SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE RACAN
1 semble que, pour produire certains génies, la nature s'y prenne à deux fois. C'est comme un essai qu'elle fait de ses S forces, et une esquisse de son œuvre qu'elle jette avec une grâce négligente , avant de la réaliser avec toute sa puissance. Il est rare qu'un grand homme n'ait point de précurseur, et que Rotrou ne précède pas Corneille. Il suffiroit, pour s'en convaincre, de parcourir cette époque de transition intellectuelle qui commence à la mort de Henri IV et s'arrête à l'avènement de Louis XIV. Cette époque , tour à tour livrée à l'influence italienne ou espagnole , présente bien des physionomies indécises qui, dans l'âge suivant, nous apparoissent de nouveau , mais plus fièrement dessinées. Racan, dont je vais raconter la vie, ne seroit-il pas une première ébauche de La Fontaine ? La première fois que j'étudiai dans leur ensemble les œuvres de Racan, je crus qu'elles
xxiv Notice.
alloient m'introduira en pleine école de Malherbe , j'avois lu partout qu'elle se personnifioit dans Racan ; mais les vrais disciples de Malherbe, ce sont Maynard , Bertaut , l'évêc^ue de Grasse ; quant à Racan, si par plus d'un lien il tient encore à Malherbe , par son côté le plus original il est plutôt de la famille de La Fontaine.
Ce n'est pas qu'il n'ait gardé quelque chose de cette haute et rigide expression de son maître, de cet essor d'âme qui élève plus souvent la pensée que l'imagination. Mais essayez de le surprendre à l'une de ces heures où , moins préoccupé du joug, il suit avec nonchalance la pente naturelle de son génie , et vous serez étonné de lui trouver l'allure du fabuliste. C'est souvent dans ses vers le même laisser-aller de rhythme et de langage, c'est dans l'instinct de ses goûts le même épicuréisme indolent et sensuel, c'est dans le fond du cœur le même amour des champs et de la solitude , c'est jusque dans sa vie privée la même bonhomie. Racan , par la naïveté de ses distractions , appartient aussi à la famille de ces rêveurs que Dieu , comme disoit la servante de La Fontaine, n'aura jamais le courage de damner.
Ce poète nous apparoît donc comme l'anneau qui lie dans l'histoire de notre poésie ces deux hommes de races si diverses, Malherbe et La Fontaine. C'est comme présentant ce singulier caractère que Racan sera toujours curieux à étudier. Nous essaierons de retrouver dans sa vie et dans ses ouvrages, d'une part, l'écho affoibli de l'inspiration grave de Malherbe, de l'autre, ces épanchements naïfs d'une verve heureuse et fa-
Notice. xxv
cile qui n'attend plus que La Fontaine pour devenir du génie.
Si Racan eût été un poète créateur, il eût fait Pune de ces deux choses : ou il seroit entré hardiment dans la route frayée par Malherbe , et , chaque jour plus maître de la forme créée par le maître , il seroit devenu un franc lyrique ; ou , plus docile au penchant mélancolique de sa nature, il eût rouvert sous le règne de Louis XIII ces sources murmurantes de poésie champêtre que Théocrite retrouva, comme par enchantement, en pleine époque alexandrine. Mais Racan n'étoit pas un homme de génie. Disciple de Malherbe , quand il imite et même quand il invente, sa gloire est d'avoir répandu çà et là sur ce qu'il invente et sur ce qu'il imite quelque chose de la poésie qui va naître.
Toutefois , ce double caractère ne s'offre pas chez Racan d'une manière assez distincte pour qu'il soit possible de faire deux parts de sa vie. Cette distinction est facile à faire aux époques où le mouvement intellectuel suit une pente uniforme. Presque toujours alors le jeune écrivain paie tribut d'imitation au modèle qu'il admire , avant d'entrer d'un pas ferme dans une voie de conquête et de création. La critique alors peut choisir et classer. Les jours de cette vie qu'elle se voue à raconter se partagent d'eux-mêmes : les uns appartiennent aux premières S)Tnpathies du cœur, aux premières admirations de l'esprit ; les autres à l'inspiration personnelle. L'enfant ne çiuitte sa mère que le jour où il peut marcher seul ; jusque là il vit de la vie , il pense avec la pensée de sa mère : le génie exerce autour de lui
xxvj Notice.
quelque chose de cette autorité irrésistible et 5^ suave. On s'abrite sous son aile quand il la dé- Ç ploie ; les cieux que l'on parcourt sont les siens, la foi que l'on chante est la sienne , les émotions dont on croit souffrir sont à lui. Cela dure jusqu'au moment où nous nous sentons vivre nousmêmes. La première passion qui s'éveille en nous commence la séparation douloureuse ; elle nous ouvre un monde qui est à nous, elle nous arrache des larmes qui sont bien nôtres ; en un mot , elle nous révèle notre poésie , en nous initiant à la vie. Alors on va seul , foible encore , hélas ! mais seul ; puis la tète se redresse , le pied s'affermit , la voix devient plus sonore , la parole plus accentuée. Ainsi va habituellement la destinée du poète ; lorsque le biographe se met à son œuvre, la chronologie a pris soin déjà delà faire à demi. Autre chose est la vie de Racan : tout s'y mêle , tout s'y confond , l'imitation et l'originalité s y montrent presque toujours ensemble. Nous la raconterons au jour le jour, pour ainsi dire , laissant à chacun le soin d'y retrouver la double tendance que nous venons de signaler.
