lever^ quand Louison ajouta que les avenues étaient libres ; qu'il y avait , à la vérité , un régiment de hussards à Chantilly; que messieurs les officiers mangeaient à. cette auberge, mais qu'ils étaient à table, et qu'ainsi ils ne verraient rien. «Des of- 4 ficiers de hussards , madame ia comtesse ! Des ff officiers de hussbrds, ma chère amie ! Des offi- « ciers de hussards , madame d' Alival ! » £t on se renfonçait dans les voitures , et on eût voulu s'ensevelir dans les entrailles de ia terre. Ou s'est qiielquefois désespéré poor des choses moins importantes.
Deux voitures à quatre chevaux sont tm événement à Chantilly , et partout où il y a des curieux, des oisifs, des badauds. Les officiers de
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hussards étaient aux fenêtres, et attendaient ceux qui arrivaient ; ennuyés de ne voir descendi^^ personne, ils formèrent des conjectures. «Ce sont c probablement, dit Fun, les maîtresses des deux « jolies chambrières ; allons leur, offrir la main , c dit Tautre. » A ces mots , un cri général partit des deux voitures , et , pour ajouter à Tefiroi de nos dames, un gros coquin de cuisinier, pl^gité sur le seuil de la porte , qe cessait de répéter : «Allons donc, mesdames, allons donc. Quel ena fantillage ! n'avez-vous jamais vu d'officiers de c hussards ? »
Je m'élançai pour châtier Tinsolent discoureur. Madame de Mirville , qui n'avait pas crié , qui n'avait même pas fait d'observations , kne i^etint fortement, et commença à me parler raison. Je voulus lui échapper ; elle m'ordonna de rester. Je réfléchis qu'une femme décente ne donne pas d'ordres à un homme qui lui est indifférent, et j'eus le bon esprit de me faire un mérite de ma docilité. Après tout , pensai-je , quel honneiu* me reviendra-t-il de battre un cuisinier ? a Donneza moi votre habit^ me dit-elle. Je crois que ces <c officiers ont vu bien d'autres choses à la guerre ; '« mais il faut être modeste autant qu'on le peut. » Je quittai mon frac, et je lui aidai à le passer : il lui allait comme si on eût pris sa mesure sur une guérite.
Au-dessus de toutes les petitesses, elle accepta poliment la main d'un de ces messieurs , et des-
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cendit la première. Je la suivis en gilet, en culotte et en bas déchirés. On allait rire; j'allais me fâcher. «Messieurs, dit mon amie, l'aigreur naît <c facilement entre hommes qui ne se connaissent « pas , et il règne toujours une certaine décence ce entre personnes de sexe différent , qui ont reçu a de l'éducation : permettez donc que je sois l'oa mteur de la triste caravane qui n'ose paraître « devant vous. » Elle raconta ce qu'elle savait de nos aventures de nuit avec les grâces naïves qui ne la quittaient jamais. Sa jeunesse, sa figure, son organe enchanteur, produisirent leur effet ordinaire. Ces messieurs lui prodiguèrent les égards et les offres de service.
Nos autres dames, encouragées par l'exemple, descendirent enfin , couvertes chacune d'un habit d'homme. Mesdames d'Âlival et de Valport cédèrent à la petite vanité de parler aussi : elles n'ei)rent que de l'esprit; elles obtinrent quelques sourires ; madame de Mirville entraînait.
Croiriez-vous que je trouvai encore sur la porte l'impertinent cuisinier , les deux mains appuyées sur ses genoux , et riant de manière à ne pouvoir articuler un mot ? Oh ! je ne [me possédai plus , et j'allais lui appliquer le plus vigoureux soufflet , quand je reconnus... devinez qui?
Du Reynel, m'écriai-je, en bonnet de coton, en tablier , le couteau à g^ue au côté ! Que diable signifie ce travestissement? Il riait de nous voir travestis nous-mêmes ; nous rîmes tous en le re-
gardant; nos officiers rirent aussi, sans trop savoir de quoi ; mais le rire se communique comme le bâillement. Quelle est la raison p}iysique cle cela? ^ ' .
« Mesdames et messieurs , bous dit du Reynel , « quand il put recouvrer la parole , je suis arriyé . « ici long-temps avant votlS , et en vous attendant , « je npe suis occupé de l'affaire essentielle. — ^ De c laquelle donc ? — Hé » parbleu , du souper. Tai « fait l'inspection' de toutes les casseroles et de ff leur contenu. J'ai essayé de toutes les sapées, et « on ne serait pas aussi souvent trompé , si on pou» m vait essayer de même sa femme et ses amis. Al- «rions, allons.^ interrompit madame de Mirville, a il ne s'agit pas de femmes , mais de souper. Quel « a été le résultat de vos essais ? -^ Tai ti^ouvé « tout détestable. Mais vous ne cessez pas, s'écria « un petit homme à l'air refrogné. Finissez , mon- « sieur , finissez , de grâce ; on ne perd pas ainsi « de réputation un homme à talent. -— Venez , « monsieur l'homme à talent, venez goûter ma.gi- « befdtte, ma perdrix aux choux, mon fricandeau , CE mon macaroni, et hurailiez-vous , sujperbe, — « Amour-propre d'aufeur , monsieur. Si mes sautes a vous ont dépkiy elles n'en ont point paru moins abonnes à' ces messieurs, qui doivent être tout « aussi difficiles que vous. » Il n'était 'pas Inaladroit deHTaire intervenir vingt officiers, cjont^l'appro- * bation eût fermé la bouche à du ïleynel. La chose; ne tourna pas tout-à-fait ainsi. <c Ma foi, répondit
xr. ' i
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*ttuii capitaine, aous n'avons pas été émerveiliés <« de ce que vous nous av«e servi ; mais quelques 9 grains de poivre de plus ou de moins importent « peu 9 qqand on a quitté la table^ Monsieur /re- « prit du Reynel , je suis bien aise que vous ayez , « soupe : on ne dira pas que l'appétit vous abuse « si}r mes écarts d'assaisonnement. Faités-moi le « plaisir de passer dans la chambre où te couvert « est mi^; je vais vous faire servir, et vous pro- « noncerez. »
Un officier de hussards ne se bit pas ^ prier poiir assister au souper de quatre jolies femmes, et les militaires se suivent comme les moutons et les grues.. Ces messieurs , se tenant tous par-^e»* sous le bms , entrèrent sans façon chez .nous^ et formèrent le cordon autour de la table. Comment ces dames les auraien(^lles priés de se retirer, elles qui avaient déjà des hommes aussi clairvoyans que des hussards, et, en pareille circonstance , le nombre ne fait rien à TafTaire. * -