‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 47 sur 95 · A M. LE COMTE DE BUSSYDE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE BUSSYDE BOURGOGNE

ODE

ussy, notre printemps s'en va presque expiré , Il est temps de jouir du repos asseuré Où l'âge nous convie :

I . Cette ode et un peu la fin de la précédente offrent quel-

ijô Odes.

Fuyons donc ces grandeurs qu'insensez nous suivons , Et, sans penser plus loin, jouissons de la vie Tandis que nous l'avons.

Donnons quelque reiasche à nos travaux passez; Ta valeur et mes vers ont eu du nom assez.

Dans le siècle où nous sommes, Il faut aimer nostre aise, et, pour vivre contens , Acquérir par raison ce qu'ennn tous les hommes

Acquièrent par le temps.

] Que te sert de chercher les tempestes de Mars , I Pour mourir tout en vie au milieu des hazards r Où la gloire te mené ?

Cette mort qui promet un si digne loyer N'est toujours que la mort qu'avecque moins de peine L'on trouve en son foyer.

Que sert à ces galants ce pompeux appareil Dont ils vont dans la lice ébloiiir le soleil

Des trésors du Pactole ?

La gloire qui les suit après tant de travaux

1 Se passe en moindre temps que la poudre qui vole

\ Du pied de leurs chevaux (').

ques reflets de la philosophie d'Horace. Celle-ci surtout semble avoir été particulièrement inspirée par la 4e et la 9e du 1er livre :

Vides ut alta stet nive candidum Soracte..., etc.

I . Voltaire cite ces deux strophes comme remarquablement belles ; mais , suivant un fort mauvais usage , pratiqué pendant longtemps, il rajeunit, dans la première, la préposition avecque, en complétant ainsi le vers : avec bien moins de peine, et il remplace dans la seconde le mot galants par celui de héros, qui, en effet, vaudroit mieux aujourd'hui. Comme il faut avoir, de nos jours , quelque courage pour prononcer le nom de Florian lorsqu'il s'agit de matières littéraires, nous n'avons pas osé lui reprocher d'avoir, dans une citation de

Odes. 157

A qnoy sert d'élever ces murs audacieux

Qui de nos vanitez font voir jusques aux deux

Les folles entreprises ?

Maints chasteaux , accablez dessous leur propre fais , Enterrent avec eux les noms et les devises

De ceux qui les ont faits.

Employons mieux le temps qui nous est limité ; Quittons ce fol espoir par qui la vanité

Nous en fait tant accroire.

Qu'amour soit désormais la fin de nos désirs; Car pour eux seulement les Dieux ont fait la gloire ,

Et pour nous les plaisirs.

Heureux qui, dépouillé de toutes passions, Aux loix de son pais régie ses actions

Exemptes d'artifice !

Et qui, libre du soin qui t'est trop familier, Aimeroit mieux mourir dans les bras d'Arteoice

Que devant Montpelier ('} ?

A M. DE BALZAC

ODE

Ingrates Filles de Mémoire , Je croy que vous n'ignorez pas Que j'ay préféré vos appas

son Essai sur la pastorale, altéré les beaux vers : Heuremx qui vit en paix du lait de ses brebis ; mais , poisque nous prenoas Voltaire sur le fait , il doit nous être permis de rappder le tort de l'un à l'occasion du tort de l'autre.

I . C'est là une sorte de préface des stances sur la retraite. Il est encore un peu question, dans cène pièce, d'amour et

158 Odes.

Aux appas mesme de la gloire, Et que parmi ces vanitez , Ces faveurs et ces dignitez Oii le soin des autres aspire, Je ne demande à mon bonheur Que d'avoir part à cet honneur Sur qui le temps n'a plus d'empire.

Enflé de cette belle audace, A peine sçavois-je marcher, Que i'osay vous aller chercher Au plus haut sommet de Parnasse; Apollon m'ouvrit ses trésors.

Et vous me jurâtes dés-lors Par vos sciences immortelles Que mes écrits verroient le jour, Et tant qu'on parleroit d'amour Vivroient en la bouche des belles.

Toutefois, après ces caresses Que je veux partout publier, Balzac vous a fait oublier Mes services et vos promesses.

Luy seul dispose par ses mains De cet honneur dont les humains Après la mort espèrent vivre; Et, quoi que vous m'ayez juré.

Je n'en serois point assuré , Si je ne l'avois dans son livre.

Son éloquence est celle-mesme Qui fait et défait les états , Brave l'orgueil des potentats

de plaisirs, mais l'on pressent déjà par le ton général qu'après quelques pas de plus dans la vie, le poète s'écriera :

Thirsis , il faut songer à faire la retraite !