Vers la fm du XV le siècle habitoit souvent tout au fond de la Touraine un bon et ancien gentilhomme qui servoit depuis long-temps avec une grande distinction , et qui avoit obtenu , par ses bons services, le titre de chevalier de l'ordre et le grade de maréchal de camp. Son nom étoit Louis de Bueil , homme de mœurs simples et douces, malgré ses habitudes militaires ; il aimoit beaucoup sa femme , et l'un et l'autre ils employoient les loisirs qu'ils venoient chercher dans leur terre à tourner des vers en attendant que
Notice. xxvij
Dieu leur fit la grâce de leur envoyer un héritier. En l'année 1 589 il leur vint un fils : ce fut notre Racan, qui reçut en naissant le prénom d'Honorat. Il passa ses premières années dans la maison paternelle et put y puiser de bonne heure le goût de la poésie ; mais de bonne heure aussi il témoigna pour l'étude une aversion fort grande, jusque là même qu'il n'arriva jamais à comprendre passablement le latin, et n'eût su, assuroit-il depuis, dire dans cette langue son Confiteor.
L'enfant grandissoit, quoique naturellement frêle et délicat ; bientôt il perdit son père et sa mère à peu de distance l'un de l'autre , mais il ne resta pas pour cela isolé dans le monde. Anne de Bueil , sa cousine germaine , avoit épousé le duc de Bellegarde, le grand écuyer de Henri IV. M. de Bellegarde devint le tuteur du jeune Racan, et le fit admettre en 1 605 parmi les pages de la chambre du Roi.
Racan apprit trop vite à cette nouvelle école le scepticisme et l'immoralité galante de la cour de Henri IV. On peut en juger par ses premiers vers :
Vieux corps tout épuisé de sang et de moûelle, etc.
Il y a dans ces imprécations contre un vieillard jaloux une naïveté de sensualisme qui étonne.
Précisément à la même époque, Henri IV envoyoit au duc de Bellegarde un nouveau commensal : c'étoit Malherbe. Racan dit simplement le fait dans les mémoires qu'il a écrits pour Ménage. On auroit aimé à apprendre de lui-même
xxviij Notice.
comment se forma entre son maître et lui cette amitié qui dura jusqu'à la mort du premier. J'imagine que madame de Bellegarde , pour faire à son nouvel hôte les honneurs de sa maison , lui dit négligemment qu'il y avoit par là un petit page qui se mêloit aussi de faire des vers. On fit sans doute avertir le jeune homme, qui vint en rougissant saluer Malherbe. Je crois le voir regardant à la dérobée et avec une pieuse crainte cette belle et sévère figure ; puis, pour obéir à sa noble parente , récitant d'une voix émue cette première élégie dont je parlois tout à l'heure. Le page embarrassé froisse sans doute dans ses doigts sa toque à plumes, et jette tour à tour un coup d'œil furtif à la duchesse , dont il redoute fort la colère, et à l'auguste étranger, dont il attend l'arrêt avec tremblement. J'ignore comment la belle duchesse prit les vers ; mais je ne doute pas qu'ils n'aient été du goût de Malherbe. Il n'y avoit rien dans les idées qui fût de nature à lui déplaire , et la versification avoit une sorte de fermeté qui dut le charmer. J'ai peine à croire que les choses ne se soient point passées de la sorte. Racan emporta sans doute de cette première entrevue du bonheur pour toute sa vie ; ce n'étoit pas, comme Chérubin, le baiser de Rosine, c'étoit le sourire d'un grand poète.
Quelques années après , Racan prit le chemin de Calais pour y faire ses premières armes. Il est probable qu'il y fit aussi des vers ; mais aucune pièce, dans son recueil, ne porte assez distinctement la date de cette époque. Ce fut seulement après son mariage qu'il abandonna la profession des armes, Il nous apprend lui-même, dans une
Notice. xxix
ode à Louis XIV, qu'il prit part à presque toutes les expéditions de Louis XI IL
Je l'ai suivi dans les combats, J'ai vu foudroyer les rebelles, J'ai vu tomber les citadelles Sous la pesanteur de son bras; J 'ai vu forcer les avenues Des Alpes, qui percent les nues Et leurs sommets impérieux S'humilier devant la foudre De qui l'éclat victorieux Avoit mis La Rochelle en poudre.
Il nous reste de la vie militaire de Racan un monument qui mérite de nous arrêter : c'est une scène de bivouac décrite avec une vérité de détails vraiment originale. Je ne saurois dire à
Quelle date précise elle appartient ; mais il y a là 'abord une verve de récit , libre encore de toute imitation , et ensuite une manière de prendre en riant les réalités de la vie, qui dénotent également les insouciantes années de la jeunesse. On se demande pourquoi Racan n'a pas gardé cette vive allure de style. Ce morceau est celui qui commence par ce vers :
Vous qui riez de mes douleurs, etc.
