SCENE IV
Alcidor, CUante, Artenice, SiUne.
Alcidor.
En quel lieu m'a conduit la cruauté du sort.? Suis-je en terre ou dans l'eau, suis-je vivant ou mort Qu'est-ce qui tient encor mon ame prisonnière? D'où provient à mes yeux cette triste lumière ? Quoy ! le ciel ou l'enfer ont-ils quelque flambeau Qui trouble le repos en la nuict du tombeau ? Que ne suis-je en ces lieux éternellement sombres .'' Me refuse-t'on place en la troupe des ombres ? Veut-on qu'errant tousjours sous la voûte des cieux, J'esprouve en tous endroits la justice des dieux, Ou que mon pasle esprit, vaine terreur du monde. Se plaigne incessamment aux rives de cette onde, Où mon cœur, au mespris de la Divinité, N'aguere idolatroit une ingratte beauté ? N'est-ce pas là le bois, n'est-ce pas là la plaine Où vivant j'avois soing de mes bestes à laine ? Ces valons reculez de la flame du jour. N'est-ce pas où j'allois souspirer mon amour? A ces vieux bastimens de qui l'on voit à peine Les ornemens du faiste estendus sur l'arène, A ces murs esboulez par la suitte des ans.
I . Aminte aussi se précipite, et ici Racan n'est pas trop i férieur.
DE M. DE RaCaN. 8|
Je recognois ces lieux autresfois si plaisans Quand la belle Artenice, honneur Je son village Amenait son troupeau dans nostre pasturaT^ ' Ce al.z,ers tesmoins de nos plaisirfpassez
Lette vieille forest, d'éternelle durée
L accusera sans fin de sa foy parjurée
Ces Vieux chesnes ridez sçavent combien de fois
Ses plaintes ont troublé le silence des bois
EÎîrJn-f " '' ^'}'''' ^' '^"^ "'"bre immor'telle Elle osoit prendre part au mal que j'ay pour elle Vivez doncques, forest, vivez doncqu/s fous ours'
Ma rnuTH '^^•^"'"°i"^ de noschasVs amou'rs Mais que de visions qui passent et repassent Que de phantosmes vains en ces rive/s'ama sent i Sont ce morts ou démons qui s'approc enUe mol P Tout fait peur à mes yeux. Ôieux ! qu'est-^eoue Tvn v ? Belle ame, le miroir des âmes les plus belles ' ^ ' Avez-vous donc quitté vos despoùllles mortelles P Quels tourmens douloureux , quels Ses remors
oS^v^vS/"""^" '^^'^^"^ "" ^' beau/orp''' yuoy ! voulez-vous encor, ô ma chère infidelle
Juerdw'"°" IT' ^" '^ ""i^^ éternelle ? ' Quel destin malheureux vous a conduite icy [
Cleante.
Ne vous estonnez point de ce qu'il parle ainsi • La fureur e domine avec tant^de puissance " Que sa raison malade en perd la cognoSnce.
Artenice.
3n ne la peut celer quand elle est de a sorte-
82 Les Bergeries
Helas ! je n'en puis plus, le mal qui le transporte M'a troublé tous les sens aussi bien comme à luy.
Silène.
Ma fille, appaisez-vous , modérez vostre ennuy, Domptez vostre douleur avant qu'elle s'augmente. 0 Dieux! elle se meurt! Secourez-moy, Cleante!
Cleante.
Helas! auquel iray-je? ils se meurent tous trois! Tous trois sont estendus sans parole et sans voix. Qu'heureux estoit le siècle oîi parmy l'innocence L'amour sans tyrannie exerçoit sa puissance, Quand le Ciel libéral versoit à pleines mains Tout ce dont l'abondance assouvit les humains. Et que le monde enfant n'avoit poux nourriture Que les mets apprestez par le soing de Nature t L esgalité des loix chassoit l'ambition, Pas un ne se plaignoit de sa condition ; Le sanglant desespoir ny l'envie au teint blesme N'avoient point rendu l'homme ennemy desoy-mesme. La vieillesse caduque, ignorant leur effort, A pas lents et certains nous menoit à la mort. Les yeux n'estoient point faits A l'usage des larmes. L'Amour n'estoit point dieu de malheur et d'alarmes; La honte ny l'honneur qui régnent aujourd'huy Ne s'estoient point encor révoltez contre luy ; Il estoit absolu dessus les belles choses; Son arc au lieu de traicts ne tiroit que des roses, Et nos désirs, vaincus par nos contentemens. Ne servoient aux plaisirs que d'assaisonnemens.
Alcidor.
D'où viens-je ? qu'ay-je fait? quelle rage aveuglée A depuis si long-temps ma raison desreiglée ? Qui m'a mis en ce lieu ? qui sont ceux que je voy Au long de ce rivage estendus comme moy f D'oij vient que ce vieillard sans voix et sans haleine Soustient ainsi la teste à ma belle inhumaine ?
DE M. DE RaCAN. 8,
O Dieu ! elle se meurt ! tout le monde est en oleur^ Hela.! pourquoy, Destin, pour voir taM 2£iEr- Rendez-vous à mes sens l'uiage de la Se ?
