‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 44 sur 95 · A MCR LE CARDINAL DE RICHELIEU ODE · texte numérisé non relu

A MCR LE CARDINAL DE RICHELIEU ODE

Richelieu, qui des plus grands hommes As les mérites effacez , Et par qui le siècle où nous sommes Ternit tous les siècles passez, Après tant de soins magnifiques Où, comme les Dieux, tu t'appliques Au règlement de l'univers.

Viens délasser tes longues veilles Au doux entretien des merveilles Qu'Apollon récite en mes vers.

Durant nos fortunes sinistres , Lorsqu'au mespris de la vertu L'on vit eslever ces ministres Indignes du nom qu'ils ont eu, L'on ne faisoit rien de solide ; Leur conseil estoit trop timide Et trop lent pour nous secourir, Et par leurs molles perfidies

I . Cette pièce , inconnue au libraire Coustelier, se trouve dans le recueil des Nouvelles Muses , 1633 La gravité du sujet , plus que toute autre considération , nous détermine à la placer la première. C'est là une des principales omissions reprochées à l'édition de 1724.

144 Odes.

Us nourrissoient des maladies Qu'autre que toi n'eust sceu guérir.

Cependant nos libres courages, Charmez de quelques vains appas, Donnoient faussement leurs suffrages Aux mérites qu'ils n'avoient pas.

Les lasches filles de mémoire Ont plus fait esclatter leur gloire Que leur pourpre ny leurs clinquants, Et pour rendre leurs noms augustes Ils ont eu, comme les plus justes, Des Malherbes et des Racans '.

Mais aujourd'huy que tes victoires Donnent à tous les beaux esprits , Pour l'ornement de nos histoires.

Des thrésors qui n'ont point de pris , Nous tenons ae toi la Richesse Qu'on cherchoit en vain sur Permesse Au siècle ingrat de nos ayeux , Lorsqu'à faute de grands exemples Dignes des autels et des temples, On peuploit de monstres les cieux.

Arrière ces fleurs inutiles Qu'autrefois nos conceptions, En graves sujects infertiles, Cueilloient au champ des fictions!

Loin ces vieux contes dont la Grèce Vantoit le courage et l'adresse De ses fausses divinités !

Toutes ces fables ridicules N'ont point d'Achiles ny d'Hercules Que ta vertu n'aist surmontez.

I . On reconnoît ici , pour son propre compte, l'élève de celui qui a dit:

Ce que Malherbe écrit dure éternellement.

Odes. J45

Encore que leurs artifices Par les siècles nous soient cachez , On ne peut ignorer les vices Dont ces héros sont entachez.

C'est injustement qu'on tolère Que l'antiquité mensongère Les mette au rang des immortels , Et fasse chanter à ses cignes Des demy-dieux qui sont plus dignes De la foudre que des autels.

Le Ciel , qui cognoist toutes choses , Et qui dans ses fatales mains Tient toutes les grâces encloses Pour les départir aux humains, Confesse que les plus grands hommes Qui , devant le siècle où nous sommes , Ont vaincu le temps et la mort, N'estoient qu'essais de sa puissance, Pour s'aprester, à ta naissance, A faire son dernier effort.

Si l'antiquité de ta race , Si féconde en divinitez , A mérité d'avoir sa place Devant les autres qualitez , Malgré l'effort qu'ont fait cent lustres Contre les noms les plus illustres Dont nos fastes soient embellis , Qui ne sçait que ton origine Vient de cette mesme racine Qui faict croistre et fleurir nos lys .?

Mais c'est pour ceux de qui l'histoire Ne faict rien voir de précieux Qu'il nous faut eslever la gloire Sur les tombeaux de leurs ayeux.

Ces grands noms qui portent les marques Racan. — l.

Us nourrissoient des maladies Qu'autre que toi n'eust sceu guérir.

Cependant nos libres courages, Charmez de quelques vains appas, Donnoient faussement leurs suffrages Aux mérites qu'ils n'avoient pas.

Les lasches filles de mémoire Ont plus fait esclatter leur gloire Que leur pourpre ny leurs clinquants, Et pour rendre leurs noms augustes Ils ont eu, comme les plus justes.

Des Malherbes et des Racans '.

Mais aujourd'huy que tes victoires Donnent à tous les beaux esprits , Pour l'ornement de nos histoires.

Des thrésors qui n'ont point de pris , Nous tenons ae toi la Richesse Qu'on cherchoit en vain sur Permesse Au siècle ingrat de nos ayeux , Lorsqu'à faute de grands exemples Dignes des autels et des temples , On peuploit de monstres les cieux.

Arrière ces fleurs inutiles Qu'autrefois nos conceptions, En graves sujects infertiles, Cueilloient au champ des fictions !

Loin ces vieux contes dont la Grèce Vantoit le courage et l'adresse De ses fausses divinités !

