Il étoit alors dans les pages de Henri IV
2. M. de Racan ne fit imprimer ses Bergeries qa'en 162$, mais sûrement elles parurent au théâtre en 1 6 1 8 et précédé-
Appendice. ixiij
plus grande réputation, c'est la pastorale dont nous allons rendre compte. Elle parut dans le temps que celles de Hardy étoient sur la scène françoise, et elle les en fit descendre d'une façon à ne plus oser s'y montrer. En effet, autant les pastorales de Hardy sont mal imaginées, peu conduites et bassement versifiées, autant la pastorale de M. de Racan est heureuse dans son plan , sensée dans sa conduite et élégante dans sa versification. Un style naïf, mais noble, règne dans son poème. A la vérité, l'unité de lieu et celle de temps n'y sont point observées, il y a même un défaut essentiel dans l'action principale , qui devient double par les épisodes; mais ces finesses de l'art n'étoient point encore pratiquées, et, de plus, le génie naturel et peu instruit de M. de Racan ne lui permettoit point d'aller jusqu'à ce période. Ainsi, tenonslui compte de n'avoir rien emprunté (>) des Italiens (qui se disent nos maîtres en ce genre de poème) et de s'être élevé si supérieurement au dessus de ses contemporains par le seul effort de son talent. Cette
renties premiers ouvrages de Mayret. Ce dernier en convient dans son épître familière à M. Corneille au sujet du Cid. Voici comme il s'exprime : « Pour ma Silvie, que vous nom- « mez les saillies d'un jeune écolier qui craint encore le fouet, « vous ne sçauriez nier qu'elle a brillé dans un temps que « celles de M. Hardy n'étoient pas encore hors de saison , et « que celles de ces fameux écrivains , MM. de Racan et « Théophile , conservoient encore dans les meilleurs esprits « cette puissante impression qu'elles avoient si justement « donnée de leur beauté, etc. » Au reste, ce poème ne fut point représenté sous le titre des Bergeries; on l'intitula l'Artenice, du nom du principal personnage de cette pastorale, et on retrancha beaucoup de vers de la pièce pour la rendre théâtrale. [Note des frères Parfaict.)
I . Comment comprendre ceci de la part d'hommes spéciaux , même aussi peu lettrés , au fond , que l'étoient les frères Parfaict ? Nous montrons ailleurs les rapports continuels des Bergeries avec les pastorales italiennes , notamment avec le Pastor fido. (T. de L.)
Ixiv Appendice.
justice rendue à M. de Racan, passons à l'extrait de sa pastorale.
{Sait l'analyse , calquée en quelque sorte sur l'argument.)
M. Guizot , dans son beau livre Corneille et son temps , a aussi envisagé les Bergeries comme appartenant au théâtre et comme ayant contribué à ses progrès.
« Théophile donna au théâtre sa Thisbl, où se rencontroit quelquefois, mêlée aux ridicules concetti du temps, une élégance poétique dont Hardy n'avoit jamais eu l'idée. Racan, dont Malherbe admiroit l'imafination et blâmoit la négligence, y porta, dans ses krgeries, plus d'élégance encore et de pureté. Mairet, Rotrou, ne firent connoître leurs noms que sur le théâtre; Scudéry et La Calprenède s'y jetèrent à corps perdu. « Depuis que Théophile eut fait jouer sa Thisbé «et Mairet sa Sylvie, M. de Racan ses Bergeries et « M. de Gombauld son Amaranthe, le théâtre fut plus «célèbre, et plusieurs s'efforcèrent d'y donner un « nouvel entretien. Les poètes ne firent plus de diffi- « culte de laisser mettre leurs noms aux affiches des « comédiens ('), car auparavant on n'y en avoit jamais «vu aucun; on y mettoit seulement que leur auteur « leur donnoit une comédie d'un tel nom. » (SOREL, Bibliothèque française.)
« Le poète dramatique (reprend M. Guizot après
I . Il paroît que les Bergeries étoient aussi , parfois , représentées en société. Tallemant des Réaux parle d'une représentation qui, un jour, eut lieu chez Guiet, greffier du Parlement de Paris. (T. de L.)