Odes. 159

Et foule aux pieds leur diadesme.

On y voit ces conceptions

Qui donnent à nos passions

Des peuples entiers pour complices .

Celles qui les font soulever,

Et celles qui leur font trouver

En la mort mesme des délices.

C'est elle qui , dans les tempestes Du populaire mutiné , Retient par l'oreille eochaisné Ce cruel Tiphon à cent testes ; C'est par leurs effets differens Qu'on voit arracher les tyrans D^entre les bras de la fortune , On qu'ils sçavent s'y maintenir, Et qu'ils ont le pouvoir d'unir Toutes nos volontez en une.

Bel esprit par oui tous les hommes Sont visiblement aevancez, La honte des siècles passez , Et l'honneur du siècle où nous sommes ; Dieu d'éloquence et de sçavoir Dont les écrits se feront voir Triompbans de la destinée.

Te sçaurois-je rien immoler Qui puisse jamais égaler La ^oire que tu m'as donnée ?

En vain dans le marbre et le jaspe Les rois pensent s'éterniser; En vain ils en font épuiser L'une et l'autre rive d'Hydaspe ; En vain leur pouvoir nompareil Elevé jusques au soleil Loir ambitieuse folie :

Tous ces superbes bastimens

i6o Odes.

Ne sont qu'autant de monumens Où leur gloire est ensevelie.

Ces héros jadis vénérables Par les siècles nous sont ravis; Les Dieux mesmes qu'ils ont servis N'ont plus de noms que dans nos fables; Ny les temples ny les autels Ne sont point honneurs immortels; A peine en voit-on les images.

Quoy qu'espère la vanité, Il n'est point d'autre éternité Que de vivre dans tes ouvrages.

Par eux seuls la rigueur des Parques Se rend sensible à la pitié; Par eux seuls de nostre amitié Se gravent à jamais les marques; Et dans les siècles à venir, Où la mort mesme doit finir, Nostre mémoire, révérée Par tout où le soleil luira, A l'univers égalera Son étendue et sa durée.

A M. DE BALZAC

Ode.

Doctes nymphes par qui nos vies (') Bravent les ans et le trespas, Seules beautez dont les appas Ont mes passions asservies,

i . Le Mercure de septembre 1724 reprend Coustelier d'avoir séparé par des pièces intermédiaires ces deux odes à Balzac,

Odes. 'i6i

Vous sçavez bien que la splendeur De cette orgueilleuse grandeur Où l'espoir des autres se fonde N'est pioint ce que j'ay désiré, Et que j'ay toujours préféré Vos faveurs à celles du monde.

Enflé de cette belle audace , A peine sçavois-je marcher Que j'osai vous aller chercher Au plus haut sommet de Parnasse.

Apollon m'ouvrit ses trésors, Et vous me jurastes dèslors, Par vos sciences immonelles, Que mes escris verroient le jour, Et tant qu'on parleroit d'amour Vivroient en la bouche des belles.

Toutefois, mes chères compagnes, Ces espérances m'ont failly :

Balzac tout seul a recueilly Ce qu'on cherche dans vos montagnes.

C'est en vain que tous ses rivaux Espèrent par leurs longs travaux En vostre éternelle richesse ; Luy seul la possède aujourd'huy.

Et faut que je tienne de luy Les effets de vostre promesse.

Lors que la nuit étend ses voiles.

On y remarque des flambeaux Qui semblent plus grands et plus beaux

l'une, dit -il, étant la correction de P autre. Nous avons jugé, en effet, qu'il convenoit de rapprocher les deux versions, pour que le leaeur pût les comparer plus aisément , et se report» à une lettre que FUcan écrit à ce sujet et que nous insérons dans cette édition.

Racan. — I. . ,

Odes.

Oue ne sont les autres estoiles; Mais, si-tost que l'astre des aeux Commence à paroistre à nos yeux

Et qu'il a les ombres chassées, Nous voyons que de tous costez Grandes et petites clartez Sont également effacées.

Demesme, ceux à qui la France A veu tenir les premiers rangs Dans le siècle des ignorans Devant luy perdent l'asseurance.

Ce grand soleil des beaux esprits A tout seul remporté le prix ; De luy seul la gloire est connue, Et tous ces petits escnvains Qui faisoient n'agueres les vains Disparoissent à sa venue.

Il r'apprend à l'âge où nous sommes L'art qui fit ces premières loix Par qui l'on rendit autrefois Les hommes esclaves des hommes; Il produit ces inventions Dont les seules impressions Ont fait les vertus et les vices.

Ont fait les villes souslever Et fait aux plus lasches trouver En la mort raesme des délices.