Toutes ces fables ridicules N'ont point d'Achiles ny d'Hercules Que ta vertu n'aist surmontez,

I . On reconnoît ici , pour son propre compte, l'élève de celui qui a dit:

Ce que Malherbe écrit dure éternellement.

Encore que leurs artifices Par les siècles nous soient cachez, On ne peut ignorer les vices Dont ces héros sont entachez.

C'est injustement qu'on tolère Que l'antiquité mensongère Les mette au rang des immortels, Et fasse chanter à ses cignes Des demy-dieux qui sont plus dignes De la foudre que des autels.

Le Ciel , qui cognoist toutes choses , Et qui dans ses fatales mains Tient toutes les grâces encloses Pour les départir aux humains, Confesse que les plus grands hommes Qui, devant le siècle où nous sommes.

Ont vaincu le temps et la mort, N'estoient qu'essais de sa puissance, Pour s'aprester, à ta naissance , A faire son dernier effort. '

Si l'antiquité de ta race , Si féconde en divinitez , A mérité d'avoir sa place Devant les autres qualitez , Malgré l'effort qu'ont fait cent lustres Contre les noms les plus illustres Dont nos fastes soient embellis , Qui ne sçait que ton origine Vient de cette mesme racine Qui faict croistreet fleurir nos lys.?

Mais c'est pour ceux de qui l'histoire Ne faict rien voir de précieux Qu'il nous faut eslever la gloire Sur les tombeaux de leurs ayeux.

Ces grands noms qui portent les marques Racan. — l.

Du sang des dieux et des monarques Que les vieux siècles ont chéris Sont les moindres que l'on te donne; Cette vanité n'étoit bonne Que pour Ganimède ou Paris.

Qui ne sçait de quelles tempestes Tes travaux nous ont exemptez, Combien de Typhons à cent testes Sont par ta prudence domptez ?

Après des merveilles si grandes, Quelles assez dignes offrandes Nous acquitteront envers Dieu, De qui les bontés tutélaires Ont mis le timon des affaires Entre les mains de Richelieu ?

Cette Rochelle où nos armées Par tant de combats et de jours S'estoient vainement consommées Sans voir que le haut de ses tours, Ces bastions qui dans les nues Eslevoient leurs testes cornues.

Par le coultre sont traversés ; Il n'en laisse marque ny trace.

Et fend esgalement la place Des murailles et des fossez.

Quinze fois on a veu la lune Remplir son croissant de clarté Que le débris de leur fortune Gardoit sa première fierté.

Jadis d'un semblable courage L'amour, la vengeance et la rage Firent les efforts plus qu'humains , Quand on vit aux bords du Scamandre Les dieux attaquer et deffendre L'ouvrage de leurs propres mains.

Odes. 147

L'Espagne, qui veut que le monde Soit à son empire soumis, En vain sur la terre et sur l'onde Nous va chercher des ennemys; En vain, en ces injustes guerres, Elle opposa tous ses tonnerres A ceux dont tu la combattois , Lypare s'en vit espuisée, Et son aigle fust écrasée De la foudre que tu portois.

N'est-ce pas toy qui tiens en bride Les tyrans les plus enragez, Et qui rends notre grana Alcide L'appuy des princes affligez; Qui rends sa justice fameuse Sur l'Eridan et sur la Meuse; Qui rends leurs passages ouverts, Et qui rends son pouvoir supresme, D'esclave de son peuple mesme.

L'arbitre de tout l'univers?

Il voit qu'aujourd'huy sa vaillance Est la terreur aes potentats.

Et qu'en sa seule bienveillance Gist le salut de leurs Estats.

Tout cède à ce foudre de guerre, Il n'est point d'orgueil sur la terre Qu'il n'ayt à ses pieds abattu ; Sa force esgalle sa naissance , Et ne cognoist son impuissance Qu'à recompenser ta vertu.

148 Odes.

ODE

Pour Monseigneur le duc de Bellegarde , pair et grand ecuyer de France.

Amour, à qui je dois les chansons immortelles Qui par toute la terre ont volé sur tes ailes, Et qui seul m'as enflé le courage et la voix , N'es-tu pas bien enfant alors que tu m'invites D'oublier les rigueurs pour chanter les mérites D'une ingrate beauté qui méprise tes loix ?

Permets qu'employant mieux les accords de ma lyre, Je chante mon Roger, l'honneur de cet empire, Et qui dessous le tien si long-tems a vécu. Puisque de sa valeur tu fus toujours le maître, En disant ses vertus ne fais-je pas connoître La gloire du vainqueur par celle du vaincu ?

Quand trois lustres passez le mirent hors d'enfance Et que parmi la joye et la magnificence Les belles admiroient ses aimables appas. Combien en oyoit-on soupirer leur martire .-* Si tu voulois, Amour, tu sçaurois bien qu'en dire , Toy qui ne l'as jamais abandonné d'un pas.

