T. DE L
xlviij Notice. m
oublieuses rêveries au fond des bois, en causeries au coin du feu. Il avoit quitté, en se mariant, la profession des armes, et, retiré dans son manoir, il y faisoit de chacun de ses jours le commentaire vivant de ses belles stances. Il avoit chanté cette nature aussi longtemps que la fortune l'en avoit tenu éloigné, l'inspiration étoitpour lui dans ses regrets et dans la mélancolie de ses désirs; mais ces désirs une fois satisfaits, il jouit des paresseuses délices de la solitude et de l'oubli, sans plus songer à la gloire. Y avoit-il jamais songé .'' Ces troupeaux qui , le soir, descendent des collines, il ne sait plus les peindre, il les regarde; ces feuilles qui frémissent harmonieusement sur la lisière des bois , il n'a plus souci de reproduire leur murmure lointain dans ses vers, il prête l'oreille au vent qui le lui apporte avec les senteurs du matin. Il a bien assez de jouir sans prendre la peine de chanter ; c'est tout au plus s"il prend celle de vivre par lui-même. Il semble qu'il se repose de ce soin sur sa femme, et l'on verra bientôt qu'elle ira le prendre à l'Académie, comme un enfant qu'il faut ramener de l'école.
L'Académie avoit été fondée au mois de janvier 1635. Racan fut un de ses premiers membres, et dans le fauteuil qu'il occupa jusqu'en 1670, le 15 juin 1693 vint s'asseoir Jean de La Bruyère.
Il fut établi que chacun des académiciens prononceroit à son tour une harangue. Le 9 juillet, M. de Sérizayenlut une contre les sciences, qui lui étoit venue de Touraine. Au choix du sujet, vous reconnoissez l'orateur ; elle étoit de Racan. Vainement on y chercheroit l'inspiration amère
Notice. xlix
du discours de Rousseau. Racan ne reprochera la science que de troubler sa paresse , il ne lui sait pas d'autre défaut. Son discours n'est qu'une épigramme détournée contre l'Académie, dont l'arrêt est venu le surprendre sommeillant à demi sous ses ombrages, et encore pour lui demander de la prose , le désarmant ainsi de la rime et de la cadence des vers; c'est lui-même qui parle avec cette charmante élégance. Ce discours, I à tout prendre, est un lieu commun assez vul- Igaire ; mais il importe d'en détacher quelques {phrases qui décèlent dans le poète un sens re- Imarquable. Il juge ainsi lui-même ses vers faciiles et négligés : « Je les compare, dit-il, à ces îjeux de la nature , qui quelquefois, dans les jaspes [bt les cailloux, commencent des figures à peine jconnoissables d'arbres, de portiques ou d'aniimaux , à qui le seul art du peintre peut achever de donner la perfection et la forme. » Le peintre , :e l'ai dit, ce fut La Fontaine.
Racan avoit un juste sentiment de l'imitation, iît il se moque ingénieusement des imitateurs naladroits, qui, dit-il, « prennent indifféremnent tout ce qu'ils trouvent dans les latins et lans les grecs. Si, par hasard, il leur tombe en nain quelque bonne pensée de Virgile ou d'Hoace , on voit bien que cela ne leur est pas pro- )re ; ils s'en servent de si mauvaise grâce et vec autant de foiblesse que Patrocle faisoit des rmes d'Achille. »
De temps à autre il venoit à Paris; jamais lors il ne manquoit une séance de l'Académie. 1 prenoit même , pour s'y rendre, le chemin le lus coun , laissant le plus long à La Fontaine.
Racan. — I. d
I Notice.
II disoit qu'il n'avoit d'amis que messieurs d( l'Académie, jusque là, dit Tallemant, « qu'i prit pour procureur le beau-frère de Chapelain parce qu'il lui sembloit que cet homme étoi beau-frère de l'Académie. )> Aussi traitoit-il se: confrères sans aucune façon ; il s'en vint un jou au milieu d'eux avec un chiffon de papier tou déchiré dans ses mains : « Messieurs , dit-il , j( vous apportois ma harangue , mais une grandt levrette l'a toute mâchonnée. La voilà, tirez-er ce que vous pourrez.... » Quand son fils aîné fui assez grand , ajoute la chronique , il le mena è l'Académie pour lui faire saluer tous les académiciens.
