‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 39 sur 95 · Scène H · texte numérisé non relu

Scène H

Silène, DamocUe, Clorise, Alcidor, Artenice, Cleante.

Silène.

Enfin , la destinée est à mes vœux propice , Ma volonté s'accorde à celle d'Artenice ; Enfin , après l'orage arrive le beau temps : La fin de nos malheurs rend nos désirs contens. Je jure qu'à présent je le suis autant qu'elle De ce qu'elle a fait choix d'un amant si fidelle. Allons donc, mes enfans, allons tout de ce pas ; Nos voisins'assemblez nous attendent là-bas , Et desja dans le bourg toute la populace Au son des violons s'assemble dans la place. Mais qui cognoist celuy qui vient tout droit à nous .?

Vous le pouvez cognoistre.

DE M. DE RaCAN. 113

Silène.

Ha ! mon frère, est-ce vous ?

Je n'aTois pas osé vous prier de la feste, Croyant que le malheur qui vostre fille arreste A souftir dans le feu son juste chastimoit Toocheroh vostre cœur de quelque sentlmoit.

Damoclée.

Mon Érere, mon amy, je n'en sois plus en peine : Dieu, qui des innocens est la ganfe certaine A descoDvert la fraude et m'a désabusé ' Du crime que contre elle on avoit supposé. Je viens vous faire part de l'excessive joye Qu'afM-ès tant de malheurs la fortune m'envoye.

Silène.

Qui vous a descoovert cette mescfaanceté ?

Damoclée.

Locidas, de colère et d'amour transporté. Quand il sceut qu'AIddor, malgré son artifice Espousoit à ce soir vostre fille Artenice, ' Se trouble , se confond , et parmy ses regrets La rase ouvrant la porte à ses pensers secrets' Il rend sa calomnie à chacun apparente ; '

Il est ju^é coupable, et ma Me innocente Reçoit 1 affection de son fidelle amant , Qui lors voulut pour elle endurer le tourment.

Clorise.

Quoy ! cette ame endurcie enfin se laisse prendre Aux obligations du ba^er Tisimandre ?

Quoy ! celle qui bravoit l'amour et son pouvoir S est donc rendue esclave aux chaînes du devoir ?

Damoclée.

(- est ce que j'en jçprens d'un messager fidelle.

Silène. Je ne pouvois sçavoir de meilleure nouvelle.

Racam. — I.

1 14 Les Bergeries

Nos cœurs, n'ayant qu'un but et qu'un mesme désir, Se font part de leur joye et de leur desplaisir. Et semble qu'en naissant la main des destinées Dans une mesme trame ait ourdy nos années.

Alcidor.

A la fin on cognoist avecque l'équité Le tort que l'on faisoit à ma fidélité. Enfin , mon beau soleil , malgré la médisance , Les plus beaux yeux du monde ont veu mon innocence. L'amour est équitable, il le tesmoigne assez : Ceux qui l'ont bien servy sont bien recompensez.

Artenice.

Vostre foy, mon berger, si long-temps maintenue, Avant son arrivée estoit assez cognuë; Ce que j'apprens de luy n'augmente nullement Ny mon affection, ny mon contentement.

Rien ne peut augmenter les choses infinies.

Silène.

Doncques de toutes parts nos craintes sont bannies. Ne perdons point de temps en discours superflus. Allons, mes chers enfans, il ne nous reste plus Que d'accomplir les vœux de vostre mariage.

Grisante.

Je crains bien qu'il ne soit de sinistre présage (').

Artenice.

Quel timide soupçon vous fait ainsi parler .''

I . Tout ce qui suit est bien foiblement motivé ; mais l'on a déjà dû s'apercevoir que chez Racan, pas plus que dans les autres pj^oductions du même temps et du même genre, il ne s'agit ni de vraisemblance, ni d'aucune autre précaution dramatique. Quelques tableaux vrais, des détails gracieux, souvent de la poésie, c'est là tout ce qu'on pouvoit attendre et tout ce qu'on trouve en effet dans les Bergeries.

DE M. DE RaCAN. 1 1 J

Grisante.

Ce que pour vostre bien je ne dois point celer.

Artenice.

Dieu ! qui peut empescher ce que chacun désire .>'

Grisante.

Vous-mesme le sçavez , si vous le voulez dire.

Artenice.

Je n'entends point cela si vous ne l'expliquez; Je croy que c'est un songe, ou que vous vous mocquez.

Grisante.