A peine le coton ombrageoit son visage. Que déjà sous Henry ce généreux courage Fit voir par les efFets qu'il étoit fils de Mars; Toy-même dés ce tems l'aimas comme ton frère, Et quittas sans regret le giron de ta mère Pour suivre sa fortune au milieu des hazards.

Tu fus toujours depuis son démon tutelaire. Tu fis avecque luy ta demeure ordinaire,

Odes. 149

Quelquefois dans son cœur, quelquefois dans ses yeux ; De ses plus beaux desseins tu fus toujours complice, Et preferois l'honneur de luy rendre service A celuy de régir les hommes et les Dieux.

Quand ses jeunes attraits triomphoient des plus belles, Combien as-tu de fois fendu l'air de tes ailes Pour éclairer ses pas avecque ton flambeau ? Et quand toute la cour admiroit ses merveilles, Pour voir en tous endroits ses grâces nompareilles, Combien as-tu de fois arraché ton bandeau ?

Mais nos prosperitez sont de courte durée ; Il n'est point ici-bas de fortune asseurée : Elle changea bien-tost nos plaisirs en douleurs. Quand, durant une paix en délices féconde, La Seine, par la mort du plus grand roy du monde. Vit rouler dans son lict moins de flots que de pleurs.

En vain lors les esprits envieux de sa gloire Dégorgèrent le fiel de leur malice noire Pour luy ravir l'honneur dont il est revestu ; L'équité de ses mœurs, qui luy servoit d'égide, Fit qu'après ses travaux à la fin cet Alcide Força mesme Junon d'admirer sa vertu.

Tel qu'un chesne puissant, dont l'orgueilleuse teste, Malgré tous les efforts que luy fait la tempeste. Fait admirer nature en son accroissement ; Et son tronc vénérable aux campagnes voisines Attache dans l'enfer ses secondes racines, Et de ses larges bras touche le firmament (').

I . Toute cette belle strophe est la reproduction entière d'un passage du 2e livre des Géorgiques, notamment de ces deux vers :

iîlsculus in primis, quae, quantum vertice ad auras î i€thereas, tantum radiée in tartara tendit. j

1^0 Odes.

Tel parut ce guerrier, quand leurs folles pensées Tascherent de ternir ses actions passées ; Plus il fut traversé, plus il fut glorieux; Sa barque triompha du couroux de Neptune, Et les flots qu'émouvoient les vents de la fortune, Au lieu de l'engloutir, relevèrent aux cieux.

Ses lauriers, respectez des tempestes civiles, Dans les champs où la Saône épand ses flots tranquiles Protégèrent Themis en nos derniers malheurs; Aux vents séditieux ils défendoient l'entrée, Et n'en souffroient aucun en toute la contrée Que celuy seulement qui fait naistre les fleurs.

Déjà se ratizoient nos rages domestiques (i), Déjà Mars apprestoit les spectacles tragiques Par qui l'on voit tomber les empires à bas; Jamais sa cruauté n'a produit tant de plaintes. Non pas mesme jadis quand les cendres éteintes Ne sçûrent au bûcher éteindre leurs debas.

Toutefois sa prudence à nostre aide fatale Calma de nos discors la passion brutale. Et toucha nos fureurs d'un sentiment humain ; Bellonne s'appaisa contre toute espérance , Et le fer aiguisé pour détruire la France Encore tout sanglant luy tomba de la main.

Roger, dont la valeur méprise la fortune, En ce temps où chacun ta faveur importune. Et souffre laschement l'insolence du sort , A toi seul nous devons des vœux et des images ;

I . On lit se ralumoient dans l'édition de Coustelier, mais le recueil de 1638, et celui de 1692, attribué à Fontenelle, portent se ratizoient , qui m'a paru être la véritable leçon ; l'autre n'étoit qu'un rajeunissement.

Odes. iji

Si quelque liberté reste dans les courages , C'est ta seule vertu qui lui sert de support.

Nos crimes trop fréquents ont lassé le tonnerre ; Le Ciel ne punit plus l'engeance de la terre , Qui déjà reproduit tant de monstres divers ; Le destin aosolu règne à sa fantaisie ; Les dieux, dans leur Olympe enyvrez d'ambroisie, Se déchargent sur lui du soin de l'univers.

Mais parmi tant d'ennuis dont l'envie enragée Depuis un si long-temps a la France outragée , Qu'elle est presque réduite à ployer sous le faix, Certes le seul de tous qui nous est le plus rude Est de voir que le siècle a trop d'ingratitude Et ne reconnoist pas l'honneur que tu iuy fais.

Pour moy, de qui l'enfance au malheur asservie Surmonta les soucis qui menaçoient ma vie Par l'excez des faveurs qu'elle receut de toy, Ces obligations me rendent insolvable; Mais dois-je estre honteux d'estre ton redevable Si la France à jamais l'est aussi bien que moy ?

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