‹ Œuvres complètes de Pigault LebrunChapitre 9 sur 34 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Irrésolutions^ connais ^ faiblesse.

« Où est - il ? » est le premier mot qui firappa mon oreille, a Qui? La Roche? » répondit la comtesse d'Ermeuil. « — Hé, non. Mon ami. — Rapr «tiste, appelez La Roche. Il est bien extrabrdi- «cnaire qu'il ne soit pas à la tête de ces bons « villageois. — Laissons La Roche , madame la « comtesse , et occupons-nous de ce malheureux, a qui ne peut se soutenir. — Mais , ma chère amie, ff La Rodie seul peut nous en donner des nou* « velles. — Allons , Raptiste , cherchez donc La

UNE MAGÉDOIKE. 91

tf Roche , et ne perdez pas un moment. » Je m'empresse , je m'élance vers ma porte. Je ne trouve plus la clé, que, dans le trouble inséparable d*une retraite précipitée , j'ai jetée je ne sais où. La Roche , sa femme et le docteur eni^geaient de ne s'être pas trouvés à l'arrivée de madame. La Roche était en possession de lui présenter la main à sa descente de voiture , et le docteur lui adressait un assez plat compliment , qui lui valait un dtner pour le lendemain. Ils frappaient, ils criaient^ ils appelaient. Baptiste, guidé par ces vociférations, monte , ouvre la porte, et recule à l'aspect du docteur , qui lui présente des yeux , rouges comme des écrevisses , et gros comme le poing. Il reste stupéfait , en voyant La Roche balafré dans tous les sens, et sa chère épouse les mains ensanglantées. Il se remit un peu, lorsqu'il se fut assuré que ces messieurs étaient sans armes , et il tira bravement son couteau de chasse , afin de pouvoir parler et entendre, en toute sécurité.

n apprit qu'un fou , un forcené , un diable avait causé tout ce désordre , et s'était enfui à la cave ou sur lés toits. Il était indubitable <f^'il s'était échappé de Charenton, où il ËtUait se hâter de le reconduire , si pourtant on pouvait se saisir de lui , ce qui paraissait très-difficile , car il frappait cctaune un sourd , et il était fort comme Samson , quoiqu'il eût les cheveux à la Tiius.

Baptiste , qui ne comprend rien à ce galima-

-9^ vus MkCiDOtVE.

tias « va reodne k 4a mailvesie ies oonles qu'on lui a feits. On 1^ presse ée questions ^ auxquelles iji Jui ost impossîbte de répondre^ Sophie et ma* dame d'Ermeuîl, impatientes et impatientées:, montent et furètent partout , chacune de leur coté. Fanchetle courait en avant* Une femme de cambre attentive vole , pour épavgnto Quelques pas ^ sa maJLtresae : tel étsût le prétexte du mo«* meiiit, que J'appréoiais k sa juste valeur. Elle ^ou* vrait toutes les chamlwes; elle allait, elle revenait, telle m'appelait. Je ne répondais point : je ne vour lais pas que Fanchtf te pût m'admsser cpiâtre mots ren particulier.

]Madame La Roche et ses deux ehevdiers aU" raient été désespérés de parsotre dans fétat oà je les avais mis. Ils avaient pris vn escalier déirobét ^t étaient descendus à la' eondergperie. Mar danie J^ Roche lavait son sein et ses véteniem ensanglantés. Une terrine d'ean fraîche et Pépong^ de Técurie servaient alternativement' aux deux blessés à calmer l'inflammation des parties msr lades*

Fanchette entre dans <;ette chambre, théâtre de m# fa^iUans exploits» Les meubles sont ren^ vev^és;le carreau est marqué de sang; la perruque des dimanches de La Aochç est tsmbée dans la sauce piquante et a été foulée aux pieds ; le fourreau du couteau de chasse de Baptiste «'est détaché au moment où il a tiré ranme toujours vierge... Fanchette s écrie qu'on m'a assassiné. Elle montre

UNS MACi^OIlfE. 9?

iDonsaDg^ la gaine dti couteau dont on s'est servi, la perruque d'un des assassins, que je lui ai arracbée en me défendant, et Taimable fille fond en larmes^ .

Je les entends ces sanglots, ils vont jusqu'à mon cœur , ils le froissent. Je tremble que Fer-reur de Fanchette se propage , et soit fatale à deux personnes à la fois. J'ouvre ma porte, à peu près comme Alexande dénoua le nœud gordien. A coups redoublés du mahche démon balai je &is sauter le panneau d'en'- bas; je me traîne, je me pré* sente ;- Sophie se précipite dans mes bras. A cet aspect , Fanchette s'évanouit.

