Scène V
Chindonnax, DamoclU, Lacidas, Ydalie, Tisimandre, Daramet, Citante.
Chindonnax.
Vous serez estimé des hommes et des dieux. Quand nous avons produit un enfant vicieux , Il faut de nostre sang retrancher ce prodige, Ainsi qu'un mauvais bois indigne de sa tige, Et d'un cœur généreux tesmoigner constamment D'oublier pour l'honneur tout autre sentiment. Mais dites-nous, vieillard, quelle ruse a-t-on faite Pour cognoistre une amour qu'on tenoit si sccrette ?
Damoclée.
Lucidas descouvrit son impudicité A travers le cristal d'un miroir enchanté.
Chindonnax.
Prenez garde, mon fils, d'accuser l'innocence ('): Les dieux , justes et bons, veillent pour sa deffence, 5ui , des faits incogneus arbitres et tesmoins , 3escouvrent tost ou tard ce que l'on sçait le moins. Is parlent par ma voix des actions passées, ît, par mes propres yeux lisans dans les pensées. If 'y font voir clairement les faits les plus douteux;
Beaux sentiments et beaux vers. Pendant toute cette
, le caiactère du druide se soutietit à une sorte d'éléva-
chrétienne.
Racan. — I. 7
qS Les Bergeries
Bref, estant devant moy vous estes devant eux. Gardez- vous donc bien d'estre autre que véritable, Car vous seul la rendrez innocente ou coupable.
LUCIDAS.
Pourquoy, Père sacré, me faites-vous ce tort De vouloir que je sois la cause de sa mort?
Chindonnax.
Vous n'estes de sa mort ny cause, ny complice : Ce n'est que son péché qui la meine au supplice.
LUCIDAS.
Mais son crime sans moy n'eust point esté prouvé.
Chindonnax.
Mais son crime sans vous fust tousjours arrivé.
LUCIDAS.
Mais tousjours c'est par moy qu'on la rend criminelle.
Non , mais plustost par vous la justice éternelle, Dont l'absolu pouvoir qu'elle m'a mis es mains DefFend de me celer les crimes des humains.
LuciDAS.
Que vous puis-je celer, ny que vous puis-je dire ? Chacun sçait le malheur dont ce vieillard souspire; Luy-mesme vous l'a dit.
Chindonnax.
Aussi ce que j'attens Est de sçavoir le lieu , la façon et le temps.
Lucidas.
Desja le chaud du jour chassoit la matinée Lors que s'est consommé ce funeste hymenée. Un bois , au bord de Seine , en son ombre a cachéj De ces jeunes amants la honte et le péché,
DE M. DE Racan. 99
Et jamais l'on ne vit avec plus de licence L'Amour fouler aux pieds la crainte et l'innocence.
Chindonnax.
Nous en sçavons assez. Retirez-vous, berger; On ameine Ydalie , il faut l'interroger.
Ydalie.
Quelle timide horreur se glace dans mon ame ! Je voy l'autel, le fer, le bûcher et la flame Qu'appreste contre moy l'injustice du sort. 0 dieux ! combien de morts pour une seule mort !
Chindonnax.
Asseurez vostre esprit; que la honte et la crainte, Qui tiennent maintenant vostre voix en contrainte, Ne vous empeschent point de vous justifier.
Ydalie.
Où mon timide espoir se peut-il plus fier.? Le ciel , juge de tout, est icy ma partie. Puisque de son autel je dois estre l'hostie.
Le juge de là haut , exempt de passion, Ne peut estre sensible à la corruption; Luy qui tient en ses mains le ciel , la terre et l'onde , Accepte sans besoin les offrandes du monde , Et ce qu'à ses autels nous faisons aujourd'huy, C'est pour nous seulement : on ne fait rien pour luy ; Mais d'un si haut sujet nos esprits incapables De blasphème ou d'erreur seroient jugez coupables. C'est pourquoy d'un discours médite promptement. De qui la venté soit le seul ornement, Dites-moy sans rougir, ny faire Festonnée , Où vous avez passé toute la matinée ?
Ydalie.
Sur le bord de la Seine , en un bois escarté Où l'on trouve du frais au plus fort de l'esté.
100 Les Bergeries
Chindonnax.
Qu'est-ce que vous aviez en vostre compagnie ?
Ydalie.
Alcidor.
Chindonnax.
C'est tout dire.
Ydalie.
0 quelle calomnie !
Me veut-on accuser d'avoir fait dans ce bois Quelque chose avec luy contre ce que je dois ? Que plustost je périsse en l'infernale flame Que jamais ce désir me tombe dedans l'ame !
Damoclée.