G'est de vray l'un des deux, je ne m'en sçaurois taire ; Il faut pour nous servir quelquefois nous déplaire. La grande deité, favorable aux mortels, Qui les hommes bannist de ses chastes autels , S'est fait voir à mes yeux aussi belle que saincte, Telle que nostre foy dans nos âmes l'a peinte. D'une voix éclatante et d'un front irrité, Après avoir reprins mon incrédulité, M'a dit, ainsi qu'à vous, que j'eusse souvenance De ne vous marier que par son ordonnance. Son salutaire advis ne fut pas entendu Quand par sa propre bouche il vous fut deffendu De ne vous marier qu'à ceux de vostre race , Gar vous mesprisiez lors avecquetant de glace L'amour que Lucidas vous vouloit tesmoigner. Qu'on creut que ce n'estoit que pour l'en esloigner, Et que vous ne cherchiez que des raisons frivoles Pour avecque couleur dégager nos paroles ; Mais ces dernières nuicts sa présence et sa voix M'ont osté tout à fait le doute que j'avois. La vigne qui pendoit au dessus de sa teste ■ Me la fit remarquer comme elle est à sa feste Ou comme elle estoit lors que ma dévotion Gonfia vostre vie en sa protection.

Peut-estre, prévoyant ce fatal hymenée,

1 16 Les Bergeries

Sa faveur prend ce soin de vostre destinée. Si donc vous en avez de vostre utilité, Ne vous mariez point contre sa volonté.

Si LENE.

C'est ie meilleur advis, quoyque vous puissiez dire, Que de ne faire rien que ce qu'elle désire.

Artenice.

Que deviendray-je donc, chetive que je suis .? Que ne m'a-t'on permis de finir mes ennuis Dans ce paisible lieu, franc d'amour et d'envie, Où ma bonne fortune avoit conduit ma vie !

Alcidor.

Quoy donc ! chère beauté, nous fera-t'on ce tort De vouloir pour un songe empescher nostre accord ? Pour une vision, une ombre, une chimère Qui s'engendre au cerveau de vostre vieille mère, Veut-on recompenser mon service de vent ?

Grisante.

Cecy n'est point l'effect d'un songe décevant , Produit d'un faux object, ou vapeur incognuë Au débile cerveau d'une vieille chenue.

Ma fille, qui sçait bien quelle est la vérité, Ne m'accusera point de l'avoir inventé.

Clorise.

Berger, ne croyez point que ce soit une fable : Ce que vous dit Crisante est chose véritable.

Alcidor.

Quelle présomption de croire que les dieux , Qui là haut sont ravis en la gloire des cieux. Daignent penser en nous , qui ne sommes que terre ! Leur soin est d'esclairer ce que le ciel enserre , Régler le mouvement de tant d'astres divers , Séparer les estez d'avecque les hyvers ,

DE M. DE RaCAM. 117

Savourer les douceurs dont leurs coupes sont pleines , Et non pas s'amuser aux affaires humaines.

Clorise.

Les dieux ne sont point tels comme vous les pensez. Bien qu'à des plus grands soins ils s'occupent assez , Toutefois, Alcidor, leur sagesse profonde Songe à tout ce qui vit sur la terre et dans l'onde. Tous les jours leurs effets le font voir clairement , Et c'est impieté de le croire autrement.

Alcidor.

S'ils pensent aux mortels, ce n'est que pour me nuire.

Clorise.

O dieux ! à quel démon vous laissez-vous séduire ! Ne parlez pas ainsi de la divinité :

Elle vous puniroit de vostre impieté.

Alcidor.

Qu'elle fasse de moy tout ce qu'elle désire : Mon mal est en tel poinct qu'il ne peut estre pire. Celle par qui je perds l'espoir de me guérir Peut m'empescher de vivre, et non pas de mourir.

Art EN ICE.

Gardez-vous bien , berger, d'avancer vos années ; Ma vie et mon amour sont en vous terminées. Vivez pour Artenice.

Alcidor.

O quel commandement!

Faut-il donc que pour vous je souffre incessamment ? Ne vaudroit-il pas mieux qu'une mort généreuse Estaignist de mon cœur cette flame amoureuse Et bannist de vos yeux ce misérable amant Qui ne sert qu'à troubler vostre contentement ? Bien , bien , |e vivray donc en quelque solitude Où vous n'aurez point part à mon mquietude , Loin des bords de a Seine , en ces lieux escartez

1 18 Les Bergeries

Que les mers d'Occident baignent de trois costez, Où , pour nourrir le feu de nostre amour passée, Vostre object à jamais vivra dans ma pensée.

Artenice.

0 dieux ! que deviendray-je après tant de malheur !* Quoy ! vous me laissez donc en proye à la douleur? Où trouveray-je un port en toutes ces tempestes? Le Ciel est inflexible à mes justes requestes.

Clorise.

Tous ces pleurs et ces cris ne vous servent de rien- Vous estes chère aux dieux, ils le tesmoignent bien : Il faut espérer d'eux vostre bonne avanture. Le soin qu'ils ont de vous m'en donne bon augure.

Artenice.

D'où peut-elle venir.?

Clorise.

De leurs fatales mains , D'où les biens et les maux arrivent aux humains.

Artenice.

Aussi ce n'est qu'en eux où mon espoir se fonde. Il faut, il faut pour eux abandonner le monde, Et chercher le repos, en servant leurs autels, Que je n'ay peu trouver avecque les mortels.

Clorise.