C'est par là que, dans les tempestes De tout un peuple mutiné , ^ On tient par l'oreille enchaisne Ce cruel Typhon à cent testes; C'est par ses propos attirans Qu'on voit arracher les tyrans D'entre les bras de la fortune , Ou qu'ils sçavent s'y maintemr.

Odes. 16?

Et qu'ils ont le pouvoir d'unir Diverses volontez en une.

Les choses les plus ordinaires Sont rares quand il les escrit, Et la clarté de son esprit Rend les mystères populaires; La douceur et la majesté Y disputent de la beauté ; Son éloquence est la première Qui joint réiegance au sçavoir, Et qui n'a point d'yeux pour la voir N'en a point pour voir la lumière.

Divin Balzac, qui par tes veilles Acquiers tout l'honneur de nos jours, Grand démon de qui les discours Ont moins de mots que de merveilles, Dieu qui , vivant avecque nous, As rendu l'Olympe jaloux Et toute la terre estonnée, Te sçaurois-je rien immoler Qui puisse jamais esgaler La gloire que tu m'as donnée?

En vain dans le marbre et le jaspe Les roys pensent s'éterniser; En vain ils en font espuiser L'une et l'autre rive d'Hydaspe; En vain leur pouvoir nompareil ' Esleve jusques au soleil Leur ambitieuse folie :

Tous ces superbes bastimens Ne sont qu'auUnt de monumens Où leur gloire est ensevelie.

Ces héros jadis vénérables Par les âges nous sont ravis;

j64 Odes.

Les dieux mesmes qu'ils ont servis N'ont plus de nom que dans nos fables. Ny leurs temples, ny leurs autels, N'estoient point honneurs immortels; Le temps a brisé leurs images.

Quoy qu'espère la vanité, Il n'est point d'autre éternité Que de vivre dans tes ouvrages.

Par eux seuls la rigueur des Parques Se rend sensible à la pitié; Par eux seuls de nostre amitié Se gravent à jamais les marques, Et dans les siècles à venir, Où la mort mesme doit finir, Nostre mémoire révérée , Par tout où le soleil luira, A l'univers esgalera Son estenduë et sa durée.

ODE

Plaisant séjour des âmes affligées ('), Vieilles orests de trois siècles âgées.

Qui recelez la nuit, le silence et l'effroy. Depuis qu'en ces déserts les amoureux, sans crainte.

Viennent faire leur plainte , En a t on veu quelqu'un plus malheureux que moy ?

I . La Harpe trouve ces stances, dont la première lui paroît imitée d'Ovide, d'un ton en général intéressant et d'un rhythme bien choisi. « Mais il faut prendre garde, ajoute-t-il gravement dans une note, à ces expressions équivoques, comme les amoureux sans crainte; sans crainte se rapporte à viennent faire leur plainte^ et paroît à l'oreille se rapporter d'abord à amoureux. » Voilà les auditeurs du Lycée dans une bien bonne voie !

Odes. i6$.

Soit que le jour, dissipant les étoiles.

Force la nuit à retirer ses voiles Et peigne l'orient de diverses couleurs, Ou que l'ombre du soir, du faiste des montagnes.

Tombe dans les campagnes.

L'on ne me voit jamais que plaindre mes dooloirs.

En mon sommeil , aucunefois les songes Trompent mes sens par de si doux mensiMiges

Qu'ils donnent i vjfcs maux nn peu de reconScHrt.

O dieux ! de quel remède est ma douleur suivie , De ne tenir la vie

Que des seules faveurs du frère de la Mort!

Cette beauté dont mon ame est blessée.

Et que je vois toujours dans ma pensée, Jnsqnes dedans les aoix commande absoloment , Et , si ce petit dieu qui tient d'elle ses armes

N'est captif de ses cbarmes, Il en doit rendre ^ce i son aveuglement.

Il faut pourtant, après tant de tempestes. Borner mes vœux à de moindres conquêtes.

Je devrois estre sage aux dépens du passé;

Mais ses perfections, ses vertus immortelles Et ses beautez sont telles ,

Que pour estre insensible il faut estre insensé.

Son œil divin, dont j'adore la flame.

En tous endroits éclaire dans mon ame ,

Comme aux plus chauds climats éclaire le soleil ;

Et, si l'injuste sort, aux beantez trop severe, A fait mourir son frère.

C'est que le Ciel voulut qu'A n'eût point de paroi.

Ainsi Daphnis, emply d'inquiétude , Contoit sa peine en cette solitude , Glorieux d'estre esclave en de si beaux liens.

i66 Odes.

Les nymphes des forests plaignirent son martyre ,

Et l'amoureux Zepnire Arresta ses soupirs pour entendre les siens.

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