Ah ! pauvre malheureuse ! hélas ! où pensois-tu Alors que tu faisois ce tort à la vertu ? Faut-il qu'aux yeux d'un juge et d'une populace Je t'offre pour victime à l'honneur de ma race?
Mon père, appaisez-vous ; un jour la vérité Descouvrira la fraude et mon intégrité , Et croyez qu'aujourd'huy, quelque mal qui m'advienne, Je plaindray vostre peine autant comme la mienne.
Damoclée.
En cet excez d'ennuis qui me vient tourmenter, Je ne sçay quelle perte est plus à regretter, Celle de son honneur ou celle de sa vie. Je sçavois qu'à la Parque elle estoit asservie: Puis que je suis mortel il ne m'est point nouveau Que ce qui sort de moy soit sujet au tombeau ; Mais elle est sans raison aux vices adonnée. D'un père vicieux elle n'estoit point née ; Ah ! je pasme ! je meurs !
DE M. DE RaCAN. IOI
Daram et.
Ces cris sont superflus , Il les faut appaiser.
Damoclée.
Ah dieux! je n'en puis plus; L'excez de la douleur m'empesche la parole.
Chindonnax.
Allez, sage vieillard, l'Eternel vous console; Allez verser chez vous ces inutiles pleurs : Sa présence ne fait qu'augmenter vos douleurs. Or sus , il faut penser à conduire l'hostie. Qu'on apreste l'encens, la farine rostie Et les cousteaux sacrez ! C'est trop perdre le temps.
Ydalie.
Me faut-il donc mourir ? Dieux ! qu'est-ce quej'entens ? Pense-t-on que le Dieu que ce bois représente Se plaise à voir le sang d'une fille innocente.'
TlSIMANDRE.
Que ce soit plustost moy que l'on meine à la mort ! Aussi-bien chacun sçait que l'Amour et le sort M'ont condamné pour elle à mourir dans la flame('}.
Chindonnax.
Cela ne se peut pas, j'en porterois le blasme. Dieu n'ayme rien d'injuste , et jamais ne consent De voir pour le pécheur endurer l'innocent.
TlSIMANDRE.
Je luy monstreray donc, en mourant premier qu'elle , Que je suis courageux autant comme fidelle.
Daramet.
Arrestez-vous , berger.
I . Avec la scène italienne , les concetti du temps et du pays.
102 Les Bergeries
TlSIMANDRE.
Ne m'en empeschez point :
Aussi-bien que l'Amour la raison me renjomt. C'est le meilleur advis qu'à présent je puis suivre ; Il faut sçavoir mourir quand on ne doit plus vivre.
Chin donnax.
Pour un si beau sujet vos pleurs sont approuvez; Mais, après l'avoir plainte autant que vous devez, Ne nous obligez point à vous plaindre vous-mesme.
TlSIMANDRE.
Ne me deffendez point de suivre ce que j'ayme.
Chindonnax.
Quel espoir vous convie à la suivre au trespas.-* Vos yeux n'y verront plus ses aimables appas. La grâce, la beauté, la jeunesse et la gloire Ne passent point le fleuve où l'on perd la mémoire.
TlSIMANDRE. Rien ne peut effacer les agréables traits Dont elle a dans mon ame imprimé ses attraits; L'enfer n'a point d'horreur ny de nuict assez sombres Dont le jour de ses yeu.x ne dissipe les ombres.
Chindonnax.
Ces yeux et ce beau teint de roses et de lys Sous celuy de la mort seront ensevelis. L'horreur qui l'accompagne est à toutes commune: On n'y recognoist point la blanche de la brune.
TlSIMANDRE.
Bienheureux si je perds avec le sentiment Le feu dont son amour me brusle incessamment ; Mais plus heureux encor si mon ame éternelle Conserve après ma mort l'amour que j'ay pour elle!
Chindonnax.
Toutes les passions qui régnent icy bas
DE M. DE RaCAN. 10?
Ne suivent point nostre ombre en la nuict du trespas ; Ce qu'on dit de Pluton et de ses Eumenides N'est qu'une impression qu'ont les âmes timides; Ces lieux où prennent fin nos pleurs et nos désirs N'ont point de si grands maux ny de si doux plaisirs Que cet âge où l'Amour, armé de tant de fiâmes , Commence à s'allumer dedans les belles âmes. Chacun s'y rend luy-mesme heureux ou malheureux, Selon qu'il se gouverne aux plaisirs amoureux. L'un attache ses vœux aux conquestes faciles ; L'autre, volant trop haut, rend les siens inutiles. Bref, des fleurs que produit cette belle saison, L'un en tire le miel et l'autre le poison. Vivez donc , et perdez ceste ardeur insensée Qui depuis si long-temps trouble vostre pensée; Et, sage à vos despens, jouyssez des plaisirs Qu'Amour et la jeunesse offrent à vos désirs.
