Majoiesque cadunt altisde montibus urabrae
(Ed. 1.)
Encore un de ces rapprochements avec Virgile qui ont pu égarer La Harpe. Il faut pourtant bien quelquefois renoncer à ces pensées d'imitation et admettre la possibilité d'heureuses rencontres entre poètes qui ont des rapports dans leur manière de sentir ; par exemple, il n'est guère présumable que ce soit dans les deux vers qui suivent celui que nous annotons dans ce moment :
Desjà de toutes parts les laboureurs lassez Traînent devers les bourgs leurs coutres renversez,
que Gray a pris l'idée de son vers si pittoresque :
The ploughman homeward plods his weary way.
DE M. DE RaCAN. 135
LUCIDAS.
Et moy seul resteray-je en proye à !a tristesse ? Passeray-je sans fruict la fleur de ma jeunesse ? Que me servent ces biens dont en toute saison Le voisin envieux voit combler ma maison ? [pagnes, Que me sert que mes bleds soient l'honneur des cam- Que les vins à ruisseaux me coulent des montagnes, Ny que me sert de voir les meilleurs mesnagers Admirer mes jardins, mes parcs et mes vergers. Où les arbres, plantez d'une égale distance , Ne périssent jamais que dessous l'abondance ? Ce n'est point en cela qu'est le contentement : Tout se change icy bas de moment en moment. Qui le pense trouver aux richesses du monde Bastit dessus le sable ou grave dessus l'onde. Ce n'est qu'un peu de vent que l'heur du genre humain : Ce qu'on est aujourd'huy, l'on ne l'est pas demain. Rien n'est stable qu'au ciel : le temps et la fortune Régnent absolument au dessous de la tune.
Epitalame.
Cueillez , amans, le fruict de vos services ; Que dans vos cœurs la joye et les délices Reviennent à leur tour.
Et que l'ardeur dont vostre ame est saisie Fasse brusler le Ciel de jalousie Et la terre d'amour.
Des champs ingrats naissent les pierres fines ; Les belles fleurs s'engendrent des espines,
Et les perles des pleurs; Les plus beaux jours succèdent aux orages; On ne voit point de soleil sans ombrages,
Ny de biens sans donleors.
ij6 Les Bergeries
Voicy la nuict, si long temps différée, Qui vient alors qu'elle est moins espérée
Accomplir vos désirs; Tesmoignez-y que toutes ces tempestes, En augmentant l'honneur de vos conquestes,
Augmentent vos plaisirs.
Ne craignez point que pour vous y déplaire Quelque importun vos actions éclaire
D'un soin trop curieux :
Le sainct hymen qui vous met dans la lice N'y laissera ny tesmoins ny complice
Qu'un Dieu qui n'a point d'yeux.
, L'obscurité vous estera de crainte;
C'est où vos vœux jouiront sans contrainte
Du loyer de leur foy.
Cache-toy donc , unique feu du monde , Estein le jour, et remporte dans l'onde La honte avecque toy ;
Ne souffre point que ta flame importune S'oppose tant à la bonne fortune
De deux autres soleils.
Haste ton cours, la raison t'en convie, Ou l'on dira que tu portes envie
A l'heur de tes pareils.
Eglogue.
Misérable troupeau, qui, durant la froidure, Voy ces champs sans moisson et ces prez sans Sçache que pour jamais l'espoir nous est osté [verdure, D'avoir en ce climat de printemps ny d'esté. L'astre par qui les fleurs émailloient les campagnes, Par qui le serpoulet parfumoit les montagnes.
DE M. DE RaCAN. 137
Et par qui finissoit cette froide saison ,
A porté sa lumière en un autre horison ,
Et dans ces tristes lieux n'en reste aucune flame
Que celle que l'amour en conserve en mon ame.
Combien, en ce malheur, je benirois les Cieux,
Si , quand leur tyrannie éloigna de mes yeux
Celle dont la présence est mon heur et ma gloire ,
Ils eussent de mon ame esloigné sa mémoire.
Soit que le jour renaisse au sommet des rochers
Et commence à dorer la pointe des clochers,
Ou soit que dans les eaux sa lumière finisse ,
Je ne pense jamais qu'aux beautez d'Artenice.
Quand les plus douces nuicts assoupissent les corps
Et font que les vivans sont semblables aux morts,
Que toutes les couleurs sont réduites en une ,
Mon esprit, délivré de la foule importune,
Se forme sa figure aussi belle qu'elle est ,
Lors que , ne voyant rien , il voit ce qui lui plaist ,
Et par les mesmes vœux dont je l'ay reclamée
Adore ceste image en mon ame imprimée.