Ce tableau d'une halte militaire sur la côte , par une nuit d'orage , indépendamment de son côté pittoresque, est un vrai morceau d'histoire. On regrette, pour le génie du poète, cette rude école de la vie active ; il semble qu'elle l'auroit mieux inspiré que les leçons de Malherbe.
XXX Notice.
A son retour de Calais, c'étoit vers 1 608, Racan prit Malherbe à l'écart et lui demanda conseil sur la carrière qu'il devoit suivre. Plusieurs chemins s'ouvroient devant lui. D'abord, se souvenant de la glorieuse vieillesse de son père , il songeoit à prendre le parti des armes. Mais il n'y avoit alors en France nulle gloire à recueillir ; il falloit aller chercher une guerre en Suède ou ou Hongrie, Donc, pour la faire honorablement, c'étoit peu pour un gentilhomme que d'avoir du courage, s'il n'avoit aussi de l'argent. Or, Racan ne vouloit pas vendre le vieux manoir où son père étoit mort, où lui-même il espéroit mourir,
Resteroit-il à Paris pour mettre ordre à ses affaires.? C'étoit bien le parti le plus sage. Mais imaginez un poète d'humeur rêveuse occupé à liquider de vieux procès de famille; et puis, avec la fortune de madame de Bellegarde, sur laquelle il lui est bien permis de compter, il lui sera facile quelque jour de débrouiller tout cela. Maintenant il y a là-bas, en Touraine, cette terre de Racan qu'il a quittée si jeune, et dont le souvenir lui revient encore bien souvent. Le vœu secret de son cœur seroit d'aller y cacher sa vie, et on peut être sûr que, pour l'accomplir, il n'attendra pas la vieillesse. On sent, à lire sa belle élégie sur la retraite, si calme, si mélancolique, si attrayante, que ce n'est pas là une pensée éclose par hasard dans son âme, aux rayons de quelque beau soleil d'automne, dans les camps, loin des anris, ou bien encore à la cour, dans la salle des Gardes, après quelques pistoles perdues au jeu. Cette pensée, qu'il exhale en vers si doux, il l'a couvée toute sa vie , il se la chante à lui-
NCTICE. XXXJ
même depuis des années Iroit-il donc ensevelir le reste de ses jours à Laroche- Racan ? Hélas! non; il se sent retenu par sa jeunesse, et puis encore par je ne sais quel murmure de gloire qui commence à s'élever autour de lui.
Eh bien donc, il se mariera. Cette paisible existence dont il a besoin, n'osant, à son âge, la demander aux champs , il la trouvera dans le mariage. Mais quoi! le mariage est une mer orageuse : on le lui a dit lorsqu'il étoit page , et lui-même il a fait des vers contre un mari jaloux. Maintenant il s'épouvante de ses propres vers : il a oublié presque tous les autres, mais ceux-là lui reviennent toujours.
Ainsi, à chaque tableau qu'il se faisoit, son embarras alloit croissant , et à chaque objection qu'il s'adressoit il ajoutoit ce refrain : Et puis que dira-t-on à la cour? que dira-t-on à la ville.?
Malherbe le laissoit dire. Ces projets divers lui sourioient médiocrement. La guerre? il l'avoit faite en sa jeunesse, et elle lui avoit rapporté moins de gloire qu'un sonnet. La vie des champs ? il ne conservoit de la terre natale aucun souvenir que celui de son blason gravé au mur de l'abbaye de Saint-Etienne, à Caen. Le mariage? où étoit sa femme ? il n'en parle jamais , et on sait à peine d'où lui étoit venu ce fils tué en duel et qu'il pleura tant. Les procès et les affaires ? il plaide contre son frère, et ne cesse de s'emporter contre les juges qui jamais ne concluent. Racan n'avoit donc qu'à choisir lui-même. Quant à satisfaire tout le monde, Malherbe, pour toute réponse, raconta la fable du Meunier : il l'avoit
xxxi) Notice.
lue sans doute dans le Pogge, à l'époque où il étoit en proie à cette fièvre d'imitation italienne qui nous a valu de lui les Larmes de saint Pierre. Entre deux poètes , l'entretien ne pouvoit rester longtemps dans les termes de la prose ; il devoit tourner vite à la poésie : ainsi fit-il, comme on voit. Ce conseil à la façon d'Esope fut-il perdu pour Racan ? Je ne sais. Du moins ne le fut -il pas pour la poésie : La Fontaine étoit par là qui écoutoit.
Sans doute il étoit là aussi , lisant par-dessus l'épaule de Racan, le jour où ce dernier écrivoit à son maître certaine aventure scandaleuse arrivée à La Flèche. Malherbe, dans sa réponse, demande les détails avec une avidité singuHère ; et, dans le conte qu'il en fait, on voit que La Fontaine n'a pas perdu un mot du récit. Il est de mon sujet de suivre partout dans les œuvres de La Fontaine la trace de Racan.
