‹ Œuvres complètes de Pigault LebrunChapitre 8 sur 34 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

La sauce piquante»,

Je n'avais pas de prétexte pour donner de l'argent au concierge ; je ne voulais pas avoir l'air de payer son sourire, ni des services qu'il ne m'avait pas encore rendus. Je sentais cependant qu'un louis ou deux lui feraient grand plaisir , et que je me, trouverais très-bien de les avoir don* nés. Je ne savais comment m'y prendre, lorsqu'une petite fille de sept à huit ans, assez mal bâtie, assez laide, assez maussade, concilia mes scrupules et le goût dominant du papa. Elle vint ^e regarder d'un air béte, et elle me donna un

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coup de houssine sur les jambes, a Oh , raimable <c enfant, m'écriai-je, quelle est espiègle ! que cda « annonce d'esprit ! Motisieur , voilà une petite a demoiselle qui vous fera honneur un jour. Per^ «mettez -moi de lui offrir de quoi acheter une «beUe poupée. » Oh, dès ce moment, il ny eut plus de bornes à la considération , aux égards , aux soins , aux prévenances. « Où sont - ils donc (T tous ? Comment , ils ne savent pas encore qu'il «vient d'arriver un bon monsieur qui s'écorche a les fesses , et qui donne des poupées aux petites «filles! Va donc, Javotte^ va donc chercher ta « mère , la fille de basse-cour, les jardtniefs. M on- « sieur , un doigt de vin vous ferait peut - être « plaisir. — Oui , monsieur, grand plaisir. — Mais « comment vous laisser seul âous ce péristyle ? — « Oh, je ne m'y trouve pas mal — Mais le respect « que je dois à monsieur... — J'ai plus besoin de « restaurans que de respects. — Ah, j'entends. Si «j'osais offrir à monsieur... — Quoi? — Un bon « morceau de pâté froid. — Osez , monsieur, osez. « — Vous me permettrez donc de vous quitter un « moment ? — Je vous en prie. »

Et voilà la grosse concierge, que l'aspect d'un couple de louis a rendue l^ère , qui accourt , et fait résonner le pavé sous ses jambes volumineuses. La voilà grondant , excitant sa fille de basse-^ cour et autres, qui n'ayant rien reçu, n'ont pas de motif de courir comme elle. En un instant, je suis etitouré, fatigué, excédé de complaisances.

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de politesses qui ne menaient k rien. « Le vin , le a pâté, leur criai -je. Me voilà > me voilà, dit le « concierge , qui n'avait pas voulu me servir , sans «t avoir pris sa belle perruque, celle qu'il mettait 9 pour dianter le dimanche au liitrin« — Cornac ment , monsieur La Roche , monsieur se rafraî- «chirait sous ce péristyle! quelle idée aurait -il « de nous ? Javotte , va me chercher les clés , que « je couvre le meilleur lit , le lit de madame la « comtesse. — Un moment , madame La Roche , « madame la comtesse me suit. — Elle arrive , « monsieur ! — Avec cinq ou six personnes. -^ « Ah, que n'est-elle arrivée hier! avec quel plaisir «nos paysans lui auraient planté des mais! — « ^e a décidé que cette année le premier mai « serait le deux. -^ Comme c'est ingénieux I — « Ainsi vous lui planterez ce soir tout ce que vous a voudrez; pour moi, je ne planterai rien. Hé, « voyons donc ce vin , ce pâté. — • Mais , monsieur, c permettez qu'on vous mette chez vous. -^ Je •I veux boire et manger id , à l'instant. — Allons , « monsieur La Roche , servez , servez donc^ Moi , «je vais loger monsieur... Ah!... permettez que cr je vous... que je vous fasse une question... Je «vous demande pardon, monsieur, mais je vous a prie de me dire si vous êtes titré. -^ Hé , laissez- « moi manger. — C'est qu'il y a ici , comme dans « toutes les grandes maisons , une étiquette dont « je ne peux m'écarter. Monsieur est-il qualifié ? « — Non. — Monsieur a sans doute une charge à

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« la cour ? — Non. — Monsieur est au service , « peut-être? — Non, non. — Monsieur est au « moins attaché à quelque cour souveraine ? — »Non, non, non, de par tous les diables, non. « — N'importe , monsieur a les manières d'un «( prince , et il sera bien couché. »

J'étais toujours sur mon lit de sangle. Tavais sous le nez ma bouteille et mon pâté, que 'je travaillais sans relâche : de tous les cuisiniers, le meilleur est un bon appétit. Mais comme il y a un terme au plaisir, comme à la peine, je m'arrêtai, et je permis à Monsieur La Roche de me faire porter chez moi. On m'enlève de nouveau; on monte , on monte , je crus qu'on ne cesserait pas de monter. On m'installe enfin sous les combles, dans une petite chambre, assez mesquinement meublée; mais dont le lit paraissait arrangé par la bienveillance même. Monsieur La Roche, en dépit de ma qualité de roturier, ne dédaigna pas de me servir de valet de chambre. Il fallut bien le laisser faire, quoiqu'il n'en finit pas, puisque je ne pouvais m'aider moi-même. Je me trouvai enfin dans un lit excellent , et je priai qu'on me laissât digérer en paix.