TlSIMANDRE.
Non, non, il faut mourir; la raison m'y convie. La mort m'est à présent plus douce que la vie. J 'ayme mieux n'estre point que d'estre malheureux.
Chindonnax.
Croyez-moy, Tisimandre, un esprit généreux Oppose sa constance au malheur qui l'irrite , Et se résoult plustost au combat qu'à la fuite.
Tisimandre.
La mort seule a pouvoir de vaincre mon ennuy.
Chin donnax.
Quelle erreur de mourir pour la faute d'autruy 1
Tisimandre.
Mais quelle erreur plustost de juger l'innocence Sans vouloir seulement escouter sa defifense !
Chindonnax.
U m'en faut tout souffrir, j'y suis bien préparé,
104 Les Bergeries
Car que sçaurois-je faire à ce désespéré
Que le mal que luy-mesme à luy-mesme désire ?
TiSIMANDRE.
Le peur ne me fera ny taire, ny dédire ; Je veux ouyr l'autheur de ceste fausseté, Qui veut taxer l'honneur de sa pudicité.
Chindonnax.
Bien, vous serez content; dites que l'on rappelle Ce berger qui n'aguere a tesmoigné contr'elle.
Ydalie.
A auel poinct m'a réduit la cruauté des cieux, Qu il faille qu'en mourant les hommes et les dieux Cognoissent sa constance et mon ingratitude !
Voicy ce qu'on attend avec inquiétude. Venez-ça, mon amy, dites la vérité :
Comment la vistes-vous en ce verre enchanté ?
LUCIDAS.
A peine le devin avoit dit les paroles Que la magie enseigne en ses noires escoles. Qu'il ressort de son antre et m'apporte un cristal Qui fist voir à mes yeux te bocage fatal Où ces jeunes amants, francs de honte et de blasme, Esteignent tous les jours leur amoureuse flame.
TiSIMANDRE.
Osez -vous, misérable, accuser les absens Sur l'objet qu'une glace a produit à vos sens?
LUCIDAS.
J'ay regret de luy rendre un si mauvais office; Mais il me faut vouloir ce que veut la justice.
Cleante.
Grâces aux immortels, nos amants sont unis. Les pleurs sont appaisez, les tourmens sont finis :
DE M. DE RaCAN. i05
D'une extresme douJeur vient une extresme joye. L'on plaint à tort le mal que l'amour nous envoya; Qui vit dessous ses loix doit tousjours espérer : Il fait rire à la fin ceux qu'il a fait pleurer.
LUCIDAS.
Quelle bonne nouvelle en ce lien vous ameme ?
Cleante.
La nopce qui se fait au logis de Silène.
LUCIDAS.
Peut-on parler de nopce et voir tant de malheurs !
Cleante.
L'aise de toutes parts a terminé les leurs.
A la fin d'Alcidor le fidèle service
A touché de pitié la bergère Artenice ;
De son bonheur extresme un chacun se ressent.
Ils s'espousent demain, le bon-homme y consent;
Son logis est desja tapissé de ramées,
De fenouil et de fleurs les salles sont semées ,
Et desja maints aigneaux, victimes du festin.
Le Cousteau dans la gorge achèvent leur destin.
LuciDAS.
Quel subit changement! quelle estrange nouvelle O bergère inconstante ! ô teste sans cervelle ! Où sont allez ces vœux pleins de zèle et de foy ? Seras-tu donc parjure à ton Dieu comme à moy Je croy que ta promesse estoit plus incertaine Que les enchantemens du devin Polistene.
TlSIMANDRE.
Remarquez ce qu'il dit, escoutez-le parler.
LUCIDAS.
0 dieux ! le désespoir me fait tout déceler.
Daramet.
Je voy la vérité, luy-mesme la confesse.
io6 Les Bergeries
Lucidas, enragé de voir que sa jnaistresse Des fiâmes d'Alcidor avoit le cœur touché, A par l'art du devin produit ce faux péché, Qui, décevant les yeux et l'ame d'Artenice, La rend de cette erreur innocemment complice.
Chindonnax.
Cela n'est pas sans doute ; il faut tout à loisir Y penser meurement , et pendant se saisir Du devin et de luy. Peut-estre en la torture lis pourront l'un ou l'autre avouer l'imposture.
Lucidas.
Pardonnez au devin : j'ay tout seul mérité Le juste chastiment de ceste fausseté; J'en suis le seul autheur, il n'en est que complice.