Ce fils aîné n'étoit qu'un sot : c'étoit pour le bonhomme une grande douleur. Le second , qui avoit de l'esprit, mourut à l'âge de seize ans. Son père lui fit une épitaphe touchante. Le malheureux père comprit alors sans doute pourquoi , vingt ans auparavant , il avoit eu tant de peine à calmer le pauvre Malherbe , dans la cour du logis du Roi , à La Rochelle.
J'ai parlé déjà des distractions de Racan, je pourrois en parler longtemps ; j'aime mieux renvoyer le lecteur aux ana de l'époque. On a lu partout l'aventure des trois Racan ; il faut la relire dans les Historiettes : elle y est merveilleuse-: ment racontée. On voit bien que Tallemant l's recueillie de la bouche de Boisrobert , et qu'il z entendu le vieux Racan lui-même dire en secouant la tête et riant jusqu'aux larmes : // di vlai, il dit vlai. Cette pauvre mademoiselle d( Goumay, si cruellement jouée en cette occasior par les enfans de Malherbe, étoit le dernier dé-
Notice.
bris de l'école déchue de Ronsard. O fortune ennemie! pouvoit avec ironie s'écrier le jeune deuTicoles'^"' ^ommençoit dès lors à hériter d« Cependant le génie de notre poète se renou veloit aux champs dans le calme de la sol tude la poésie lui revenoit doucement à l'âme lï' cueiiht comme un ami de la jeunesse ou 'or^ re-' trouve avec bonheur dans ses vieux jourî OueT-
Te^fT 'T '^""^'' ^" ^^f^"i'ietant sondaiherbe, il tomba sur ce beau cantique : N'esi^rons plus mon âme, etc., et il lui revhit en S?e qu 11 avoit lui-même publié autrefois uneTaduc t^on des sept psaumes de la pénitence. Plus I^S al en avoit envoyé quelques autres à l'AcadéiSe avec 1 aveu naïf qu'il ne savoit pas le S eî qu'il traduisoit sur les versions francoises 11 sol gea à reprendre cette œuvre deux Fois interrnr^ oue. Ses idées s'étoient élevées dans a reSitT^ ^en n'enseigne la religion à l'âme comme erlî >os des champs et l'égalité de la vie domest ouT ^acan comprit que ce n'étoit plus murR ^son des stances bachiques et des amoureuses gansons : « Je suis, disoit-il , comme cesvSl •eautes qui, ayant perdu toutes les g "ces dV L ^ et de la jeunesse, sont réduites à payer ,f^ compagnies de la gravité de leur mine , ce 1 agrément de leurs paroles. ., Notre poète Jr le retour, se remet donc à traduire les nsau' 'es. Certain abbé de Raimefort, qui, après avol" jnçemps vécu dans les tempêJes'dS r^ondT ^oit venu, comme dit Racan, prendre ter?^ dan' >n voisinage, l'encourageoi Fort en ceSessei^
lij Notice.
Il eût mérité d'y réussir mieux; mais, outre que l'art de traduire étoit alors bien imparfait , traduisant, comme il le dit, sur le françois, Racan avoit grand peine à se rapprocher un peu de l'original. Aussi l'image, fort souvent, disparoît devant l'expression abstraite. Lorsque Racan retrouve le mouvement lyrique, le tour élégiaque, poète, c'est que l'instinct le pousse; chrétien, c'est que la foi le porte. Il s'est très rarement douté de la poésie des saints livres ; il ne fait qu'entrevoir la pensée de David, et il la voit toute nue et dépouillée de sa pompe orientale. Aussi se gardera-t-il de la présenter à son siècle telle qu'elle se montre à lui ; il faut auparavant qu'il la revête de sa poésie. Les traducteurs ne lui ont donné que le sens de l'Ecriture; pourvu que ce sens demeure, qu'importe le reste ? La métamorphose sera complète. David va renaître en Louis XIV, et le canon prendra la place des chars armés de faulx. Le poète veut que l'on dise les psaumes de Racan, comme on a dit les psaumes de Marot, et certes il seroit difficile de leur donner un autre nom.