Elle plaint à bon droict l'ennuy qui la menace, Puis que le seul berger qui restoit de sa race Est avec Ydalie engagé par la foy.

Damoclée.

Tisimandre se trompe : il ne peut rien sans moy. Je ne permetray point que cela s'accomplisse; Je le veux redonner à l'amour d'Artenice.

Clorise.

Vostre bon naturel luy vient tout à propos;

DE M. DE RaCAN. 119

Elle tiendra de tous l'espoir de son repos, Pour^-u que ce berger y vueille condescendre.

Silène.

Quand mesme il le voudroit , je n'y dois pas entendre. C'est une honnesteté que mon fr»e mt fait.

Grisante.

H pent trouver ailleurs des gendres à souhait; Il n'a pas comme vous sa volonté bornée. Aussi bien Ydalie est ailleurs enclinée. C'est piustost par devoir que ce n'est par amour : Elle ne Taimoit point asparavant ce jour. Je sçay bien qu'en son cœur elle aimeroit mieux prendre Alcidor pour mary que non pas Tisimandre. C'est pourquoy, si mon frère en estoit consentant, Un double bymen rendroit tout le monde content.

Damoclée.

Vous m'arez prévenu , je vous le vouIchs dire : Ce que vous désirez est ce que je désire.

Silène.

Que l'on s'enqnere donc dn vouloir d'AIddor.

Clorise.

H ae peut mieux avoir, quand il seroil tout d'or. Je m'en vois le chercher pour luy faire onvertore De l'heur inopiné que le sort luy procure.

Artenice.

Misérable Artenice, où sera ton support ? Tes souspirs et tes pleurs sont-ils sans reconfort ? O dieux ! qui disposez de la terre et de l'onde, Arbitres absolus des fortunes du monde.

Vous dont les affligez implorent le secours, Finissez mes ennuis ou finissez mes jours. Faut-il tant de longueur en chose si légère ? Il n'y va que du sort d'une pauvre bei^ere. Et vous, qui nous couvrez aune feinte bonté

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Les projects inhumains de vostre cruauté, Que ne me chassez-vous de vostre souvenance ? Helas! je vieilliray sans aucune espérance, Comme fait une fleur, en un champ déserté, Qui reste à la mercy des rigueurs de l'esté, Dont la vive fraîcheur, par le chaud assaillie , Se voit seiche et passée avant qu'estre cueillie. Pourquoy m'ordonnez-vous, injustice des cieux, De borner mes désirs au sang de mes ayeux ? Voulez-vous limiter en choses si petites La puissance d'un Dieu qui n'a point de limites ? Est-ce avecque raison que vous m'avez enjoint De donner mon amour à qui ne la veut point? Ce conseil me desplaist, je ne le sçaurois suivre: Pour le seul Alcidcr je veux mourir et vivre. C'est celuy dont mon cœur a fait élection ; Je n'en veux consulter que mon affection (i).

Chanson d'Alcidor.

Noir séjour de l'horreur, ténébreuses valées, Que du monde et du jour nature a reculées, Agréable repos des esprits languissans , Dans l'abisme d'enfer, dont vous estes voisines.

Les vengeances divines Ont-elles rien d'égal aux peines que je sens ?

Je me cache en ceste ombre éternellement noire Pour fuyr des objects qui dedans ma mémoire Entretiennent le mal dont je suis tourmenté.

I . Dans cette scène, et généralement dans toute la fin de ce petit poème dramatique, revient jusqu'à satiété l'alternative où semble fatalement placée la principale héroïne. Racan, du reste , a fini par satisfaire de son mieux aux exigences de la poétique du roman pastoral en arrêtant décidément la préférence de chacune des deux bergères sur le berger qui, d'après le plan de cette fiction , lui est destiné.

DE M. DE RaCAN. 121

En tous autres endroits je ne m'en puis distraire :

Le soleil qui m'éclaire Y ramentoit tousjours celuy qui m'est osté.

Cette jeune merveille, aussi sage que belle, Recompensoit ma foy d'une amour mutuelle , De qui le chaste feu ne s'égaloit qu'au mien ; Et qui sçaura nos vœux à bon droict pourra croire

Que le Ciel a fait gloire De pouvoir dénouer un si parfait lien.

Où sera mon repos en ma douleur profonde ?

A quel dieu pitoyable aux misères au monde

Me plaindray-je des maux que je souffre en aymant,

Si la mesme déesse à qui la terre donne

La qualité de bonne Est celle qui s'oppose à mon contentement?

Comme si de mon corps mon ame estoit ravie, Tous mes sens ont perdu l'usage de la vie. Tant la doujeur sur moy fait de puissans efforts; Et celuy qui conduit la troupe froide et sombre,

M'en estimant du nombre, Me veut mener tout vif dans le séjour des morts.

J'entens desja la voix du juge inexorable, Je voy desja l'apprest du tourment perdurable Qu'ont pour les malheureux les démons estably; Mais le divin flambeau dont j'adore la flame

A fait que pour mon ame La mort est sans repos et l'enfer sans oubly.

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