Racan resta donc à Paris, suivant la cour, suivant la guerre, écrivant sous les yeux de Malherbe, vivant du reste assez pauvrement, vrai poète pour l'insouciance et le laisser-aller de sa vie. Ilhabitoit, dit-on, un mauvais cabaret, et comme Conrart vouloit l'en tirer : « Laissez, répondoit-il ; je suis bien ici ; je dîne pour tant, et le soir on me trempe pour rien un potage. » A Tours, où la cour étoit alors, il eut une fois besoin de deux cents Hvres. Boisrobert les lui prêta, et ce fut tout gain pour la gloire de Racan, car déjà il étoit en train de rimer quelques chansons pour un commis qui mettoit ce prix à sa générosité.
Toute cette époque , dans la vie du poète,
Notice. xxxiij
semble avoir appartenu au mouvement imprimé pai Malherbe à notre poésie. Pour peu qu'on ait étr.dié Malherbe, on s'est rendu compte de l'œuvre de réforme et de création régulière que quelques-uns poursuivoient alors sous la sévère discipline du poète normand. On a dit, et avec raison, que Racan étoit le disciple bien-aimé de Malherbe; ajoutons cependant qu'il n'étoit pas le plus docile. Les maîtres acerbes aiment souvent de préférence ces écoliers d'humeur mutine ; ils se laissent séduire, malgré eux, à ce quelque chose qui leur résiste. Malherbe faisoit bonne guerre aux longueurs de Racan , à ses rimes faciles, à ses épithètes traînantes. Racan gardoit ses épithètes, ses rimes et ses longueurs, et Malherbe l'aimoit avec tout cela. Il avoit, pour ainsi dire , vu naître ce jeune homme ; il avoit été le confident de ses premiers vers , et il trouvoit en lui ce scepticisme que lui-même il avoit puisé l{ au spectacle des contradictions de son siècle.
I Racan ne demandoit souvent pas mieux que d'o- I béir; mais le naturel l'emportoit. Souvent le premier à se soumettre , le premier aussi il s'enouyoit de la règle. Tel jour, par exemple, sur un signe de Malherbe, voilà toute l'école qui s'escrime en sonnets irréguliers. Racan en fait à peine deux ou trois et s'en lasse. Maynard en fit jusqu'à la mort. Malherbe, une autre fois, défend de rimer les dérivés, et même tous mots qui {ont entre eux quelque convenance; il ne veut pas davantage des vers rimes en noms propres. il Racan s'observe un moment, puis i! retourne à i] ses rimes qui viennent d'elles-mêmes , à ces épif thètes naïves qui ont parfois chez lui une grâce I Racan. — I. c
xxxiv Notice.
virgilienne. Aussi que vouliez-vous qu'il fit, lui, poète de nature, des raisons de Malherbe? Les rimes rares et difficiles, disoit ce dernier, conduisent l'esprit à de nouvelles pensées, c'est-àdire qu'il permettoit au poète d'aller de la rime à la pensée ; il faisoit une règle de ce qui est parfois une heureuse trouvaille, un accident de la composition.
Toutefois, au milieu de cette discussion par articles de notre charte poétique, Racan un jour eut tort contre le maître ; voici à quelle occasion : La stance de six vers de huit syllabes est , entre toutes, celle qu'affectionnent nos vieux lyriques ; elle a de la grâce et de l'harmonie , mais à la condition de placer un repos après le troisième vers; ce repos est nécessaire au rhythme. Malherbe, lorsqu'il vint à Paris en 1605, n'observoit pas cette règle. Il traversa sans la reconnoitre tout le règne de Henri IV; en 161 2, il ne s'y soumettoit point encore. Sur la proposition âe Maynard, elle fut sérieusement examinée, et Malherbe se rendit. La stance de six vers une fois constituée, la révolution s'étendit à cette majestueuse strophe de dix vers , création de Ronsard , qui vaut seule le nom qu'on lui a fait. Falloit-il établir un repos après le septième vers? Malherbe dit oui, Racan dit non; sa raison étoit que cette strophe ne se chante pas, et que, fût-elle chantée, elle ne le seroit pas en trois reprises. Racan abusoit ici de son petit talent de joueur de luth. L'usage a prononcé contre lui et a donné gain de cause à l'église contre l'hérésie. La strophe, telle que Malherbe nous l'a léguée, rapide et solennelle tout ensemble,
Notice. ' xxxv
ajoute encore à la majesté de la pensée la plus haute et à Tessor de la plus fougueuse inspiration.
Je trouve dans les œuvres de Racan une ode bachique qui , par la fermeté du style , dénote le voisinage de Malherbe ; elle s'adresse au grave Maynard , et porte sa date dès les premiers vers.
Maintenant que du capricorne Le temps mélancolique et morne Tient au feu le monde assiégé , Noyons notre ennui dans le verre, Sans nous tourmenter de la guerre Du tiers-état et du clergé.
