Scène I II
Clorise, Alcidor.
Clorise.
Je perds en vain mes pas en ces rochers déserts, Mes paroles en vain se perdent dans les airs, Je n'entens aucun bruit. Plus ce bois est paisible, Et plus sa solitude à mes sens est horrible. Ces antres ténébreux ne sont point sans danger ; Je ne voy dans ces champs ny troupeau ny berger, J'ay perdu mon chemin , je ne trouve personne; La frayeur me saisit , toute chose m'estonne ; Mes yeux de tous costez percent l'ombre des bois, Les rochers les plus durs respondent à ma voix. Et si je ne voy rien ny ne puis rien entendre; Mes pas irrésolus ne sçavent où se rendre. Je me confonds au choix de ces chemins divers : En cherchant Alcidor, moy-mesme je me perds. Mais j'entends, ce me semble, une voix désolée, Que le vent me rapporte au long de la valée. Seroit-ce point la sienne .î* Il y faut aller voir.
Alcidor.
Qu'est-ce qui dans ce bois me peut appercevoir .'' J'entends quelqu'un venir.
Clorise.
0 bons dieux ! c'est luy-mesme Le voila de son long tout pensif et tout blesme. Berger, quittez ces pleurs, ils sont hors de saison. Désormais vos regrets n'auront plus de raison; Vostre contentement est en vostre puissance; La fortune vous offre une bonne alliance.
DE M. DE RaCAN. 123
Le pere est consentant , il ne tient plus qu'à vous ; Ce sera vostre bien , au jugement de tous. Vous cognoissez la race et le nom d' Ydalie , Et de quelle richesse est sa maison remplie.
Alcidor.
Puis que je vois le sort m'estre si rigoureux, Il vaut mieux que tout seul je vive malheureux Que de luy faire part des mauvaises fortunes Qui depuis le berceau m'ont esté si communes.
Clorise.
Quel sujet avez-vous de vous plaindre du sort
Alcidor.
De ce qu'il ne me donne ou la vie ou la mort.
Clorise.
Voudriez- vous par la mort finir vostre martyre ?
Alcidor.
Ouy, si je suis privé du bien que je désire.
Clorise.
Qui vous fait désirer ce que le Ciel défend ?
Alcidor.
Le malheur d'estre esclave au pouvoir d'un enfant.
Clorise.
Aucun n'est prins d'amour s'il ne se laisse prendre.
Alcidor.
Mesme les immortels ne s'en peuvent defîendre.
Clorise.
La raison de ce mal est le contre-poison.
Alcidor.
Depuis qu'il est extrême on n'a plus de raison.
Clorise.
Le temps seul peut guérir cette chaude furie.
124 Les Bergeries
Ny le temps ny la mort ne la rendra guérie.
Clorise.
Ne vous lassez-vous point de tant de maux soufferts ?
Alcidor.
Mon cœur ne peut avoir de plus aymables fers.
Clorise.
Il faut qu'une autre flame en chasse la première.
Alcidor.
Rien ne peut du soleil effacer la lumière.
Clorise.
Oubliez, oubliez ces folles passions; Donnez un autre object à vos affections.
Alcidor.
Brisons-là ce discours, vostre entreprise est vaine. Après avoir aimé la fille de Silène, Je ne puis modérer un feu si véhément , Si ce n'est par la mort ou par l'esloignement. Il faut pour la quitter que je quitte la France.
Clorise.
Helas ! que fera-t'elle en vostre longue absence , Elle qui ne respire et ne vit que par vous .''
Alcidor.
Elle esteindra sa flame au bras d'un autre espoux Plus heureux qu'Alcidor, mais non pas plus hdelle.
Clorise.
Au moins accordez-moy de prendre congé d'elle Pour la dernière fois.
Alcidor.
Cela ne fera rien Qu'augmenter à vos yeux son tourment et le mien.
DE M. DE RaCAN. 125
Clorise. Alcidor, croyez-moy, voyez cette berbère : Souvent le bonheur vient lors que moins on i'espere. Chacun a soin de vous; les dieux , par leur bonté, Vous peuvent redonner ce qu'ils vous ont osté. L'on a veu surmonter de plus fascheux obstacles. Revenez avec moy.
Alcidor.
Combien que sAis miracles Je ne paisse espérer mon salut qu'au trespas, Je suivray donc encor vostre advis et vos pas.