Pourquoy n'usez-vous pas, adorable soleil ,
Des fiâmes de vos yeux comme vostre pareil ?
Lors qu'il nous quitte au soir, il remporte dans l'onde
Les rayons étemels dont il esclaire au monde ,
Et souffre que les corps et les esprits lassez
Accordent le repos à leurs travaux passez ;
Mais, en quelque climat où le Ciel vous emmeine,
Je ne trouve jamais de relasche à ma peine.
Dieux ! que ma passion a de témérité !
Que les conseils d'amour sont pleins de vanité
De m'adresser à vous, dont la race divine
Du sang mesme de Pan a prins son origine,
Et de qui les apas, trop chastement gardez ,
Par le seul Alcidor ont esté possédez ,
Celuy de qui la mort si digne de la vie
Fist moins aux braves cœurs de pitié que d'envie ,
Et que l'on estimoit , tant qu'il f\it parmy nous.
Le salut des troupeaux et la terreur des loups 1
138 Les Bergeries
Ay-je des qualitez qui ne semblent petites
Lors que je les compare à ses moindres mérites!
Il le faut avouer avecque vérité,
Il me passoit en tout, fors en fidélité;
Mais cela ne m'est pas une grande louange :
A quelle autre beauté pourrois-je aller au change ?
Quelle autre a des appas plus charmans et plus doux ,
Ou quelle autre a l'esprit plus aimable que vous?
Certes, bien que ma foy n'eust jamais de seconde,
Qu'elle soit comme vous la merveille du monde.
N'est-ce pas estre injuste au prix de vos beautez
De croire vous aimer comme vous méritez ?
Pour moy, toutes les fois que je pense aux merveilles
Dont vostre bel esprit ravissoit mes oreilles,
Ou que je me souviens des aymables apas
En qui mes yeux trouvoient la vie et le trespas,
Repassant à loisir en ma triste mémoire
Ce bien heureux estât du comble de ma gloire,
En ce grand changement je recognois assez
Que les plus doux plaisirs sont les plustost passez.
Lors que je me retrouve en ces belles demeures,
Où les jours les plus longs ne sembloient que des heu-
Cela ne sert de rien qu'à me ramentevoir [res,
Que je n'y verray plus ce que j'y soulois voir;
Cet agréable pré , cette fertile plaine ,
Qui paroient à l'envy les rives de la Seine;
Ces jardins où la grâce estaloit ses apas.
Alors que tant de fleurs y naissoient sous vos pas;
Tous ces lieux où l'amour, plein d'attraits et de fiâmes,
Donnoit par vous ses loix à tant de belles âmes,
Et tout ce qu'a Paris de plus délicieux
Est ce qui maintenant m'est le plus ennuyeux.
Plus triste et plus chagrin que le temps où nous som-
J 'évite également l'abord de tous les nommes; [mes,
Les lieux les plus déserts me semblent les plus doux :
Je ne veux entretien que de penser en vous,
Et, soit que je m'arreste aux grâces naturelles
Qui vous font estimer un miracle des belles,
DE M. DE RaCAN. 139
Celle dont vous marchez, celle dont vous parlez , De combien de douceurs vos refus sont meslez, Ou q^ue , pensant plus haut, ma raison estonnée Admire les beautez dont vostre ame est ornée , Je n'y trouve qu'apas dont mon cœur se repaist ; Mesme de vos rigueurs le souvenir me plaist. Combien j'ay désiré, bel astre que j'adore, De payer le bon-heur de vous revoir encore Des maux les plus cruels et les plus rigoureux Dont Amour puisse rendre un esprit malheureux ! Qu'alors que tous mes soins tascheront de vous plaire, Vous ne me puissiez voir sans haine ou sans colère, Qu'aucun de mes desseins ne puisse reiissir. Que jamais vostre cœur ne se veuille adoucir, Qu'il me refuse tout, pourveu que je vous voye, Je penseray jouir du comble de ma joye. Ainsi parloit Arcas durant cette saison Qui retient au foyer tout le monde en prison , Pfaignant moins toutefois, en ce commun supplice, L'absence du beau-temps que celle d'Artenice (')•
1. De même qu'il l'a fait précéder de la charmante chanson des Bergers adressée à la reine Marie de Médicis, Racan termine sa pastorale par cette églogue qui fait allusion à son amour pour madame de Thermes , et qui n'est pas sans de nombreuses beautés. En tout , nous nous résumons ici exactement, comme il l'a fait lui-même dans sa dédicace à Malherbe : « Vous jugerez , dit -il , que je suis autant au dessous de la perfection comme je suis au dessus de tous ceux qui m'ont précédé dans ce genre de poésie », — dans notre langue s'entend.
Fin des Bergeries.