Il y a là une allusion évidente à ces étatsgénéraux de 1614 qui s'annoncèrent avec tant de grandeur, et qui nous apparoissent aujourd'hui comme un prélude lointain de 1789. Racan avoit alors vingt-cinq ans.
Mais quelque passion ne viendra -t-elle pas I enfin éveiller cette verve heureuse qui s'avoue I sa paresse à elle-même avec tant de grâce et de i bonhomie? Un mot de Malherbe négligemment j jeté dans une lettre nous apprend que son disciple avoit inutilement soupiré en Bretagne , mais cet amour n'a pas laissé trace distincte
idans son livre. Racan, de sa nature, étoit plus galant qu'amoureux. Malherbe l'a bien jugé dans certaine lettre à Balzac : « Cette affaire (une af- , faire!) veut, dit-il, une sorte de soin dont sa nonchalance n'est pas capable ; s'il attaque une place, il y va d'une façon qui fait croire que, s'il l'avoit prise, il en seroit bien empêché, n
xxxvj Notice
Vous reconnoissez votre Malherbe à ces paroles ; elles peignent aussi Racan. Voici qui le peint mieux encore ; c'est lui-même qui parle : « Racan et lui , dit -il , parlant à son tour de Malherbe, s'entretenoient un jour de leurs amours, c'està-dire du dessein qu'ils avoient de choisir que que dame de mérite et de qualité pour être le sujet de leurs vers. « C'est donc à dire , messieurs les poètes courtisans , que la poésie se prêtera comme une esclave à toutes les fantaisies étudiées de vos passions d'emprunt ; elle aura pour vous des chants d'ivresse et des cris de douleur, quand vous n'avez dans 1 ame m joie ni désespoir; elle sera pour vous suppliante, alouse, emportée, quand jalousie, remords, emportement, rien de tout cela n est en vous! Allez vous méritez bien que l'amour vous ait si mal inspirés l'un et l'autre! Je ne puis m ernpêcher de me souvenir que l'année même ou Malherbe arrivoit à Paris le don Quichotte s imprimoit à Madrid. Lisez la page où le héros se choisit sa maîtresse ; le ridicule est-il plus grand .''
Malherbe ne vit rien de plus illustre que madame de Rambouillet , et il la prit pour dame de ses pensées. Racan choisit la belle-sœur du duc de Bellegarde, madame de Thermes. Don Quichotte avoit donné à sa dame le nom de Dulcinée- nos deux poètes en cherchèrent un pour les leurs. L'une et l'autre se nommoient Catherine • on passa toute une journée à tourmenter les syllabes de ce mot , pour en tirer de )olis anagram.mes; celui d'Arténice parut le plus galant il revenoit de droit à madame de Rambouillet. Malherbe se proposoit d'immortahser par une eglo-
Notice. xxxvij
gue son entretien avec Racan ; mais ce dernier le gagna de vitesse , et le premier, dans ses vers, il donna ce nom d'Arténice à madame de Thermes. La postérité s'est obstinée à le conserver à madame de Rambouillet. L'églogue de Malherbe ne nous est pas venue; celle de Racan se lit à la suite des Bergeries ; il y est parlé naïvement d'une bergère dont les appas
trop chastement gardés,
Par le seul Alcidor ont été possédés,
Celui de qui la mort, si digne de la vie.
Fit moins aux braves cœurs de pitié que d'envie.
Alcidor n'est autre que M. de Thermes, qui venoit de mourir. Racan s'échauffa si bien à célébrer les vertus de sa veuve, qu'il en devint sérieusement amoureux. Il fit , pour la voir, plusieurs voyages en Bourgogne. Malherbe n'approuvoit pas cette passion : « Pour la dame de Bourgogne , écrivoit-il à Racan , Je ne lui écrirai point. Si elle m'eût envoyé de la moutarde, son honnêteté eût excité la mienne; mais elle n'a que faire de moi , ni de vous non plus , quoi que vous disent ses lettres. » Que disoient ces lettres? Je l'ignore; rien, à ce qu'il semble, qui rassurât Malherbe. <( Il faut éviter, continuoit-il, ! la domination de je ne sais quelles suffisantes ; qui veulent faire les rieuses à nos dépens. Celle j à qui vous en voulez est très belle , très sage , de 1 très bonne grâce et de très bonne maison ; elle a tout cela, je l'avoue, mais le meilleur y manque : elle ne vous aime point. » Cela ressembloit fort à la vérité; mais Racan étoit aveugle. Pendant
xxxviij Notice.