Digérer en paix ! Hé , ne faut-il pas que je sois alternativement tourmenté de toutes les manières? A peine monsieur et madame La Roche venaient de sortir, qu'ils rentreront avec un homme d'assez piètre mine, qui, dans les intervalles de cinq à six révérences, débuta par m'apprendre qu'il était

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le médecin, le chirurgien et l'apothicaire du lieu, «f Je vous en fais mon compliment, monsieur, « mais je n'ai besoin de personne. — Pardonnez- « moi, monsieur, et il est de mon devoir de vous a rendre des soins»^ — Je n'en veux pas, — D'après « les renseignemens que j'ai recueillis , vous êtes « atteint d'une attaque de paralysie , à moins cece pendant que ce ne soit d'une sciatique. -^ Ni «l'une, ni l'autre, monsieur. Je suis atteint de «c deux écorchures au derrière , grandes chacune a comme la forme de votre chapeau, — Par con* « séquent, douleur dans tous les membres. -— Oui, « monsieur. — Insupportable dans la clavicule. — « Et même dans les épaules. — Il doit en résulter «im mouvement fébrile. — Non, monsiieur. — « Vous vous trompez , monsieur. Vous avez la a fièvre. — Je vous dis, ventrebleu... — Permettez a que je vous tâte le pouls. — Hé , allez vous «Élire... — Oh, oh, la fièvre doit être violente; « il y a déjà transport au cerveau. Monsieur La « Roche , il serait prudent de prendre des précau- « tions. -^ Oh , les malheureux vont me lier. — «.Oui, monsieur, pour votre plus grand bien. — « Il faut en finir : preçez mon pouls, prenez mon... « prenez tout ce que vous voudrez. — ^ Le pouk «n'indique rien d'alarmant; -r-r Je vous le disais « bien. — Mais les blessures sont considérables , « et il y a inflammation. Monsieur a les fesses « rouges , comme les joues de madame La Roche. « U y aura accès de fièvre cette nuit. — He biei» ,

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<c je bûîni de l'eaii. — Des Gru(dité&! Nou, mon- (c sieur. Vous boirez une infusion de chiendeBl et ce de bourrache. Ce remède a la double vertu de <K rafraîchir et. de pousser à la peau. — ^ A^ezrvous <{ fini ? — Je n'ai pascommenc^.— r ^Aii, mon Dieu! « — Bafêonnons mainteoant sur la manière de « traiter vos blessures. l'ai deux moyens curatifs. or Le premier est par le câraiL Abis les corpa graîs» «âeux cavent quelquefois, et agissent toujours « lentement — Passons au seoomL — C'est tout a simplement la sauœ piquante, qui demain, vous (€ aura remis sur vos pieds. «Vous Voyez , num- (c sieur, comme j'exerce mon ministère en homme ce désintéressé. — Appliquez donc votre sauce pi* « quante.

«Aie, aïe!... Je n'y tiens pas... C'est un sup- « plice épouvantable... Quel remède infernal m'a* ce vez-vous mis là ? — C'est un remède de bonne <c femme, un remède tout*à-fait innocent^ du vi« « uaigre , du sel et du poivre. — Que le diable te a confonde , empirique e£fironté ! — Comment , ^ des injures!... Comment, vous arrachez les comte presses! Madame La Roche, prêtez «nous vos «jarretières. Allons, ferme, monsieur La Roche, «saisissons chacun une main, passons le noeud <f coulant.... Ah, ah, ah, j'en ai vu bien d'autres, cf et je vous guérirai malgré vonis. »

La crainte d'une seconde application du remède de bonne femme rend quelque souplesse à mes membres engourdis. Je dégage mes mains-,

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j% me lèise, je saute sur le bidai de madame La Roche j je tombe sus le condense et sm* le docteur* he docteur tombe, le nez devant, da^ la aaace piquante , et sent aux jeux la douleur qu'il m'a fait éprouver plus bas; le concierge tombe sur la croisée, sa tête passe à travers un carreau, il aetttUade la figure; le sang Taveugle, il n'y voit pas i^us que le docteur. Tous deux, courant, trépignant par la chambre, se rencontrent, se heurtent estomac contre estomac » et tombent sur le derrière, à quatre pas l'un de l'autre. Madame La Hpdie s'empresse de relever son mari , et moi de sortir de cette chambre maudite. Ma oulotte sous un bras, les draps de mon lit sous l'autre, et mon balai à la main , je traverse le champ de bataille ; je sors , je ferme la porte à double tour ; je laisse mes champions s'arranger comme ils le voudront, j'entre dans une autre chambre, je m'y enferme , je fais le lit tant bien que mal , je me mets dedans , et je ferme les yeux en attendant le sommeil.

Je sentais son baume bienfaisant couler dans mon corps brisé , lorsque deux , dix , vingt , trente coups de fusil me rappelèrent à moi-même , et à mes souffrances. J'imaginai qu'on m'avait dépeint aux paysans comme un enragé dont 11 Ëillait absolument se rendre maitre, et qu'on cherchait à m'e£frayer en d^loyant un appareil militaire. Déjà je croyais entendre un ou deux charpentiers , protégés par l'infanterie villageoise , mettre

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la hache dans ma porte. Je me voyais lié, garrotté, sans défense. Je sentais par anticipation l'ei^t de la sauce diabolique. Le docteur, sourd à mes cris, insensible k ma douleur, riait d'un rire méchant, comme Satan, quand il a le bonheur de damner une ame. Ces idées me montèrent la tète de nouveau, et, appuyé sur mon balai, je fus ouvrir ma croisée , et voir si je ne pourrais pas battre en retraite , à la manière des chats. On ne pensait pas plus à moi qu'au (^ramd-Mogol. Je vis dans la cour les voitures de nos dames, les petites filles qui leur présentaient des bouquets, et le% jeunes gens qui brûlaient leur poudre pour leur faire honneur. «Ah, dis-je, avec un soupir a d'allégement, me voilà sauvé. »

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