% Tous ceux qui s'intéressent à vous me sont « chers f me dît madame de Mirville. Cette fille a a le cœur excellent. » Elle me quitte , elle soulève la tête de oelle... elle lui fait respirer des sels, elle la rappelle à la vie. Je vo» ses yeux se rou-^ vrir 9 ses regards errer autour d'elle , me chercher, et le sourire reparaître sur ses lèvres quand elle m'a retrouvé.

Oh , qu'il est doux d'être aimé ainsi ! ... Me voilà immobile, muet ^ entre deux femmes... avec quelle vivacité j'eusse exprimé ma reconnaissance à Fàn^chette ) si ^Ile eût pu se contenter d'un sentiment si firoid! mais- pourquoi tous ces ménagemenspour . Fanchette! Est-elle plus sensible que madame de Mirville? Madame de Mirville est ptus calme, parce qu'elle jouit de la plénitude du bonheur auquel diè àspijre; mais elle aime autant qu'il est possi-

94 WK HACiBOIlTE.

ble d'aimer. Cependant Fanckette, qui soufiBre, qui soufifre par moi, n'a-t-elle pas droit k des consolations? Je lui en dois, je ne peux me le dissimuler, et je suis perdu , si je lui parle... Non, je ne lui parlerai pas , et qu'aurais-je à me reprocher? ai -je cherché à lui inspirer de l'amour? suis -je coupable de sa faiblesse?... Sophie, tou^ jours Sophie! je suis , je veux être tout à elle... insensé ! sais'^tu bien même ce que tu veux !

La Roche, sa femme et le docteur parurent enfin. Ici on commença à s'expliquer, à s'entendre, et ce qui semblait , un instant avant , pouvoir fournir un nouvel article à l'auteur des Causes célèbres, ne fut plus qu'un incident» comique pour l'auditoire , fâcheux pour le médecin et La Roche, et assez désagréable pour moi.

Ces deux pauvres diables s'attendaient à inspi-» rer au mcHns de la pitié. Ils furent tancés pour m'avoir logé dans les combles. Ils objectèrent en vain que tout autre eût pu se méprendre , comme eux , à ma culotte de peau , à ma veste de nankin, et que mes réponses évasives aux questions de madame La Roche ne prévenaient pas en ma faveur. Leurs procédés furent blâmés avec aigreur^ Seul je soutins qu'ils n'avaient pas tott ; qu'il faut bien juger un inconnu d'après son extérieur» et que tel cependant, qui est couvert d'argent ou d'or, pourrait bien n'être pas déplacé dans les combles.

Je fus conduit à un appartement complet. Là,

UVE MACÉDOINE. gS

passé , par M. Baptiste , dans du linge blanc et dans une belle robe de chambre, qui probablement avait appartenu au général d'£rmeuil, placé, un peu de côté , sur des coussins 4'édredon , je reçus la visite, les complimens de condoléance, et les traits plaisans de nos compagnons de voyage ; du Beynel ne me fit qu'une question : « Ce malci là ôte-t-il l'appétit? — Je crois au contraire « qu'il en donne. — Vous entendez , madame la a comtesse. — Et je comprends , mon cher du « Rejnel. Descendez à l'office , et Élites les dis- « positions du dîner. »

Il trouvait des jambes, quand il s'agissait de cuisme. Il partit comme un trait. Madame d'Ër-* meuil proposa k mon amie d'aller prendre l'air dans le parc. Sophie répondit qu'elle avait besoin de repos. Soulanges offiit son bras , cela était tout simple; il fut accepté, ce qui était tout simple encore.

Me voilà seul avec la plus aimante , la plus aimée des femmes. Elle tire un fauteuil près de l'ottomane sur laquelle je repose. Elle s'assied ; elle me regarde d'un air si touchant ^ si doux , si expressif!... C'est l'innocence qui caresse la rose, et qui ne soupçonne pas l'épine.

La rose! ha. comparaison n'annonce-t-^elle pas de la fatuité ?... Hé , la robe de chambre du général ne me va pas mal ; un peu de haie a corrigé ce que le teint a d'efiëminé ; ma pose n'est pas

96 UVB MACEDOINE.

sans grace^ et une glace qui est là, vis-^à^vîs de moi 9 me dit que je suis fort bien.

