Scène II
Silène, Damoclée, Artenice.
Silène.
Dans ce triste séjour, loin du peuple profane, C'est où ma fille sert les autels de Diane. Le bon-heur nous conduit; nous ne pouvions choisir Un temps plus à propos selon nostre désir : La voila toute seule au frais de ce bocage.
Ma fille, hé! qui vous meut à quitter le village Pour venir demeurer en de si tristes lieux ?
Artenice.
Pour la haine du monde et pour l'amour des Cieux.
Silène.
D'où vous vient cette humeur en l'avril de vostre âge ? Si ce sont les effects d'une amoureuse rage, Nommez nous en l'auteur.
Artenice.
C'est tout ce que je crains Que de vous déclarer celuy dont je me plains, Parce qu'en l'accusant moy-mesme je m'accuse.
Silène.
Cet extrême remords dont vostre ame est confuse Repare assez le mal que vous tenez caché.
Artenice.
Vostre seule deffense en a fait un péché. Si vos justes rigueurs, dont je fus menacée , Eussent peu trouver place en ma raison blessée , Mon cœur ne plaindroit pas l'ennuy que je reçoy De voir un estranger m'avoir manqué de foy.
DE M. DE RaCAN. 7J
Silène.
Elle en a dit assez : nous le pouvons cognoistre. L'excuse qu'elle faict nous fait assez paroistre Que c'est ce beau garçon qui demeure chez vous Depuis que le destin l'arresta panny nous.
Mon père, c'est luy-mesme; excusez mon enfance. Il est vray, je l'aymois contre vostre deffence, Ce meschant , cet ingrat , cet esprit inconstant.
Damoclée.
Quel sujet avez vous de vous en plaindre tant?
Artenice.
Ne vous enquerrez point de ceste perfidie : Vous la sçaurez trop tost sans que je vous la die.
Damoclée.
Quel timide respect vous deffend d'en parler ? Est ce quelque secret qu'on me doive celer ?
Silène.
Ma fille, dites Iny, puis qu'il vous le commande.
Artenice.
Par où commencerav-je ? O Dieux ! que j'appréhende De vous entretenir ae ce triste discours, Qui comblera d'ennuy le reste de vos jours !
Damoclée.
Uépeschez-voos, ma niepce; en vain on me le cache : Quand ce seroit ma mort, il faut que je le sçache.
Artenice.
D'un antre que de moy le puissiez vous sçavoir!
Damoclée.
Que de peurs à la fois vous me faites avoir! Que vous m'apprenez bien qu'en un sujet de plainte Le plus souvent le mal est moindre que la crainte !
74 Les Bergeries
Artenice.
Le crime qu'Akidor a fait contre sa foy Vous ofFense, mon oncle, aussi bien comme moy.
Damoclée.
Est-ce point que ce traistre, abusant de ma fille, Avec elle eust tasché l'honneur de ma famille?
Helas! j'en ay trop dit.
Damoclée.
Je vous prie, achevez, Et nous dites comment ils ont esté treuvez.
Artenice.
<^e le seul souvenir des maux que je raconte Me comble maintenant de tristesse et de honte! Sur la rive de Seine, en ces lieux escartez Que son cours sinueux borne de trois costez. Est dans un petit bois un cabinet champestre, D'où sans se faire voir on voit ses brebis paistre. Là ces jeunes amants vont presque tous les jours Esteindre en liberté le feu de leurs amours. Et desja leurs plaisirs pensent couvrir leur crime Sous le vœu fait entr'eux d'un hymen légitime, Et pensent que des maux dont ils sont entachez Ils sont assez absous en les tenant cachez; Mais Lucidas et moy, consultans les mystères Que Polistene observe en ses grottes austères, Descouvrismes au jour d'un cristal enchanté Ce que le bois cachoit dans son obscurité,
Damoclée.
O Dieux ! que vistes-vous .-'
Artenice.
Je rougis quand j'y pense Et ma condition ne peut avoir dispense De conter devant vous de quelles acticvns
DE M. DE RaCAN. 7J
Ils taschoient d'assouvir leurs folles passions.
Si tost que le viellard, imprimant sur l'argile,
Eut achevé son cerne, ou plustost nostre azile,
Et qu'il eut par trois fois invoqué les démons
D'une voix estouffée en ses foibles poulmons,
Dans l'air clair et serain maints nuages s'étendent,
De mainte estrange voix les murmures s'entendent,
Des morts pasies et froids sortent du monument;
Il semble que l'enfer s'assemble au firmament,
L'air éclatte frappé de maint coup de tonnerre,
Et l'ombre de la nuict environne la terre.
A l'heure la frayeur commence à me saisir;
Tous mes sens estonnez ne sçavent que choisir ;
Mes vœux sont sans effect aussi bien que mes larmes.
Le vieillard cependant continuoit ses charmes :
Un orage boufiy, qui se fendit en deux,
Peupla l'obscurité de phantosmes hideux.
D'où des lances de feu , de respect retenues,
Descendent sur ma teste et remontent aux nues;
Et lors, pour tesmoigner son pouvoir souverain,
Ses seuls commandemens rendirent l'air serain.
Des tourbillons esmeus calmèrent l'insolence.
Et mesmes aux zephirs imposèrent silence.
Il présente à mes yeux le cristal enchanté
Dont l'oracle muet m'apprit la vérité.
Qui , trop longtemps cachée et trop tost descouverte ,
A produit mon salut en produisant ma perte.
