‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 37 sur 95 · Scène première · texte numérisé non relu

Scène première

Lt vieil Alcidor, Chante.

Le vieil Alcidor.

Ne sçaurois-je trouver un favorable port(i) Où me mettre à l'abry des tempestes du sort ? Faut-il que ma vieillesse, en tristesse féconde. Sans espoir de repos erre par tout le monde ? Heureux qui vit en paix du laict de ses brebis,

I . Voici le morceau éternellement cité , cité à toutes les époques, cité partout, celui qui partage plus particulièrement,

110 Les Bergeries

Et qui de leur toison voit filer ses habits; Qui plaint de ses vieux ans les peines langoureuses, Où sa jeunesse a plaint les flames amoureuses; Qui demeure chez luy comme en son élément, .Sans cognoistre Paris que de nom seulement, Et qui , bornant le monde aux bords de son domaine, Ne croit point d'autre mer que la Marne ou la Seine ! En cet heureux estât , les plus beaux de mes jours Dessus les rives d'Oyse ont commencé leur cours. Soit que je prisse en main le soc ou la faucille. Le labeur de mes bras nourrissoit ma famille; Et , lorsque le soleil , en achevant son tour, Finissoit mon travail en finissant le jour, Je trouvois mon foyer couronné de ma race. A peine bien souvent y pouvois-je avoir place. L'un gisoit au maillot, l'autre dans le berceau; Ma femme, en les baisant, devidoit son fuseau. Le temps s'y ménageoit comme chose sacrée ; Jamais l'oisiveté n'avoit chez moy d'entrée. Aussi les dieux alors bénissoient ma maison ; Toutes sortes de biens me venoient à foison. Mais , hélas ! ce bonheur fut de peu de durée : Aussi-tost que ma femme eut sa vie expirée, Tous mes petits enfans la suivirent de près, Et moy je restay seul accablé de regrets, De mesme qu'un vieux tronc, relique de l'orage, Qui se voit despoùillé de branches et d'ombrage. Ma houlette, en mes mains inutile fardeau. Ne régit maintenant ny chèvre, ny troupeau; Une seule brebis, qui m'estoit demeurée, S'estant, loin de ma veuë, en ce bois égarée,

avec les stances sur la retraite, le suffrage sympathique de hommes lettiés. Ce morceau, en effet, outre qu'il est adm rablement beau de pensée, semble, par la correction presqu irréprochable du style , être le produit d'une muse plus rap prochée de nous; en un mot, joint aux belles stances qu nous venons de rappeler, c'est là le véritable diamant de R£ can.

DE M, DE RaCAN. I I I

Y jetta son petit avec un tel effort (') Qu'en luy donnant la vie il luy donna la mort. Voyant tant d'accidens m'arriver d'heure en heure, Je cherche à me loger en une autre demeure, Pour voir si ce malheur, à ma fortune joinct. En quittant mon pays ne me quittera point , Et SI les champs où Marne à la Seine se croise Me seront plus heureux que le rivage d'Oyse.

Cleante.

Ne cherchez point ailleurs où vous mettre en repos: Vous ne sçauriez trouver un lieu plus à propos Pour rendre vostre vie en tous biens fortunée. Nos fertiles cousteaux portent deux fois l'année. Et les moindres épies qui dorent nos guerets S'égalent en grandeur aux chesnes des forests. Icy le bien sans peine abonde en nos familles, On use moins de socs qu'on ne fait de faucilles ; Icy le doux zephir, roy de nostre orison , Fait de toute l'année une seule saison. La nymphe de la Marne et le dieu de la Seine, Qui pour leur mariage ont choisi ceste plaine. Nous tesmoignent assez, par leurs tours et retours Le desplaisir qu'ils ont d'en éloigner leur cours. L'impitoyable horreur des foudres de la guerre A quitté par respect cette fertile terre ; La justice et la paix y régnent à leur tour : Nous n'y sommes brusiez que des fiâmes d'Amour. Mais , hélas ! de ce dieu les fiâmes et les charmes Causent bien dans nos champs de plus grandes allannes Que ne faisoient jadis ces bataillons espars Que la rébellion semoit de toutes parts. • Encor à ce matin cette bouillante rage. Animant d'Alcidor l'impétueux courage, L'a fait jetter dans l'eau, d'où la force du vent L'a remis à la rive aussi mort que vivant.

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