qu'il s'occupoit à rimer le nom d'Arténice , Arténice recevoit les hommages de toute la province. Le bruit en venoit jusqu'à Malherbe , qui aussitôt écrivoit en Touraine : « Je voudrois que vous eussiez entendu l'homme qui vient du lieu où est votre prétendue maîtresse ; vous auriez appris, etc.. « Et Malherbe partoit de là pour exposer à son aise tout un code de galanterie vulgaire , sensualisme grossier qu'il ne prenoit pas même le soin de relever d'un peu d'amour. A l'appui de ses théories, il citoit son exemple. « Dans ma jeunesse, dit-il, quand quelqu'une m'avoit donné dans la vue , je m'en allois à elle: si elle m'attendoit, à la bonne heure; si elle se reculoit, je la suivois cinq ou six pas , et quelquefois dix ou douze , selon l'opinion que j'avois de son mérite ; si elle continuoit de fuir, quelque mérite qu'elle eût, je la laissois aller. ?> Mais madame de Thermes avoit beau reculer, ce pauvre Racan avançoit toujours. Enfin Malherbe lui écrivoit : « Vous avez , aussi bien que moi , une certaine nonchalance qui n'est pas propre aux choses de longue haleine. » Il disoit vrai cette fois : Racan s'éveilla un matin sans plus songer à madame de Thermes , et tourna ses vœux autre part. C'étoit par distraction, sans doute, qu'il l'avoit aimée si longtemps.
Toutefois , il ne faut pas s'y tromper, l'amour ne faisoit pas perdre à Racan tout souci de sa renommée. Il avoit achevé en 1625 son poème dramatique des Bergeries. Retiré dans son domaine, il écrivoit avec une candeur charmante : <f Je jouis, dans ma solitude, d'un repos aussi calme que celui des anges; j'y suis roi de mes
Notice. xxxix
passions aussi bien que de mon village ; j'y règne paisiblement dans un royaume qui est une fois aussi grand que le diocèse de l'évèque de Bethléem. » Ce n'est guère là le langage d'un homme que la passion dévore. Une nouvelle vient troubler son bonheur; il apprend que des copies de son poème courent le monde : l'imprimer devient nécessaire- Il y a regret , je vous assure : c'est son poème de prédilection ; il y met l'histoire de ses amours ; c'est un compagnon qui le suit à la guerre, c'est un ami qui anime la solitude du manoir. Lorsqu'il l'emporte avec lui à Laroche- Racan , le souvenir de madame de Thermes ne lui apparoit plus qu'à travers un léger nuage de douce poésie, et s'il écrit à Malherbe, ce n'est plus pour lui parler d'elle, mais pour l'inviter à venir entendre ses vers et goûter ses melons. « En l'état où est ma pastorale , ajoute-t-il , je ne serai repris que des belles bouches de la cour, de qui les injures même me sont des faveurs ; au lieu que , si je suivois votre conseil , je m'abandonnerois à la censure de tous les auteurs du pays latin, dont je ne puis pas seulement souffrir les louanges. » C'est le poète homme de cour. Ce peu de lignes jugent le poème. Ce n'est en effet que la pastorale des ruelles : des bergers à houlettes dorées , et des moutons ayant au cou des rubans roses.
Ce type italien de la pastorale , que Tasse et Guarini ont élevé par la grâce du style jusqu'à la poésie, dépouillé de ce prestige n'est plus qu'une froide allégorie de la vie de cour. Vous souvenez-vous de ces paysages du siècle dernier où de belles dames poudrées et habillées de
xl Notice.
satin se promènent, l'éventail en main, dans des bocages coquettement émondés '' Les bergères de Racan ne sont pas autre chose. Ajoutez à cela les petites façons des boudoirs , des aventures invraisemblables , des sentiments faux , des passions étudiées , un dialogue affecté , et vous aurez une idée de ce qu'étoit la poésie bucolique au commencement du XVIIe siècle.
Ce que Malherbe a dit des amours de Racan , nous le dirons, nous, de ses ouvrages. Les longs poèmes ne lui conviennent pas. Tallemant raconte que notre poète , commandant un jour un escadron de gentilshommes de l'arrière-ban , « ne put jamais les obliger à faire garde ni autre chose semblable , et qu'enfin il fallut demander un régiment pour les enfermer. >> Eh bien! Racan n'avoit pas moins de peine à discipliner ses vers.
On n'attend pas de moi sans doute que j'analyse sa pastorale ; mais , si je l'ai citée , ce n'est pas seulement pour la grande place qu'elle occupe matériellement dans les œuvres de Racan ; elle a un mérite de détail qu'il faut reconnoître. C'est, dans l'ensemble, une assez foible composition; mais s'il arrive, fois ou autre, qu'à travers les flots de rubans dont il couvre la tête de ses personnages Racan entrevoie la nature , il rencontre alors pour la peindre des traits d'une grâce charmante. Par delà les brouillards de Paris il a vu Laroche-Racan ; il y a donc tout plaisir à refeuilleter le livre et à y recueiUir, une à une , ces douces fleurs dont le parfum n'a pas vieilli. Il faut, pour les atteindre, traverser bien des landes incultes. Ce sont de ces fleurs qui croissent solitairement sur le rocher, ou au bord
Notice. xlj
de quelque ruisseau courant à travers de maigres
prairies.
Vous savez l'idylle vantée de madame Des-
houlières , Peths moutons, etc. ; elle est tout '^-^ière, moins les fades longueurs, dans ce vers aturel et si simple:
Petits oiseaux des bois, que vous êtes heureux !
