Scène première
Artenice , Clorise.
Tu ne peux ignorer, ô ma chère Clorise ! De quelle affection je chéris ta franchise : Tu lis dans mes pensers, oui ne s'ouvrent qu'à toy, Combien ton jugement a de pouvoir sur nioy. C'est la raison, mon cœur, pourquoy je t'importune De prendre maintenant le soing de ma fortune. Tu sçais comme Alcidor après ses longs travaux A, selon ses désirs, surmonté ses rivaux,
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Et comme son amour, qui tousjours persévère,
A touché de pitié la rigueur de mon père :
Je pense qu'à ce soir nous nous donnons la foy.
Je ne te puis celer l'aise que j'en reçoy ;
Mais, comme à tous les biens que le Ciel nous envoyé
Tousjours quelque douleur se mesle à nostre joye,
Un doute assez fascheux, qui n'est point esclaircy,
Tenant mon cœur glacé d'un timide soucy,
Me fait appréhender, si je te l'ose dire,
La fin du mariage où mon amour aspire.
Clorise.
Vous me le devez dire et ne me rien celer, Je soufTrirois la mort plustost que d'en parler: Il ne faut rien cacher aux personnes qu'on ayme. Je suis auprès de vous comme un autre vous-mesme; Ce seroit taire tort à mon affection Que de vous défier de ma discrétion.
Il faut donc t'advouer le regret qui me presse D'aller contre l'advis de la bonne déesse, Qui s'apparoist la nuict aux yeux de mon penser Et d'un front courroucé me semble menacer De rendre en mes amours ma vie infortunée Si je ne me marie au sang d'où je suis née. Je l'ay tousjours servie avec dévotion Depuis que l'on me mist en sa protection ; Aussi je recognois ses grâces tousjours prestes A me favoriser en toutes mes requestes. Quand mon père voulut inconsidérément.
Préférant la richesse à mon contentement, Avecqu» Lucidas me rendre misérable, Ce qu'elle m'ordonnoit m'estoit fort agréable, Me promettant tousjours de les en dégager. Quand je remonstrerois qu'il estoit estranger. Mais ma mère Chrisante, à qui je dis mon songe. Non sans quelque raison le print pour un mensonge,
88 Les Bergeries
Estimant qu'à dessein je l'avois inventé Pour empescher l'accord qu'elle avoit.projetté. Et moy, qui ne voyois que le seul Tisimandre Où, selon cet advis, mes vœux peussent prétendre, Mon cœur n'estant pas libre en ceste élection, Ce berger fut l'object de mon affection ('). Je fais ce que je puis pour divertir la flame Que l'ingratte Ydalie a fait naistre en son ame; Mais je travaille en vain, son malheur et le mien Font que depuis cinq ans je n'y profite rien. C'est pourquoy, mon amour, après tant de martyre Je ne puis deviner ce que cela veut dire , Et, voguant en ces flots sans espoir d'aucun port. J'abandonne ma barque à la mercy du sort, Si ton bon jugement, à mon mal salutaire. Ne me donne conseil de ce que je dois faire,
Clorise.
Toutes les deïtez dont l'on sert les autels. Et de qui la bonté veille pour les mortels. Aux belles comme vous se monstrent favorables Et d'elles prennent soin comme de leurs semblables; Vous y devez penser un peu plus meurement Et ne point rejetter cet advertissement.
Artenice.
Ce berger me possède avec un tel empire Qu'il sera mal-aisé de m'en pouvoir aesdire. Et puis, si je ne l'ay, que sçaurois-je espérer ?
Clorise.
Les dieux y pourvoiront, il s'en faut asseurer ; Vous en verrez l'effect, et dedans peu d'espace.
I . Toujours le singulier défaut signalé dans la note de la page 32, défaut qui, un peu plus loin, touche presqu'au burlesque, dans ce vers :
Cependant je vieillis , l'occasion se passe.
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Artenice.
Cependant je vieillis, l'occasion se passe.
Clorise.
Si la bonne déesse a pour vous tant de soing. Croyez qu'elle viendra vous ayder au besoing ; Aux choses d'importance il faut estre timide. Comnie elle est votre espoir, qu'elle soit vostre guide : Elle est aussi présente en la terre qu'aux deux.
Artenice.
Mais dis moy donc, mon cœur, que puis-je faire oiieax Que de prendre un mary jeune, galant et sage, Et qui de son amour m'a rendu tesmoignage?
Clorise.
Craindre les immortels, suivre leur volonté.
Artenice.
Il n'en faut plus parler, le sort en est jette ; Vos raisons désormais sont pour moy supérflaês. En vain l'on prend conseil des choses résolues; Quand les dieux me devroient envoyer le trespas. Je ne puis avoir pis que de ne l'avoir pas.