Nous ne nous verMiis plus qu'en public 9 arait dit madame de Mirville , lorsqu'on nous tira tous deux de notre calèche brisée. Mais alors j'étais encore agile, agissant. Je ne peux maintenait pomuer aucun de mes membres, ce qui est très'« malheureux pour moi , et très-rassuraht pour elle. Heine de confiance, elle me fait lire dans son cœurv et je lui ouvre le mien... à quelque petite chose exceptée. Cette petite ehose-*là , je l'oublie auprès d'elle. Tout entier au plaisir de la regm** dJMT, de L'entûidre, de Im répondre, je lui parie cette langue douce, naïve, brûlante, qu'on n'apprend pas , que l'amour inspire , et qui a tant de puissance sur celle qui nous aime. Penchée sur moi , rouge de tendresse et de pudeur , elle ap* proche sa bouche de la mienne ; elle semble craindre de perdre un mot , une inflexion. Oh , combien elle est beUe , séduisante , voluptueuse même 1 GomUen ses caresses innoemles ajoutent à moir délire , à mon ivresse ! avec quel feu je peins ce que je sens si bien!... Faudra* t*il toujours se borner à peindre !

Je comptais au moins être heureux à la. ma<* nîère de madame de Mirville, pendant quelques heures encore. Mais rien va-t-il jamais au gré dé mes désirs?. La porte s'ouvre; elle se lève préci* pttamment, court à la cheminée cfaerchw... ce

uns MACÉDOINE. 97

qu'elle sait bien n'y avoir pas mis. Elle ouvre une croisée; elle chante d'une voix tremblotante; elle joue avec ses cheveux, d'une main mal assurée. Elle ne sait où elle en est... ni moi non phis. Qui croyez-vous qui vienne d'entrer?... Hé, parbleu, c'est mademoiselle Fanchette.

Avant de sortir, madame la comtesse lui a indiqué une armoire de garde-robe. Fanchette s'entend à arranger une robe, à peu près comme moi. N'importe , elle a pris dans cette armoire ce qui lui est tombé sous la main. Elle vient demander des conseils à madame de Mirville ; elle s'assied , sans qu'on le lui permette ; elle s'assied près de la femme charmante, plus près encore de l'ottomane. Quelle est donc cette fureur de m'obséder ainsi!... Je la battrais , si je suivais mon premier mouvement... T.u la battrais, ingrat! elle t'aime aussi cette Fanchette... et elle est si jolie!

Me voilà embarrassé , muet pour la seconde fois. Parler amour k Sophie , c'est affliger Fanchette^ et que pensera Sophie , si le silence succède à ces épanchemens si vifs, si variés, si entraônans? elle pensera... elle pensera que je sacrifie aux convenances , et elle m'en estimera davantage.

Fripon , tu capitules sans cesse avec ta conscience , avec ton cœur ! Mais dites - moi donc , monsieur le rigoriste , ce que je dois faire , ce que vous feriez à ma t>lace.

Mais ne peut - on parler qu'amour dans ce

xr. 7

98 DITE MACÉDOMTE.

monde ? La petite fille qui redoute Fœil vigilant de sa mère; la jeune femme y qui soupçonne qu'il peut exister quelque diose de mieux qu'un vieux mari qui l'obsède, et qui épie jusqu'à sa pensée, noBt- elles pas Vespnt du moment? n'apprennent-elles pas à parler, avec facilité et même avec grâce , de choses tout-à-&it indifférentes? Seras-tu moins rusé, et moins adroit qu'elles? N'y a-t-il pas des spectacles à Paris et des présentations à la coiiF ; des charades dans les journaux , une mode nouvelle ? £t puis la pUûe , et puis le beau temps. .. Dissimuler! Oh, que c'est vilain!... Mais peut-on toujours dire tout ce qu'on pense, avouer tout ce qu'on fait ? Que celui-là me jette la première pierre ^ qui n'a jamais menti aux autres, ni à lui-même*

S'autoriser de l'exemple d'autrui ! Quel aveuglement , ou quelle immoralité ! C'est pourtant ainsi quon devient faible, vicieux ensuite, criminel peut-être*.. Ah, mon Dieu, mon Dieu!... Ma foi, puisqu'il faut dissimuler un moment , je veux qu'au moins ma dissimulation soit utile : je vais faire un discours sur nos devoirs publics et privés. Il me servira à moi et aux autres. Je n'ai jamais improvisé : qu'importe ? Sophie et Fanchette me trouveront plus éloquent que Bourdaloue. La première se croira au sermon , où elle dort comme tant d'autres; la seconde saisira les applications que je ne manquerai pas de lui adresser. Je commence.