Appendice. Ixv
cette citation de Sorel) ne fut plus Vantatr des eomiduas, mais celui du public; l'art drainatiqoe devint, dans les lettres, un des plus brillants moyens de succès, et bientôt le goût que prit à ce divertissement le cardinal de Richelieu en fit un des plus sûrs moyens de faveur. »
Dans cet admirable cours de littérature dramatique qui , après avoir charmé les imiombrablés auditeurs de la Sorboraie, charme aujourd'hui tous les ordres de lecteurs, M. Saint-Marc- Girardin a, comme M. Guizot, considéré les Bergeries en tant qu'œu\Te appartenant plus ou moins au théâtre. Seulement , moins circonscrit dans son objet , il les a comprises sous le titre spécial de pastorales dramatiques , et , par suite , il a étendu davantage ses considérations littéraires.
« Les Bergeries de Racan , dit M. Saint-Marc- Girardin , ont leur place dans la littérature françoise. EUles ne sont pas seulement une curiosité, eDes sont une lecture. »
Et, après une analyse entremêlée de citations des passages les plus remarquables; après avoir expliqué , sinon justifié, le singulier mélange que nous avons reproché à Racan (page 69 de ce volume) de nos idées , de nos expressions religieuses, avec les formes druidiques ; après avoir, disje, expliqué cet étrange alhagepar les mœurs ou
Racan. — I. e
Uvj Appendice.
plutôt par les lois du temps , qui ne permettoient pas de produire sur la scène les institutions catholiques, M. Saint-Marc termine ainsi :
« J'ai cité avec plaisir les Bergeries de Racan, parcequ'elles marquent, dans le genre de la pastorale, le moment où notre langue poétique atteint âon juste point d'élégance et de clarté. C'est par là que Racan est supérieur, comme poète, non seulement à ses prédécesseurs, mais à ses successeurs, tels que Mairet, Gombaud et Rotrou. Le style du théâtre, dans Mairet, dans Rotrou, et même dans Corneille, est beaucoup plus incorrect et plus négligé que le style des Bergeries de Racan. L'école de Malherbe semble, au théâtre , avoir attendu Racine. »
Nous citons ailleurs, dans une note de ce volume, l'opinion de l'abbé de Marolles sur ce que Racan pouvoit savoir de latin ; mais, en revenant sur la lettre qui renferme cette opinion, il nous a semblé que peu de documents du temps contenoient sur le vieux poète des détails aussi précis et empreints d'autant de sincérité. L'abbé de Villeloin, on le sait, a montré que, s'il n'étoit pas un excellent traducteur, il étoit du moins assez heureusement né à écrire des mémoires ; et originaire de la Touraine, voisin de Racan, il avoit assurément mission particulière pour parler de son compatriote avec une grande autorité. Cette lettre a été trouvée par l'honorable M, de Monmerqué dans les
Appendice. Ixvij
manuscrits de Beaucousin , qu'il avoit acquis à la vente de M. Boulard : «C'est le jeune Brienne, dit l'auteur des Commentaires sur la je édition de Tallemant , qui en avoit fourni la copie ancienne à Beaucousin. »
« Je vous diray qne M. de Racan estoit mal fait de
corps et briiloit peu dans la conversation, mais ne laissa pas d'escrire admirablement bien en prose et en vers. Il estoit très peu sçavant dans la langue latine, qu'il n'eut jamais assez d'esprit pour bien apprendre, ce qui faisoit qu'il disoit à tout le monde qu'il n'en sçavoit pas un mot. Cela n'est pas véritable : il entendoit assez bien les poètes latins pour les pouvoir lire en leur langue. Cependant il n'en avoit point dans son cabinet que de françois, et est cause en partie que i'ay tant traduit d'auteurs latins en nostre langue. Il avoit tous mes ouvrages, et me tesmoignoit en faire cas, en cela bien différent de ceu.x qui ne cessent de les blasmer, soit par jalousie , soit par ignorance : car mes livres ne sont pas ni si meschans qu'ils le publient, ni si bons peut-estre que le croyoit M. de Racan.
« Je ne sçay rien de particalier de sa naissance, sinon que feu son père estoit chevalier des ordres du roy, à qui il donna son fils {'), à l'aage de douze ans, pour
I . Il y a ici , de la part de l'abbé de Marolles, très vieux alors, une erreur de date évidente. Dans un factum qne M. Ravenel, avec son obligeance accoutumée, a porté à notre connoissance , Racan dit ou fait dire qu'il avoit huit ans quand il perdit son père et treize ans quand il perdit sa mère. Or, en supposant qu'il soit entré aux pages à douze ans , ce qui est plus que douteux, sa mère, Marguerite de Vendosmois , vivoit encore ; mais son père, dont le dernier arte militaire fut d'exercer La charge de grand maître de l'artillerie au siège d'Amiens, en M97, avoit, comme l'indique le Factum, cessé de vivre depuis plusieurs années. (T. de L.)