Mais oublions l'Orient, oublions David, oublions cette harpe mélancolique qui endormoit la fureur de Saûl et qui pleuroit la mort de Jonathas ; oublions tout cela et acceptons ces paraphrases comme œuvre originale et spontanée. Une versification ferme, soutenue, un langage naturellement élevé et dont le tour a peu vieilli , çà et 1; enfin une expression grandiose qui sent le voisinage de Polyeucte : voilà ce qu'un lecteur di bonne volonté peut y découvrir encore.
Notice. liij
Nous citerons seulement quatre vers ; on pourroit en choisir beaucoup d'autres :
Sa voix, comme un tonnerre, effraya tout le monde ; La mer en fut émue , et ses flots entr'ouverts Découvrirent à nu , dans le fond de son onde , Le large fondement de ce vaste univers.
Loin de nous cependant la pensée d'offrir cette traduction des psaumes comme une œuvre de sincère poésie : c'est plutôt un exercice de la poésie et de la langue; mais, à ce titre, faisons une part à Racan dans la gloire de nos grands poètes. Ce que nous disons des psaumes pourroit s'étendre à tout ce qu'il a écrit : poète, grand poète même en quelques pages , partout ailleurs il n'a fait que donner un peu de souplesse à cette langue jetée par Malherbe dans un moule d'airain. C'est encore une gloire assez haute que d'avoir par là quelque chose à revendiquer dans les plus belles renommées du XVIle siècle.
Racan vécut encore longtemps après son dernier ouvrage. L'autorité de son nom étoit grande, et sa réputation survivoit tout entière à la nouveauté de ses écrits. Sa conversation étoit spirituelle et enjouée. On se pressoit autour de lui pour l'entendre. Chaque souvenir de sa vie lui rappeloit quelque mot charmant, quelque facétie ingénieuse , qu'il racontoit avec grâce , mais si bas, si bas, que souvent on ne l'entendoit pas, et qu'il s'étonnoit d'avoir ri seul du mot que seul il a voit entendu. Alors il se toumoit vers Ménage, qui heureusement pour nous avoit l'oreille plus fine, et lui disoit : « Je vois bien que ces messieurs ne m'ont pas entendu ; traduisez-moi
liv Notice.
en langue vulgaire. » Il y a quelque mélancolie dans ce dernier mot. Le pauvre vieux poète comprenoit qu'on ne parloit plus autour de lui la langue de sa jeunesse. Ceux qu'il avoit chantés n'étoient plus, celles qu'il avoit aimées appartenoient à un autre règne. C'étoient de nouveaux noms, de nouvelles mœurs, tout un siècle nouveau ; et au milieu de ce siècle, il étoit là, lui, comme un débris vivant de la société d'autrefois. La France entière battoit alors des mains aux triomphes du grand Corneille. Dans son coin, Pascal écrivoit les Provinciales , et mouroit de ses pensées. Racan étoit un habitué de l'hôtel de Rambouillet; il étoit là peut-être le jour où Molière y fut présenté , le jour où Bossuet, enfant, y prêcha, dit-on, son premier sermon. On murmuroit déjà dans quelques ruelles le nom d'un jeune clerc de La Ferté-Milon, protégé par Chapelain, et qui depuis fut Racine. Mais les vieilles renommées se tournent rarement du côté des gloires naissantes, et vivent plus volontiers dans le passé. Boileau, qui l'aimoit, ce passé, s'arrêta avec respect devant le disciple de Malherbe. Lui qui, dans ses vers du moins, oublia La Fontaine, s'est trois fois souvenu de Racan , et trois fois il le nomme avec honneur. Il appartenoit à Boileau de payer à la vieillesse de Racan et à la mémoire de Malherbe les services que l'un et l'autre ils avoient rendus à la langue.
