‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 76 sur 95 · POUR UN MARINIER · texte numérisé non relu

POUR UN MARINIER

Dessus la mer de Cypre , où souvent il arrive Que les meilleurs nochers se perdent dés la rive, J'ay navire la nuit plus de fois que le jour. La beauté d'Uranie est mon pôle et mon phare, Et, dans quelque tourmente où ma barque s'égare, Je n'invoque jamais d'autre dieu que l'Amour.

Souvent à la mercy des funestes Pleyades, Ce pilote sans peur m'a conduit en des rades Où jamais les vaisseaux ne s'estoient hazardez; Et, sans faire le vain, ceux qui m'entendront dire De quel art cet enfant a guide mon navire Ne l'accuseront plus d'avoir les yeux bandez.

Il n'est point de brouillards que ses feux n'esclaircis- Par ses enchantemens les vagues s'adoucissent; [sent; La mer se fait d'azur et le ciel de saphirs. Et, devant la beauté dont j'adore l'image. En faveur du printemps, qui luit en son visage, Les plus fiers aquilons se changent en zephirs.

Mais, bien quedans ses yeux l'amour prenne ses char- Qu'il y mette ses feux, qu'il y forge ses armes, [mes. Et qu'il ait estably son empire en ce lieu, Toutesfois sa grandeur leur rend obéissance ; Sur cette ame de glace il n'a point de puissance, Et seulement contre elle il cesse d'estre dieu.

Je sçay bien que ma nef y doit faire naufrage : Ma science m'aprend à prédire l'orage; Je connois le rocher qu'elle cache en son sein;

2}2 EPIGRAMMES

Mais plus j'y voy de morts, et moins je m'épouvante; Je me trahis moy-mesme, et l'art dont je me vante, Pour l'honneur de périr en un si beau dessein (')•

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