Ixviij Appendice.
estre page de sa chambre. II fut agréé, mais il ne plut pas dans la suite à son maistre, tant il estoit mal-adroit et mal propre. Cela fit Cju'il se mit tout de bon à apprendre l'art de la poésie sous Malherbe, qui trouva ses premières productions assez bonnes pour mériter les sçavantes ratures dont sa main n'estoit pas chiche, car jamais personne ne barbouilla plus de papier que luy, et il luy arrivoit souvent de changer le bien en pis, dont je pourrois vous citer plusieurs exemples, si je n'apprehendois d'estre trop long et trop prolixe dans un billet. A propos de prolixe, c'est un vieux mot; mais il me fasche fort ae ne m'en oser servir aussi souvent que je le souhaitterois. Il est si doux à l'oreille ! Pourquoy veut-on le bannir de nostre langue ? «Voilà donc M. de Racan initié poète par Malherbe. I! ne pouvoit pas naistre sous une plus heureuse constellation , ni estre formé d'une meilleure main. Il fit en peu de temps un progrès très considérable, et je vous dois dire que le bon mot que vous avez sans doute remarqué dans la Poétique du P. Rapin, jésuite, m'a esté volé, non par luy, à la vérité, mais par quelque autre larron qui, me l'ayant oiiy dire, le luy a rapporté peut-estre comme estant de son invention , quoy qu'il soit purement de la mienne, car j'avois escrit le premier, dans mes Eloges des hommes illustres, que je me propose de donner au public, si toutefois mon grand aage, qui est ma plus considérable maladie, ne m'en empesche; j'avois, dis-je, escrit le premier, en parlant de M. de Racan, qu'il estoit né poète sans le sçavoir, et ne s'en feust peutestre jamais apperçu si le peu de satisfaction que le roy son maistre tesmoignoit avoir de ses services ne luy eust donné l'envie d'essayer à faire des vers, pour se distinguer au moins par là de ses camarades. Ce rayon céleste (') [c'est le bon mot que je me plains
I. Le P. Rapin a retranché céleste de cette belle période, parceque cela s'entend assez. Pour moi, j'eusse mis : « Ce
Appendice. Ixix
qu'on m'a volé] estoit tombé dans son esprit. Il ne sçavoit rien, mais il estoit poète. Il eut bien des concurrens, et peu de semblables.
« A peine eut-on veu à la cour les premiers essays de sa muse que tout le monde en devint amoureux jusqu'à donner mesme de la jalousie à Malherbe, qui croyoit devoir estre seul adoré; mais il se trompoit beaucoup, à mon sens ; Racan l'auroit surpassé , sans doute, s'il ne se fust obstiné à le suivre trop en esclave, et, au lieu d'estre le lacquais ou le page de Malherbe, nom que les railleries des courtisans luy imposèrent, parcequ'on croyoit le jeune Racan beaucoup plus à la suite de son maistre Malherbe qu'à celle au roy..., si, dis-je, il eust eu assez d'audace pour ne se pas croire inférieur à son maistre , il l'auroit sans doute autant surpassé que Virgile surpasse Theocrite et Hésiode dans ses tendres Bucoliques et ses divines Géorgiques.
« Je ne sçay pas bien quelle fut la première pièce de Racan, mais je sçay bien que le progrès qu'il fit dans la poésie surprit Malherbe, son maistre, en même temps qu'il estonnoit toutes les personnes qui ne connoissoient le jeune Racan que par sa stupidité et par sa malpropreté naturelles. Mais, s'il a eu ces défauts, peu considérables pour un poète, ils ont esté tellement étouffés sous la grandeur de sa réputation et obscurcis par l'éclat de ses vers, que je ne m'en suis jamais apperceu, quoyque je sois un des hommes du monde qui , en qualité de voisin et d'ami particulier, ait le plus conversé avec luy.
ce De vous dire , Monsieur, s'il a esté mareschal de camp, ou seulement mareschal de bataille, c'est ce que je ne puis bien décider. Je sçay bien que c'est l'un ou l'autre. Pour mareschal de bataille, )'en suis très certain , et je n'ay pas peine à croire qu'ayant
rayon étoit tombé du ciel dans son esprit , car, etc. » (Note de M. de Brienne, 3e édition de Tallemant.)