Une bergère raconte qu'elle a vu son amant :
Aussitôt qu'il fit jour, j'y menai mes brebis. A peine du sommet je voyois la première Descendre dans ces prés qui bornent la rivière, je j'entendis au loin sa musette et sa voix ji troubloient doucement le silence des bois, jelie timide joie entra dans ma pensée !
Il y a , dans ce dernier vers , une délicatesse
:uise.
n cite partout deux vers de Théocrite que \irgile a traduits d'une façon charmante ; trouvet-on que la pensée ait rien perdu de sa naïveté dans les deux vers suivants ;
me passoit d'un an , et de ses petits bras - jeilloit déjà des fruits dans les branches d'en bas.
Ceux-ci rappellent une scène touchante d'Ham-
let :
Je crois que la voilà, toute triste et pensive, Qui va cueillant des fleurs au long de cette rive.
xlij Notice.
D'autres, avec plus de. simplicité encore, n'ont pas moins de mélancolie :
La grâce, la beauté, la jeunesse et la gloire^
Ne passent point le fleuve où l'on perd la mémoire.
On se souvient de ce vers superbe de la première églogue de Virgile : Caniî frondator ad auras. N'en retrouve-t-on pas quelque chose dans ceux-ci? Il est parlé d'un magicien :
Car je l'entends déjà, sur le haut de ces monts, D'une voix éclatante invoquer les démons.
Plusieurs se distinguent par une élégance déjà racinienne :
Celui sur qui le jour ne luit plus qu'à regret... Je laisse mes troupeaux sur la foi de mes chiens... Les oiseaux, assoupis la tète dans la plume..., etc.
Tous ces mérites se retrouvent dans le même morceau , le plus beau peut-être que Racan ait écrit , dans ce morceau si souvent cité :
Heureux qui vit en paix du lait de ses brebis, etc.
Nous n'avons dans notre langue rien de plus profondément mélancolique.
Toutes ces beautés de détail n'appartiennent pas exclusivement à la poésie pastorale. Racan s'inspire heureusement parfois des maximes d'E-
Notice. xJiij
:ure, et il retrouve, pour développer Lucrèce, quelque chose de la manière de Lucrèce :
Quelle présomption de croire qne les dieux , etc.
Tel vers se fait remarquer par une élévation de pensée qui se communique à l'expression :
Où le combat est grand la gloire l'est aussi.
Vous reconnoissez là l'inspiration première d'un beau vers de Corneille. Voici maintenant qui est sublime. Un père raconte qu'il a vu le berceau de son fils enlevé par la tempête , et qu'il n'a pu le lui arracher :
Tant que je le pus voir, je le suivis des yeux , Et puis je le remis à la garde des dieux.
Il y a même tel passage où le poète s'élève jusqu'à la langue tragique. Un berger, retiré du milieu des flots, s'écrie en reprenant ses sens :
suis-je vivant ou mort ?...
Quoi ! le ciel ou l'enfer ont-ils quelque flambeau Qui trouble le repos en ta nuit du tombeau ? Que ne suis-je en ces lieux éternellement sombres ? Me refuse-t-on place en la troupe des ombres ? Veut-on qu'errant toujours sous la voûte des cieux, J 'éprouve en tous endroits la justice des dieux , Ou que mon pâle esprit, vaine terreur du monde, Se plaigne incessamment aux rives de cette onde?...
La suite , à part quelques taches , n'est point indigne de ce début. Il étoit beau d'écrire ainsi douze ans avant le Cid.
xliv Notice.
L'héroïne du poème , c'est toujours Arténice. C'est ainsi qu'amour et poésie se croisoient, se mêloient, se confondoient, dans l'âme de Racan; double passion incomplète chez lui , amour sans profondeur, poésie d'un essor peu soutenu. Le jour ou Arténice fut oubliée, la poésie le fut aussi. Madame de Thermes, piquée d'honneur, épousa je ne sais quel fou de président. Au fait, la comparaison qu'elle faisoit de Racan avec M. de Thermes n'étoit pas à l'avantage du premier. « M. de Thermes, dit Tallemant, étoit un fort beau cavalier ; les dames attendoient quelquefois pour le voir passer à cheval. » Et voici ce que la même chronique nous apprend de Racan : « Jamais la force du génie ne parut si clairement en un auteur qu'en celui-ci ; car, hors ses vers, il semble qu'il n'ait pas le sens commun. Il a la mine d'un fermier, il bégaie, et n'a jamais pu prononcer son nom ; car, par malheur, l'r et le c sont les deux lettres qu'il prononce le plus mal. Plusieurs fois il a été contraint d'écrire son nom pour le faire entendre. Bon- homme, du reste, et sans finesse, étant fait comme je vous le viens de dire. «
Ce Tallemant des Réaux est un trésor pour notre histoire littéraire. Il faut bien lui pardonner, à cause de cela, le scandale de ses anecdotes. Sans lui, nous ne connoîtrions que d'une manière imparfaite certaines circonstances du mariage de Racan ; écoutons-le donc, c'est lui qui raconte :
« Quand il faisoit l'amour à celle qu'il a épousée, et qu'il n'eut qu'à cause que madame de Bellegarde, hors d'âge d'avoir des enfans, lui
Notice. xIv
assura du bien , il voulut l'aller voir à la campagne avec un habit de taffetas céladon. Son valet Nicolas, qui étoit plus grand maître que lui , lui dit : « Et s'il pleut , où sera l'habit céladon .? Prenez votre habit de bure, et, au pied d'un arbre, vous changerez d'habit, proche du château. — Bien, dit-il, Nicolas; je ferai ce que tu voudras, mon enfant. » En un petit bois , :che de la maison de sa maîtresse, elle et jx autres filles parurent. «Ah! dit-il, Nico- , je te l'avois bien dit. — Mordieu ! répond valet, dépéchez-vous seulement. » Cette maitresse voulut s'en aller ; mais les autres, par malice , la firent avancer, u Mademoiselle , lui dit ce bel amoureux, c'est Nicolas qui l'a voulu. °3rle pour moi, Nicolas, je ne sais que lui e. » On croit lire une page de la vie de Lafoni^'.ne. ^
Le mariage eut lieu en 1 6"^8 : Racan avoit alors trente-neuf ans.
