‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 13 sur 95 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

De M. DE Racan à M. de Malherbe, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roy.

Mo»

ONSIEUR,

Je vous envoya ma pastoralle, non pas tant pour l'estime que j'en fais que pour celle que je fais de vous. Je sçay bien que vostre jugement est si généralement approuvé , que c'est renoncer au sens commun que d'avoir des opinions contraires aux vostres. C'est pour-

Lettre a M. de Malherbe. 15

quoy je suis d'avis que vous la considériez un peu plus exactement, et que vous sçachiez les raisons qui m'ont jusques icy^bligé à luy faire garder la chambre. Auparavant que vous me condamniez de la donner au public, vous me mandez qu'il en court tant de copies mal correctes, qu'il est à propos que je me justifie des fautes que les mauvais escrivains :) ont adjoustées aux miennes. En effet, j'avoue que c'est bien assez d'eslre responsable de mes péchez sans porter la peine de ceux d'autruy; mais aussi, en Testât où elle est, je ne seray repris que des belles bouches de la Cour, de qui les injures mesmes me sont des faveurs ; au lieu que , si je suivois voslre conseil , je m'abandonnerois à la censure de tous les auteurs du pays latin , dont je ne puis pas seulement souffrir les louanges. Vous sçavez qu'il est mal aisé que ceste sorte de vers, qui ne sont animez que par la représentation de plusieurs acteurs , puissent réussir à n'estre leus que d'une seule personne : d'où vient que ce qui semblera excellent sur un théâtre sera trouvé ridicule en un cabinet , outre qu'il est impossible que les grandes pièces puissent estre polies comme une ode ou comme une chanson. Et , s'il y a aucune raison qui me dispense des reigles que vous m'avez prescrites , ce doit estre la multitude des vers qui sont en cet ouvrage. Il est plus aisé de tenir cent hommes en leur devoir que dix mille , et n'est pas si dangereux de naviger sur une rivière que sur l'Océan. Pour en parler sainement, je pense que vous jugerez que je suis autant au dessous cie la perfection comme je suis au dessus de tous ceux qui m'ont précédé en ce genre de poésie , et que, parmy ceste grande confusion de paroles mal digérées, vous n'y trouverez rien digne d'adrairaùon que de ce qu'un travail de si longue haleine a esté wtrepris par un homme de mon mestier et de mon lumeur. Je sçay bien que c'est assez dire qu'on est

. Il est évident que Racan veut dire par là les mauvais

topistes.

i6 Lettre de M. de Racan

ignorant et paresseux à escrire, que de dire qu'on fait profession aes armes ; mais ce n'est pas assez me cognoistre que de croire que je ne le suis que comme l'ordinaire de ceux de ma condition. Je veux qu'on sçache que je le suis au suprême degré, et me trouve moymesme tellement estonné d'une si longue navigation , que j'ay peine à me ressouvenir du port d'où je suis party. J'ai fait comme ceux qui , entreprenans un bastiment avec irrésolution, le continuent sur divers desseins dont les derniers condamnent ce que les premiers avoient approuvé. D'abord je m'estois proposé de me servir d'un sujet assez cogneu dans la Cour; mais les desplaisirs que je receus d'une certaine personne qui eût peu s'en attribuer les plus belles advantures me firent résoudre à changer les deux premiers actes, qui estoient desja faits, plustost que de luy donner le contentement de voir l'histoire de ses amours dans mes vers. Il est vray que je suis bien-aise qu'elle porte le nom d'Artenice, et voudroie estre capable d'en faire durer la mémoire aussi long-temps que l'amour que j'ay pour elle. Il y a si peu de chose en ce siècle digne de louange, q^ue je croy que la postérité ne doit point trouver mauvais de quoy je ne l'entretiens que des folies de ma jeunesse, puis que je n'ay rien de meilleur à luy dire. Chose estrange, que ceux qui recherchent l'immortalité au prix de leur sang et de leurs veilles, que celles qui se retranchent des plus doux plaisirs de la nature pour s'acquérir la gloire d'estre vertueuses, facent si peu de cas de ceux qui la donnent, et qui ont une jurisdiction aussi absolue sur la réputation de tout le monde que celle des parlements sur les biens et sur les vies. N'est-ce pas taire comme ces gens qui dépendent tout ce qu'ils ont à la Cour pour essayer d'y faire leur fortune sans penser à se rendre agréables aux ministres de l'Estat ? Vous me direz qu'il ne me faut point tourmenter de cela; que ce n'est pointa moy à reformer les humeurs du siècle, qu'il le faut laisser comme il est, et suivre mon inclination. J'en suis d'accord avec vous, et cer-

A M. DE Malherbe. 17

tes ce qui m'a fait estendre si long-temps sur ceste matière est que je n'ay point de meilleure occupation en ma solitude que de vous entretenir. J'y jouis d'un repos aussi calme que celui des anges; j'y suis roy de mes passions aussi bien que de mon village; j'y régne paisiblement dans un royaume qui est une fois aussi grand que le diocèse de l'evesque de Bethléem ; et si je quitterois de bon cœur cette royauté .'si mes affaires me le permettoient} pour avoir l'honneur de vous gouverner, et vous dire moy mesme que je suis {<),

Monsieur, Vostre très-humble servHeor,

Racan.

Ce I f laurier i62{, de la Rocbe-Racas.

I. Cette lettre m'a toaionis semblé diannante. Racan, sans renoocer à ses privil^es d'écrirain , qo'il rrrendiqne même avec im cotain orgueil, se montre \â snitont homme d'esprit et homme dn monde. Sa déférence pour son ancien maître en poésie est à la fois digne et pleine de bonne grâce. EnSn cette lettre , loin d'avoir rien M la décficace presque toujours apprêtée dn temps, tiendrait fort bien son nmg dans on recueil parement épistolaire, et l'on veiTa, dn reste, en lisant celles que nons donnons dans cette édition, qae Racan aroit le méiite , assez peu comman alors , malgré qadqnes grandes exceptions connues, d'écrire adnûraUement une leme.

Racan. — I.

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