Chindonnax.
Puis qu'il nous a luy-mesme avoué sa malice, Qu'on mette hors des fers cette jeune beauté. Qui recouvre l'honneur avec la liberté, Et que cet imposteur y soit mis en sa place. C'est à vous d'ordonner ce qu'il faut qu'on en fasse. Prononcez donc, ma fille, ou sa vie ou sa mort.
Lucidas.
Belle ame qui pouvez disposer de mon sort, Si jamais les souspirs d'un amant misérable Ont peu tirer de vous un regard favorable. Si vous avez le cœur aussi doux que les yeux. Mettez fin à mes jours : ce sera pour le mieux. Je voy de tant d'ennuis ma fortune suivie, Que me donner la mort c'est me donner la vie.
Ydalie.
Non, tu ne mourras point; je veux, pour te punir, Qu'à jamais ton péché vive en ton souvenir.
Chindonnax.
Laissez-le donc aller.
DE M. DE RaCAN. 107
LUCIDAS.
O dieux ! quelle sentence !
Faut-il donc qu'à jamais je pleure mon offense !
Et vous, fidel amant, mon support, mon bonheur, Dont à présent je tiens ma vie et mon honneur, De quel digne loyer qui soit en ma puissance Puis-je récompenser vostre extresme constance? En vous donnant mon cœur je ne vous donne rien ; Vous l'avez racheté : c'est vostre propre bien. Disposez donc de moy, fidèle Tisimandre; L'amour et le devoir m'obligent à me rendre.
Tisimandre.
O l'heureux accident! Enfin, mon cher soucy, L'amour a-t-il touché vostre cœur endurcy .? Belle et chère maistresse, enfin est-il croyable Que ma fidélité vous rende pitoyable.
Et que vos yeux, lassez de m'estre rigoureux, Soient touchez des ennuis que je souffre pour eux ?
Ydalie.
Vos extresmes faveurs, certes je le confesse. M'ont faict vostre captive, et non vostre maistresse. Oubliez donc ce nom, vivez plus franchement.
Tisimandre.
Vous avez tout pouvoir, usez-en librement. Mon cœur est vostre esclave, il ne vous peut dédire; L'heur de vous obéyr est tout ce qu'il désire : Il se tient trop heureux d'estre en vostre prison.
Ydalie.
Quittons-là ces discours, qui sont hors de saison, Et supplions chascun de rendre tesmoignage De l'accord mutuel de nostre mariage.
Tisimandre.
Allons donc, mon soleil, rendre nos vœux contens.
io8 Les Bergeries
Ydalie.
Allons, le plus parfaict des bergers de ce temps.
Enfin, des immortels la justice profonde A descouvert la fraude aux yeux de tout le monde ; A la fin chacun voit que leur bras tout-puissant Sçait punir le coupable et sauver l'innocent, Et, quelque empeschement que l'artifice apporte, Tousjours la vérité se trouve la plus forte.
Chœur des sacrificateurs.
ce coup nous voyons qu'Astrée - j^Veut encore en cette contrée
Faire esclater la splendeur de ses loix, Et que sa puissance divine, Qui sur toutes choses domine,
A mesme soing des bergers que des rois.
L'innocence est victorieuse
De la malice injurieuse.
Qui suit tousjours le plus mauvais conseil,
Et la vérité recognuë
Tesmoigne qu'elle est soutenue Du mesme appuy qui soustient le soleil.
Certes, il n'est point d'artifice Dont les dieux, ennemis du vice.
Ne facent voir les plus secrets ressorts. Leurs pouvoirs, qui dessus nos testes Tiennent et poussent les tempestes,
Ne sont pas moins équitables que forts.
Par eux la victime est menée Du bûcher au lict d'hymenée.
Après les pleurs, les plaisirs ont leur tour; Ils n'ont peu, sans se faire outrage,
DE M, DE RaCAN. 109
Condamner un si bel ouvrage A d'autre feu qu'à celuy de l'amour.
Comme on voit après les orages
Le soleil, chassant les nuages, Se rallumer avec plus de clarté ;
Ses yeux encore pleins de larmes,
Reprenans de nouvelles armes, Semblent plus beaux qu'ils n'ont jamais esté.
Heureux celuy dont la constance
A surmonté la résistance Qui s'opposoit à son affection.
Et qui n'aura pas moins de gloire,
En cette amoureuse victoire, Que de plaisir en la possession !
Que puissent leurs âmes bien nées
Posséder à longues années Les fruicts d'amour les plus délicieux ,
Et par leurs fiâmes mutuelles
Peupler nos champs d'amants fidelles Et nos autels de nouveaux demy-dieux !