Remarquons bien cette date dans la vie de tre poète , car c'est aussi la date de la mort de '.herbe. Racan étoit alors au siège de La Ro- :11e, où il commandoit la compagnie du ma- :hal d'Effiat. C'est là qu'ils se revirent pour la dernière fois, lorsque Malherbe y vint réclamer, contre le meurtrier de son fils, la justice de Louis XI H. Malherbe s'en retourna assez mécontent, comme on sait, et Racan, que son devoir retint à La Rochelle, manqua au lit de mort de son maître. Il eût été beau pourtant d'entendre le vieux Malherbe, qui toute sa vie avoit combattu pour la pureté de la langue,
xlvj Notice.
placer, en mourant, sa noble pupille sous la tutelle de Racan.
Pendant les dernières années de la vie de Malherbe, Racan eut de rares mais beaux moments d'inspiration lyrique. Ce n'est pas toujours le tour vif de son modèle , et ce vers éclatant à force de vigueur et de précision ; mais c'est , dans le développement, une largeur d'expression toute nouvelle; c'est, dans l'image, quelque chose de plus neuf et de plus naturel tout ensemble. Par exemple, dans une ode pleine d'élévation, adressée au duc de Belhgarde, je trouve cette belle comparaison, que La Fontaine encore a pris soin d'achever :
Tel qu'un chêne puissant dont rorgueilieuse tête. Malgré tous les efforts que lui fait la tempête, Fait admirer Nature en son accroissement ; Et son tronc vénérable, aux campagnes voisines, Attache dans l'enfer ses fécondes racines, Et de ses larges bras touche le firmament.
Celle-ci a plus de grandeur encore. Je la détache d'une ode sur la mort de M. de Thermes. C'est de ce dernier que le poète parle ainsi :
Il voit ce que l'Olympe a de plus merveilleux; Il y voit à ses pieds ces flambeaux orgueilleux Qui tournent à leur gré la Fortune et sa roue, Et voit, comme fourmis, marcher nos légions Dans ce petit amas de poussière et de boue Dont notre vanité fait tant de régions.
Cela est sublime, et la muse chrétienne n'a pas inspiré de vers plus magnifiques. Malherbe,
Notice. xlvîj
dit-on, étoit Jaloux de cette strophe. Je le crois bien , il n'en a pas écrit de plus belle.
Mais ce n'est là qu'une face du talent lyrique de Racan. De ces beautés d'un ordre si élevé, il faut rapprocher une ode charmante au comte de Bussy. C'est un regard mélancolique jeté sur la jeunesse qui s'éloigne, une invitation à jouir de ces années qui passent si vite. L'ode commence ainsi :
Bussy, notre printemps s'en va presque expiré, etc.
Il faudroit la citer tout entière, mais je renvoie au texte même ' .
La belle élégie sur la retraite, que nous savons tous depuis l'enfance, couronne dignement cette féconde époque de la vie de Racan.
On pourroit dire qu'elle a clos sa carrière poétique. Malherbe mort, Racan se tait, et son silence dure vingt ans. Il sembloit que Malherbe eût emporté dans la tombe le génie de son disciple. Mais, je n'hésite pas à le dire, ces années de silence et de repos furent les plus poétiques de sa vie. Muet pendant douze années, Jean Racine épanchoit en douces larmes toute la poésie de son âme. La poésie de Racan s'en alioit en molles et
Bussy Rabutin , dans le Discours à ses enfants, cite de
■e ode , adressée à son père , une version qui , sur plusieurs
l :;nts, diffère de la nôtre, et oii la dernière strophe a été
supprimée. L'on y sent de prime abord que le véritable
'' ■ re a été altéré , mutilé , soit par Bussy lui-même , soit par
iteur de son livre posthume, pour substituer une pensée
-pieuse à la pensée purement épicurienne qui régne dans
■- le morceau.