‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 6 sur 95 · IRE · texte numérisé non relu

IRE

Les bergers qui vont faire le tour du monde sous la conduitte des Muses craindroient avecque raison qu'ils ne fussent accusez de peu de jugement d'aller si loing voir les merveilles de la nature et n'en voir point une dont ils sont si près. C'est Vostre Majesté, Sire, de qui j'entends parler. Qui considérera les rares vertus que l'on voit paroistre en toutes ses actions n'avoùerat'il pas que les plus célèbres peuples de la terre n'ont jamais veu de mérites qui se puissent égaler aux vostres, et que tous ces grands hommes des siècles passez, qui servent à celuy-cy d'exemple , ne vous ont précédé que du temps : Nostre repos est si universel, vos loix si bien maintenues , et tous vos conseils ont de si glorieux événements, que vostre prudence n'est pas plus admirée des ministres que de vos sujets , ny ostre nom plus cognu des François que des naions les plus éloignées. Pour moy, quand je me

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remets devant les yeux les mémorables avantures que vous avez si heureusement achevées ('), je m'imagine que, si elles sont escrites fidèlement , la postérité croira que ce soit plustost un roman qu'une histoire , et que l'on a choisi ce qu'il y avoit de plus beau dans les vies de tous les autres princes pour en faire une qui servist de modelle à ceux qui régneront après vous. Les premières espérances que vostre enfance nous donna furent telles qu'elles eurent presque le pouvoir de nous faire oublier dès l'heure la perte que nous venions de faire de Henry le Grand , ou plustost nous faire croire que nous n'avions rien perdu , et que toutes les excellentes qualitez que nous regretions en luy estoient desja ressuscitées en vous. Quand nous possédions ce généreux monarque , nous disions que la bonne fortune de la France estoit en son période, et que, ne pouvant monter plus haut, il falloit de nécessité qu'elle allast désormais en diminuant ; mais, après vous avoir veu faire en vos plus jeunes années ce qu'il n'a fait qu'après estre vieilly dans les armes et dans les affaires, nous estimons avec plus de raison pouvoir faire le mesme jugement de vostre règne que nous faisions du sien , et disons que , s'il y a une borne à la gloire de ce royaume , ce ne peut estre que sous vous qu'elle se doit trouver. Je sçay bien, Sire, que vostre modestie

I. En 1625, époque de la première publication des Bergeries, les faits les plus importants du règne de Louis XIIl n'voient pas encore été accomplis ; mais ce prince avoit déjà eu l'occasion de donner assez de marques d'une grande valeur personnelle pour justifier ce degré d'hyperbole dans l'épître dédicatoire d'un ouvrage de poésie. i

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nous deffend d'élever vos louanges au dessus de celles du feu roy vostre père ; mais pardonnez , s'il vous plaist, à ma liberté si je vous dis qu'en ce seul poinct nous vous serons toujours desobeissans. C'est une vérité si cognuë qu'elle n'est pas mesme ignorée dans les cabanes de ces pauvres bergers, et c'est ce qui leur a faict naistre le désir de voir celuy dont la renommée les avoit si souvent entretenus , et de vous asseurer qu'ils iront en tant de lieux publier les douceurs de vostre empire, qu'ils feront envie à tous les peuples du monde d'y venir garder leurs troupeaux, et aux rois mesme d'y changer leurs sceptres en houlettes. Ce sera lors, Sire, que je n'auray plus d'autres demandes à faire à Dieu que de nous conserver ce que vous nous aurez acquis, ny d'autres grâces à iuy rendre que de m'avoir fait naistre ,

Sire,

Vostre très-humble, très-obeyssant et très-fidele sujet et serviteur,

Racan.

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