Je commençai en effet, et je disais de Irèsbonnes choses , dans an style assez décousu , lorsque la cloche de l'église réveilla ma belle amie, qui avait commencé par admirer, et qui s'était assoupie par la force de l'habitude. Elle étendit les bras , se frotta les yeux , s'approcha de mon oreille et me dit : « Je vais demander par- « don à Dieu des folies que nous avons dites et « (sites. — Quoi , enveloppée dans les draps de <r l'auberge de Chantilly ? — Je vais prendre une « robe de madame d'Ermeuil. — Elle vous ira « comme un sac. — Pardonnez - moi , monsieur , « reprend Fanchette qui n'a pas perdu un mot , « je crois que celle • ci conviendra. — Fanchette , a passez avec moi dans ce cabinet. »

Au moins elles s'en vont toutes les deux; je puis respirer un moment... oui, un moment; vous verrez que Fanchette reviendra... si elle revient, je me lâche sérieusement.

Hé bien, la voilà qui rentre!... Ah, Sophie est avec elle. « Fanchette , demandez à La Roche une « Journée du Chrétien et un carreau. — J'y cours, a madame. — Ma bonne amie ? — Mon ange ? — » Fanchette vous suivra avec le livre et le coussin. • — Ce n'est pas l'usage, mon ami. Baptiste... — « Non , Fanchette. J'ai besoin de repos, et je re- « poserai pendant que vous appellerez sur nous « les bénédictions célestes. — Fanchette, soit.

a Partons,. ma petite , le second coup est sonné, a — .Madame veut que je l'accompagne! hé, qui

lOO UNE MAGÉDOIKE.

a aura soin de monsieur? — Mon ami, elle a rai- <c son. — Mademoiselle , je n*ai besoin de rien. — «Et cette robe, que madame a eu la bonté de « bâtir, qui la finira? — Mon ami, elle a raison. a — Oh , qu'importe à notre comtesse que votre a robe soit prête un peu plus tôt , ou un peu plus ce tard ? -r- Mon ami , la comtesse est très - vive ; « elle veut être servie à la minute , et Fauchette « a besoin de se mettre bien dans son esprit. Ma « petite, appelez Baptiste. — Au moins, mademoi- « selle Fanchette irs( finir ailleurs la robe qu'elle <c a commencée , et... » Fanchette est déjà bien loin, et ne m'a peut-êjtre pas entendu.

Sophie est sortie , elle a tiré ma porte après elle; me voilà seul, absolument seul... Oh, oui, Fanchette m'a entendu, puisqu'elle ne revient pas. Elle est piquée, sans doute... Tant mieux , j'en suis bien aise. Pourquoi m'aime -t- elle sans mon aveu , malgré moi?... Hé suis-je maître de la regarder sans émotion , sans un frémissement... Et puis est-ce un si grand malheur d'être aimé d'une jolie fille?... Elle ne vient pas! elle est pourtant la maîtresse de rentrer : son ouvrage , qui reste là, est un motif... Âh, Fanchette pense comme moi. Elle combat une inchnation qui ne peut lui causer que des chagrins. Elle fait bien , Fanchette. Elle devient raisonnable , et je lui en sais très-bon gré.

Je crois que je terminai cette espèce de monologue avec le ton du dépit. Certain mouvement

UNE MACK0OINE. lOl

d'impatience... Quelle injustice! En vouloir à quelqu'un qui £ait ce que nous désirons, ce qu'au moins nous paraissons désirer! oh, mon pauvre cœur, mon pauvre cœiu:! Je me tournai du côté de la cloison ^ et je cherchai à m'endormir. Dormir! le moment était bien choisi.

J'entends marcher derrière moi, bien lentement , bien doucement , on touche à peine le parquet... Mais on n'a pas ouvert ma porte. Par où est-elle entrée? Il y a sans doute un escalier qui donne dans le cabinet où elle a habillé madame de Mirville... De quoi m'occupe -je là? je conserverai ma position; j'aurai l'air de reposer ; elle craindra de me réveiller, et quand on ne se voit pas, qu'on ne se parle pas, il me semble qu'il n'y a aucun danger.

Oh, oui, c'est elle! J'ai surpris un , deux soupirs qu'elle voulait arrêter. Pauvre petite!... Ah, mon Dieu , l'exclamation m'est échappée ; je l'ai prononcée à haute voix; elle l'a entendue, appréciée. Elle croit probablement qu'un songe m'occupe d'elle. Elle a saisi ma main ; elle l'a couverte de baisers. N'importe , je suis immobile , je fais toujours semblant de dormir. Oh, que cela est beau !