Cleante.
Afi?7; «''^'"-^ous, l'amour vous y convie Afin de consoler ceste jeune beauté '
Qu' prend part à l'ennuy qui vous a tourmenté !
Alcidor.
O l'heureux changement! Que dites-vous, Cleante .'
Cleante.
Vostre mal a causé la douleur violente ^iui 1 a mjse en l'estat ou vous la pouvez voir.
Alcidor.
Ou Amour et la Fortune ont sur nous de pouvoir- 0 cœur de diamant, helas! est-il possible^ |i" a la fin h pitie vous ait rendu sensible > Inhumaine beauté, que je bénis vos fers, " fuis que vous prenez part aux maux que j'ay soufferts -
iîn n? '? '^^ ^°' y^"-^ donnez m'en témoiSie ^n qu avant ma mort ,e puisse encore voir ^^ ' j« astres dont ma v,e adoroit le pouvoir, our la dernière fois soyez-moy favorable.
jst-ce vous, mon berger .? est-ce vous, misérable ?
fet'^T '^"^ l'""^ '' ^°"^d ^" réconfort? eks gardez-vous bien d'advancer vostre mort • ^ mourrois avec vous; nos amoureuses l^ ' ont dans un mesme cœur respirer nos deux^es. Alcidor.
Sn^i"' '"^^ P^"'' ^^"^ ^^ inhumains ■ îus tenez pour jamais mon destin en vos mlrnV jand mesme la douleur m'auS l'ime A"e m aunez le pouvoir de me rendre Ta v?e'
84 Les Bergeries
Artenice.
Ne parlons plus de mort , mettons fin à nos pleurs ; Quelque jour le destin finira nos malheurs.
Alci dor.
Tout ce que j'en désire est que mon innocence Vienne avant mon trespas à vostre cognoissance.
Artenice.
Quand d'infidélité vous seriez entaché , Vostre extrême remords absoult vostre péché.
Alcidor.
S'il m'estoit arrivé de vous estre infidelle, Je ne pourois souffrir de mort assez cruelle.
Cleante.
Guerissez-vous tous deux pour jouir des plaisirs Qu'un heureux hymenée appreste à vos désirs.
Alcidor.
Si jamais le bon-heur accorde à mon envie De voir d'un si beau nœud ma franchise asservie, Je veux, quand je perdray la lumière du jour, Que mon dernier souspir soit un souspir d'amour, Et que l'effort du temps, à qui tout est possible, Perde contre ma foy le tiltre d'invisible.
Silène.
Je ne me vis jamais si touché de pitié ; Il me faut, malgré moy, souffrir leur amitié, [preste Sus donc , mes chers enfans, qu'aux nopces l'on s'a; Je veux dès à ce soir en commencer la feste. Pardonnez-moy tous deux si trop injustement J'ay tousjours traversé vostre contentement. Allons donc au logis. Venez aussi, Cleante, Voir accomplir l'hymen d'une amour violente ; Venez disner chez moy. Vous n'y trouverez pas Ces mets servis par ordre aux superbes repas
DE M, DE RaCAN. 8^
Qui de tant d'artifice ont leur grâce pourveuë
Qu'ils semblent n'estre faits que pour paistre la veuë ;
Mais ce qui se pourra selon ma pauvreté
D'un cœur libre et sans fard vous sera présenté.
Choeur des Bergers.
Tousjours la colère des cieux Ne tonne pas dessus nos testes , Tousjours les vents séditieux N'enflent pas la mer de tempestes, Tousjours Mars ne met pas au jour Des objects de sang et de larmes ; Mais tousjours l'empire d'Amour Est plein de troubles et d'alarmes.
Que le siècle d'or fut heureux, Où l'innocence toute pure Ne prescrivoit aux amoureux Que les seules loix de nature !
Combien depuis ce premier temps La honte, l'honneur et l'envie Ont aux esprits les plus contents Aigry les douceurs de la vie !
Dès l'heure l'on vit en tous lieux S'eslever la puissance feinte D'un nombre infiny de faux dieux, Incogneus enfans de la crainte.
L'Ambition , fille d'enfer, Mist le sceptre à la main des princes, Et Bellone avecques le fer Partagea la terre en provinces
Ses champs n'estoient point divisez, Les richesses estoient égales , Les antres qu'elle avoit creusez Seryoient de chambres et de sales ; Mais le monde hors de propos Y fist murailles sur murailles.
S,6 Les Bergeries
Et pour luy deschirer le dos Tira l'acier de ses entrailles.
Parmy les jeux et les festins Nos jours comblez d'heur et de joye Par les mains de mesmes destins Estoient faits d'une mesme soye; La faveur ne faisoit point voir L'un au ciel, l'autre dans la boue, Et la Fortune sans pouvoir N'avoit point encore de roue.
Mais, de tous ces soins rigoureux Qui, regnans dans l'esprit des hommes, Font croire ceux-là malheureux Qui naissent au siècle où nous sommes.
Ce qui nous doit le plus fascher Est cet honneur qui nous ordonne D'acheter et vendre si cher Les plaisirs que l'amour nous donne.