Racan mourut au mois de février 1 670. Il avoit quatre-vingt-un ans.
Un peu auparavant, La Fontaine avoit publié ses premières fables. On aime à se figurer ce livre tombant un beau matin à Laroche-Racan.
Notice. Iv
Voilà, sans doute, notre poète bien étonné en recevant de Paris tant de vers empreints de ce doux et sincère amour de la nature, écrits avec cette aisance et cette bonhomie où parfois il pouvoit se reconnoître lui-même. Mais lorsque, feuilletant ce volume, ses yeux s'arrêtèrent sur fable du Meunier, est-ce qu'il ne lui arriva ,5 de renaître en imagination à cette époque àe sa vie où, incertain de la carrière qu'il devoit embrasser, il demandoit conseil à Malherbe ? Que d'espérances trompées ! que d'illusions évanouies ! C'est toujours là ce que nous trouvons en remuant la cendre du passé. Racan , du moins, avoit cette consolation qu'il voyoit éclore dans la pensée d'un beau génie cette fleur de poésie naïve qu'il avoit, lui, trop peu et trop ra- -eraent cultivée.
Antoine de Latour.
APPENDICE
Ux
APPENDICE
Ayant cru devoir placer ici une suite de pièces qui se rattachent à la vie et aux ouvrages de Racan, nous commençons naturellement par son extrait de naissance. C'est à M. Taschereau que nous devons cette intéressante communication , tirée des précieux documents qu'il se complaît à réunir sur les hommes remarquables de sa belle province. Nous lui devons également plusieurs indications rentrant dans cet appendice , et quelques autres que nous mentionnerons en leur Ûeu ; mais nous n'avons pas voulu ajourner nos vifs remercîments.
Tenant de Latour.
Extrait des registres de la paroisse de Saint-Paterne, en Touraine (i 586-1 592).
Le cinquième iour de febvrier 1 589, nasquit le fils de noble homme Loys de Bueil , chevalier de l'ordre du Roy, capitaine de 50 hommes d'armes et seigneur
Ix Appendice.
de Racan , et fut baptisé par le curé d'Aubigné. Nommé Honorât par Cosme, fils de feu Jehan Royer, de Saint-Paterne, et par Julian Boussard, de Vas.
(U n'y a pas de signature.)
L'auteur des curieux commentaires sur la 3 e édition de Tallemant des Réaux donne la généalogie suivante de la maison de Bueil ; l'on peut tout accepter de confiance d'une telle main.
« La maison de Bueil est une de celles qui ont fourni le plus de grands hommes.
« La première branche finit dans le XVlIe siècle, avec le neveu de Claude de Bueil , dit le chevalier de Bueil. Celui-ci étoit le frère de la célèbre comtesse de Moret.
« A la seconde branche, celle des seigneurs de Fontaines, détachée de la première à la fin du XlVe siècle, appartenoit Jean de Bueil, seigneur de Fontaines, dont le fils aîné fut Honorât de Bueil, père d'Anne de Bueil, femme du duc de Bellegarde et cousine germaine de Racan.
ce Le quatrième fils de Jean de Bueil fut Louis de Bueil , seigneur de Racan , qui n'eut d'autre fils que notre poète.
« De sa femme, Magdelaine Dubois, Racan eut deux fils et une fille. Celle-ci épousa, en 1658, Claude de La Rivière- Montigny, sieur de La Bresche. Le second fils, Antoine , dit le chevalier de Bueil , ne fut pas marié. L'aîné, Antoine de Bueil, seigneur de Racan après son père et baron de Fontaines-Guérin , eut deux enfants, dont le second, Pierre de Bueil, colonel du régiment de Bueil, paroît avoir continué
Appendice. Ixj
la postérité après la mort de son frère, tué en 1709 à la bataille de Malplaquet.
« Aujourd'hui cette grande et illustre maison pa-
roit éteinte.
La lettre suivante de Henri IV, dont nous sommes heureux d'ornernotre édition, peut seule fixer sur plusieurs points relatifs à Racan et à sa famille.