‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 28 sur 95 · Scène première · texte numérisé non relu

Scène première

Artenice, Philothée.

Artenice.

fj ue cette vie est douce ! ah ! que je suis contente (') ^^De me voir en ce lieu conforme à mon attente ! Que j'y trouve d'appas qui charment ma douleur! Que le sort m'a rendue heureuse en mon malheur! Doux poison des esprits, amoureuse pensée , Qui me ramentevez ma fortune passée , Esloignez-vous de moy, sortez de ces saincts lieux : Les cœurs n'y sont espris que de l'amour des Cieux. La gloire des mortels n'est qu'ombre et que fumée : C'est une flame esteinte aussi tost qu'allumée. Desillez vous les yeux , vous dont la vanité Préfère cette vie à l'immortalité.

Maintenant que je gouste une paix si profonde, Que j'ay pitié, ma sœur, de ceux qui sont au monde, Et qui sur cette arène esmeuë à tous propos Fondent sans jugement l'espoir de leur repos !

Philothée.

Ma sœur, ne plaignez point ceux que le sort convie

I. Racan n'arrive jamais (du reste il le veut bien ainsi- à rien idéaliser complètement. Voici Artenice qui se fait reli-

j gieuse , plus que vestale, en plein paganisme, et qui , consacrée aux autels de Diane, a un entretien empreint,de l'ascétisme le plus pur avec une Philothée, nom, suivant toute vraisem- Uance , emprunté à la Philothée de saint François de Sales , alors encore dans sa nouveauté. A cela près, d'heureux détails,

jde belles maximes, ainsi que dans la longue scène qui suit.

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A passer loin de nous la course de leur vie,

Parmy les vanitez qui ne sont point icy :

Où le combat est grand, la gloire l'est aussi.

Nous vivons sur la terre en éternelle peine,

Et, de plusieurs chemins par où le Ciel nous meine

Au repos glorieux qui nous est préparé,

Celuy que nous tenons est le plus asseuré.

Bénissez donc, ma sœur, sa bonté paternelle,

Qui vous met au chemin de la vie éternelle,

Et bénissez aussi la tempeste du sort

Qui du milieu des flots vous a jettée au port.

Les Dieux diversement nous retirent du monde :

L'esprit ne peut sonder leur prudence profonde.

C'est d'eux d'où le soleil emprunte sa splendeur;

Il faut, en se taisant, admirer leur grandeur.

Alors que vous perdiez au milieu des délices

Qui cachent comme fleurs les abysmes des vices,

Ces esprits, tousjours prests au secours des huniains,

Vous sauvent du naufrage et vous tendent les mains.

Oubliez donc le feu de ce berger parjure

Qui fait à vostre amour une si grande injure;

Donnez leur vos pensers, vostre ame et vos appas :

Ces amans tous parfaits ne vous tromperont pas.

Artenice.

Je vous croyray, ma sœur, leur bonté m'y convie, Et, tant que le destin me laissera la vie, Jamais autre désir n'entrera dedans moy Que de leur conserver mon amour et ma foy. C'est en cette asseurance aussi douce que saincte Que je veux terminer mon espoir et ma crainte.

Philothée.

Quand on vient en ce lieu , devant que s'engager Au vœu que nous faisons, il faut bien y songer; Nostre reigle est estroicte et malaisée à suivre : Dans un désert austère il faut mourir et vivre. Prendre congé du monde et de tous ses plaisirs,

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N'avoir plus rien à soy, pas mesme ses désirs, Méditer et jeusner avecques patience , Et souffrir doucement la loy d'obédience. Nous en voyons assez de pareilles à vous Par un prompt desespoir se retirer chez nous; Mais, quand il faut jeusner et faire pénitence, Souvent leur desespoir se tourne en repentence. Conseillez vous aux Dieux, pensez-y meurement; Ne vous engagez point inconsidérément.

Artenice.

Ma sœur, ceste harangue est pour moy superflue. Avant que d'y venir je m'y suis résolue, Et croy qu'avec le temps j'eusse fait par raison Ce que par desespoir j'ay fait hors de saison.

Philothée.

Qui sont ces deux vieillards que je voy dans la plaine.''

Artenice.

C'est mon père et mon oncle. 0 Dieux! qu'ils ont de

peine !

Que je crains leur abord ! que je plains leur soucy î Que je maudits le soing oui les ameine icy Tourmenter mon esprit de leurs raisons frivoles Et perdre sans effect leurs pas et leurs paroles !

Philothée.

Je vous laisseray seule, afin que librement Ils vous puissent tous deux dire leur sentiment.

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