Ixx Appendice.
servi aux guerres de Languedoc et de Dauphiné sous le connestable de Lesdiguières et le malheureux duc de Montmorency, où il fit connoissance avec MM. de Termes et Bussy de Bourgogne ('), tous deux attachés à la personne de cet illustre gouverneur du Languedoc, je ne doute pas, dis-je, qu'il n'ait obtenu facilement , par leur moyen , le brevet de mareschai de camp dont vous estes en peine; mais je n'oserois vous l'assurer, pour n'en avoir moy-mesme nulle certitude, etc.
« L'abbé de Villeloin,
« Ce 10 mars 1677. »
De toutes les pièces dont nous avons composé cet appendice , voici assurément celle qui apporte le moins de lumière sur ce qui concerne Racan. Ce n'est qu'une simple lettre isolée, sans réponse connue , n'engageant ainsi en aucune façon (et nous en sommes heureux) les sentiments de notre poète envers sa parente et sa bienfaitrice. Mais cette lettre est si singulièrement pensée , si spirituellement écrite ; elle révèle avec tant de vérité la nature effrontément cynique de l'abbé de Bois- Robert, que nous ne sommes pas étonné qu'on
I . L'on a déjà compris , par le rapprochement des dates , que ce Bussy n'est pas l'auteur de l'Histoire amoureuse des Gaules , celui qu'a tait revivre M. Paul Boiteau avec une finesse de critique et une verve de talent si vivement appréciées de tous les lecteurs de la Bibliothèque elzevirienne : il s'agit ici de son père, Léonor de Bussy.
Appendice. Ixxj
l'ait comprise dans les recueils postérieurs à celui de 1627, et que nous n'avons pu résister, pour notre compte, à la tentation de la mettre sous les yeux de nos lecteurs.
A M. de Racan.
Monsieur,
Ayant appris depuis trois jours seulement , de M. Leroyer('), vostre bon amy, la grande perte que vous avez faite et le grand profit qui vous en est revenu à mesme temps, j'ay pris aussi tost part à vos déplaisirs et me suis consolé dans vos |oyes ; et , comme je me suis imaginé que vous seriez incontinent passé d'une extrémité à l'autre, j'ay creu que, de la mesme sorte , je vous devois tesmoigner mes ressentimens. Souffrez donc, Monsieur, qu'après avoir, à vostre exemple, pleuré les trois jours que j'ay demeuré sans vous écrire, je me rejouisse aujourd'huy tout de bon avec vous, et que, passionément amoureux de vos intérests comme je suis, je gouste à loisir les nouvelles prosperitez qui vous sont arrivées. Certes, elles vous doivent estre d'autant plus douces que vous les avez longuement attendues, et que vous estiez presque à la veille de ne les espérer plus. J'avoue, Monsieur, que, madame la duchesse ae Bellegarde estant, comme elle estoit, dans l'estime de tout le monde , ce ne vous estoit pas un petit avantage de la voir vivre si glorieuse et de toucher de si près à une si grande vertu ; mais quand je considère que vous avez assez acquis d'honneur de vous-mesme, et que vous n'aviez pas assez de bien pour le soustenir, non plus
I. Le nom de Royer figure à l'extiait de naissance de Racan. V. ci-dessus.
Ixxij Appendice.
que la dignité de vostre naissance, je pense que, pour ceste mort, je n'ay rien à reprocher à la nature, et qu'elle a traitté vostre parente comme elle devoit. Si feu monsieur vostre père , qui a plus aymé le bien de son prince et de sa patrie que celuy de ses enfans, eust eu le soin de vous laisser un peu plus riche qu'il n'a fait, je ne plaindrois pas encore dix ans de vie à celle que nous regrettons; mais, puisqu'elle devoit suppléer si abondamment à ce défaut que vous commenciez de remarquer en vostre fortune , il n'y avoit point d'inconvénient qu'elle vous fist place et qu'elle vous laissast enfin jouyr du bien qui vous estoit deu. Dieu veuille que vous le puissiez posséder à longues années, et que vous reveniez icy aussi satisfaict de vos possessions que je le suis d'estre creu partout ,
Monsieur,
Vostre très humble et très fidelle serviteur.