Je me sens toute esmeue en regardant les lieux
Que cette glace ofFroit à mes timides yeux ,
Qui, de tant de brebis dont la plaine est remplie,
Ne cognurent d'abord que celles d'Ydalie ;
Je contemple ce bois si plaisant et si beau
Qui fut de son honneur l'agréable tombeau;
J'entrevoy son amant au pied d'une colline j
Qui gardoit son troupeau dans la plaine voisine.
Son regard , à la fois en tous lieux attaché ,
Monstroit assez le soing dont il estoit touché.
Là ses moutons espars paissoient dans les campagnes;
76 Les Bergeries
Là ses chèvres pendoient au sommet des montagnes ; Là son mastin , veillant pour le salut de tous, Asseuroit leur repos des embusches des loups. Il advise Ydalie au milieu de la plaine; Il luy veut abréger la moitié de la peine. Tous deux d'un pas égal s'advancent à la fois ; Ils traversent les prez, ils entrent dans le bois, Sans avoir que l'amour pour complice et pour guide. Il semble qu'à regret elle suit ce perfide : La crainte et le désir la troublent en tous lieux; La honte est dans son teint et l'amour dans ses yeux ; Elle résiste un peu , mais c'est de telle sorte Qu'on void bien qu'elle veut n'estre pas la plus forte; Le cœur tout haletant, en vain elle taschoit A modérer l'ardeur du feu qu'elle cachoit; Mais enfin son amour triompha de sa honte, Enfin de son honneur elle ne tint plus conte, Elle se laisse en proye au désir du berger.
Damoclée.
O desloyal, ô traistre, ô perfide estranger, De qui l'ingratitude et l'amour impudique Font d'un mal domestique une honte publique! Est-ce là le loyer du soing que j'eus de toy Lors que tu vins enfant te retirer chez moy }
Artenice.
Il monstre bien qu'il est d'une ingrate nature , De s'attaquer à vous dont il est créature. D'où peut-il désormais espérer de l'appuy ?
Silène.
Vous avez en sa faute autant de tort que luy. Tous les jeunes bergers vivent sur la commune ; Sans respect et sans crainte ils cherchent leur fortune. Laisser sa fille seule avec ces jeunes foux. C'est mettre une brebis à la garde des loups. Si vous eussiez eu soing de la tenir sujette, Elle n'eut jamais fait la faute qu'elle a faite.
DE M. DE Racan. 77
Damoclée.
Vous dites vray, mon frere.
Silène.
Il n'en faut plus parler.
Damoclée.
Que je suis misérable !
Silène.
Il se faut consoler.
Damoclée.
La mort seule a pouvoir de consoler mon ame; Mais il faut que devant je me lave du blasme Dont cette fille infâme a mon bon-heur tasché, Et que, dessus l'autel expiant son péché, Son juste chastiment à sa faute responde. Pour la gloire du ciel et l'exemple du monde.
Artenice.
0 dieux ! qu'il est cruel !
Silène.
Ce n'est pas sans raison :
Cette offence à jamais tascheroit sa maison.
Artenice.
Après tant d'accidens qu'à toute heure on void naistre. C est n'avoir point de sens que de ne point cognoistre Que qui vit dans le monde il vit dans le malheur.
Silène.
Il falloit que mon frere eust part à ma douleur : Il n'avoit comme moy que ceste seule fille, li perd en la perdant l'espoir de sa famille; Et moy, si je vous perds, je perds en mesme temps Le seul bien qui rendoit tous mes désirs contens. Vostre bon naturel maintenant vous convie D'avoir pitié de ceux dont vous tenez la vie ;
78 Les Bergeries
Ce froid et pasle corps, victime du tombeau, Verra bien tost ses jours esteindre leur flambeau. Attendez, le succez des tristes destinées, Qui détordent desja le fil de mes années. Helas ! ma fille , helas ! gui me clorra les yeux Mais que mon pasle esprit soit monté dans les deux
Artenice.
Je sçay ce que je dois à l'amour paternelle; Mais il faut obeyr à celuy qui m'appelle, Et qui , mon premier père, a voulu prendre seing De me tendre les bras et m'aider au besoing.
Silène.
Les dieux que vous servez en ce désert austère N'ostent point les enfans d'entre les bras du père. Ce n'est point leur conseil qui vous meut à cecy; Rien que le desespoir ne vous ameine icy.
Artenice.
Le soin continuel de nostre bon génie Par des moyens divers nos volontez manie, Et, de quelque façon qu'il nous vueille inspirer. Il luy faut obeyr et ne point murmurer. Bien que le desespoir d'une flame amoureuse Ait conduit ma fortune en ceste vie heureuse. Puis qu'ainsi l'Eternel pour mon bien le voulut, D'un desespoir naistra l'espoir de mon salut.
Silène.
Pensez-vous le trouver en ceste triste vie Plustost que dans le monde où l'âge vous convie ? Estimez-vous que ceux qui n'ont fait aue pour nous Les plaisirs d'icy bas aussi justes que doux Vueillent pour leur service en deffendre l'usage ?
Artenice.
Croyez-vous que ce lieu solitaire et sauvage, En esloignant de nous la crainte et le desir, Esloigne de nos cœurs tout suject de plaisir?
DE M. DE Racan. 79
Voyez ces bois espais, voyez ceste verdure , Ces promenoirs dressez par le soing de nature , Et ce temple où les cœurs vrayment devotieux Destinent leur repos à la gloire des cieux ; Voyez en cet enclos les lieux où Philothée Fait depuis si long temps sa demeure arrestée , Et vous-mesme avouerez , exempt de passion. Qu'ils n'ont pas moins d'attraits que de dévotion.