Je portais au doigt un simple anneau. « Si je l'a- « vais, disait-elle à demi-voix, je le garderais toute « ma vie. » Elle caressait l'anneau ; elle le baisait, elle le baisait encore. Je retirai ma main de façon à le laisser dans la sienne. Je ne saurais me re-

procher cela. Qu'est-ce qu'un anneau? Il n'a de valeur que par le pm qu'on y attache. Moi, je n'y en mettais aucun.

« Oh! comme il me va, disait -elle! Mais je ne « peux le garder. S'il me l'avait offert , il serait a pour moi d'un prix inestimable. Mais le déro- « ber pendant son sommeil! Non, non, cela ne se « fait pas. Quittons -le, et qu'à son réveil il ne « soupçonne pas qu'il a brillé un moment au doigt a de Fanchette. »

Elle s'indtine pour reprendre cette main , que j'ai portée contre la cloison : l'anneau est donné , je ne veux pas le reprendre. Elle le pose en soupirant près de cette main , que je m'obstîue à tenir fermée. Elle se relève , et ses lèvres effleurent mon front. Je ro'opiniâtre à vouloir dormir. Elle me croit enseveli dans un profond sommeil. Sa bouche , errante , vagabonde , se fixe sur la mienne. « Jamais , dit-elle , il ne recevra de baisers donnés « avec autant d'amour. »

Elle s'enhardissait; les baisers se succédaient avec rapidité. Les vives émotions que je venais d'éprouver auprès de Sophie, se reproduisaient avec une force inexprimable. Des caresses de feu ajoutaient sans relâche au trouble, au délire que déjà il n'était plus en mon pouvoir de maîtriser. Le moyen de feindre plus long-ta:nps de dormir ! un ange l'eût essayé, peut-être : il ne me restait pas iriéme la volonté de combattre. Je me tourne vers elle; j'enlace soli corps de mes bras; je Fat-

UJXE MACKD01N£. ïo'i

tire sur mou cœur, je l'y presse , je l'y fixe... J'allais... Je le voulais... Ma diable de chemise- se détache, s'arrache, vous savez d'où. Une douleur aiguë me rend à moi-même, fait fuir la volupté. Voyez pourtant k quoi tient notre vertu!

Fanchette, interdite, se relève. Elle est debout, à côté de moi. Ses yeux se fixent sur les miens. Timides, incertains, ils cherchent à lire ce qui se passe dans mon ame. Que pouvais -je lui dire? N'avais-je point partagé ses transports? Je -tenais encore sa main; j'y passai l'anneau qu'elle avait tant désiré. « Qu'il soit le gage de ma sincère ami- « tié. — Ah! monsieur , ce n'est point l'amitié qui « le reçoit. — Tout autre sentiment nous est in- M terdit. — Il faut donc être une grande dame pour « oser avoir un cœur ? — Il faut au moins en rétt gler les mouvemeus. — Êtes- vous toujours mai- « tre du vôtre ? — Je fais tout pour cela. — Moi , je « ne vis que pour aimer. — Fanchette , ces con verce sations- là sont bien dangereuses. — Que crai- «gnez-vous, monsieur? J'aurai toujours la force « de vous ramener aux convenances , si vous « pouviez les oublier ; je le jure par cet anneau , tf par mon amour. — Hé, n'as-tu pas assez de ta « jeunesse , de td figure ? As-tu besoin d'y joindre «le charme de la délicatesse!^ Ai-je à redouter « près de toi tous les genres de séduction? — Je «rn'en connais aucun. — Tu sais plaire, cruelle! « — Ah, monsieur, qu'avez-vous dit?... Se peut- « il... » Elle veut que je répète, et elle m'ôte de

Jo4 VUE MA€il>01irE.

nouveau la liberté de. lui parler. £Ue excite, elle rallume un feu dévorant. Je brûle, je mecxm3ume; ma tête se perd pour la centième fois.

Cependant je fais un dernier effort. Je cherche à reproduire cette douleur salutaire qui ramène la raison. Je m'agite en tous les sens » je la provoque en vain : je ne trouve que Fanchette et l'amour.

C'en était fait, si des éclats bruyans ne nous eussent rendus à nous-mêmes. Fanchette courut à son ouvrage, rouge comme le désir, belle comme la volupté.

Page 1