I. Alors seulement évêque d'Evrenx. C'étoit en
poésie françoise à un si haut point que personne n'en pouvoil jamais approcher.
Le roy se ressouvint de ce nom de Malherbe : il en parloit souvent à M. Desyveteaux, alors précepteur de M. de Vendosme. Le dit Desyveteaux , toutes les fois qu'il lui en parloit , lui offroit de le faire venir de Provence ; mais le roy, qui estoit ménager, craignoit que le faisant venir de si loin il seroit obligé de lui donner recompense au moins de la dépense de son voyage ; ce qui fut cause que M. de Malherbe n'eut l'honneur de faire la révérence au roy que trois ou quatre ans après que M. le cardmal du Perron eut parlé de lui; et, par occasion, estant venu à Paris pour ses affaires particulières, M. Desyveteaux prit son temps pour donner avis au roy de sa venue, et aussitost il l'envoya quérir. C'estoit en l'an 1605, comme il estoit sur son parlement pour aller en Limousin : il lui commanda de faire des vers pour son voyage, ce qu'il fit, et les lui présenta à son retour. C'est cette excellente pièce qui commence :
O Dieu, dont les bontez de nos larmes touchées...
Le roy trouva ces vers si admirables qu'il désira le retenir à son service , et commanda à M, de Bellegarde de le garder jusqu'à ce qu'il l'eust mis sur Pestât de ses pensionnaires. M, de Bellegarde lui donna sa table, et l'entretint d'un homme et d'un cheval et mille livres d'appointements.
Ce fut où Racan , qui estoit alors page de la chambre sous M. de Bellegarde, et qui commen-
POUR LA VIE DE Malherbe. 257
çoit à rimailler de meschans vers , eut la connoissance de M. de Malherbe, de qui il a appris ce qu'il a tesmoigné depuis sçavoir de la poésie francoise, ainsi qu'il l'a dit plus amplement en une lettre qu'il a écrite à M. Conrart.
Cette connoissance et l'amitié qu'il contracta avec M. de Malherbe dura jusqu'à sa mort, arrivée en 1628, quatre ou cinq jours avant la prise de La Rochelle, comme nous le dirons ci-après.
A la mort de Henr\- le Grand, arrivée en 1610, la reine Marie de Médicis donna cinq cens écus de pension à M. de Malherbe, ce qui lui donna moyen de n'estre plus à charge à M. de Bellegarde. Depuis la mort d'Henry le Grand il a fort peu travaillé , et je ne sçache que les odes qu'il a faites pour la reine-mère , quelques vers de ballet , quelques sonnets au roy, à Monsieur et à des particuliers , et cette dernière pièce qu'il lit avant que de mourir et qui commence :
Donc un nouveau labeur, etc.
Pour parler de sa personne et de ses mœurs , sa constitution étoit si excellente que je me suis laissé dire par ceux qui l'ont connu en sa jeunesse que ses sueurs avoient quelque chose d'agréable, comme celles d'Alexandre.
Sa conversation estoit brusque ; il parloit peu , mais il ne disoit mot qui ne portât ; en voici quelques-uns :
Pendant la prison de M. le Prince, le lendenain que madame la princesse sa femme fut ac- :ouchée de deux enfans morts , pour avoir été,
Racan. — L 17
incommodée de la fumée qu'il faisoit en sa chambre au bois de Vincennes , il trouva un conseiller de Provence de ses amis en une grande tristesse chez M. le garde des sceaux Du Vair ; il lui demanda la cause de son affliction. Le conseiller lui répondit que les gens de bien ne pourroient avoir de joie après le malheur qui venoit d'arriver de la perte de deux princes du sang par les mauvaises couches de madame la princesse. M. de Malherbe lui répondit ces propres mots : « Monsieur, monsieur, cela ne vous doit point affliger ; ne vous souciez que de bien servir, vous ne manquerez jamais de maître. «
Une autre fois, un de ses neveux le venant voir au retour du collège , où il avoit été neuf ans, après lui avoir demandé s'il étoit bien sçavant , il lui ouvrit son Ovide , et convia son ne veu de lui en expliquer quelques vers ; à quoi son neveu se trouvant empesché , après l'avoir laissé tâtonner un quart d'heure avant de pouvoir expliquer un mot de latin, M. de Malherbe ne lui dit rien, sinon : « Mon neveu, croyez-moi, soyez vaillant : vous ne valez rien à autre chose. »
Un jour, dans le cercle, quelque homme prude en l'abordant lui fit un grand éloge de madame la marquise de Guercheville, qui estoit présente, comme dame d'honneur de la reine, et après lui avoir conté toute sa vie et la constance qu'elle avoit eue aux poursuites de feu Henry le Grand , il conclud son panégyrique par ces mots, en la montrant à M. de Malherbe : « Voilà , dit-il , ce qu'a fait la vertu. » M. de Malherbe, aussitôt, lui montra de la même sorte la connétable de
Lesdiguières ' , qui avoit sa place auprès de la reine, et lui dit : « Voilà ce qu'a fait le vice. »
Un gentilhomme de ses parens faisoit tous les ans des enfans à sa femme, dont M. de Malherbe se plaignoit , en lui disant qu'il craignoit que cela n'apportât de l'incommodité à ses affaires , et qu'il n'eust pas le moyen de les élever selon leur condition ; à quoy le parent respondit qu'il ne pouvoit avoir trop d'enfans pourv^û qu'ils fussent gens de bien. M. de Malherbe lui dit fort sèchement qu'il n'estoit point de cet avis , et qu'il aimoit mieux manger un chapon avec un voleur qu'avec trente capucins.
Quand son fils fut tué par M. de Piles, il alla exprès au siège de La Rochelle en demander justice auroy, de qui n'ayant pas eu toute la satisfac- [tion qu'il espéroit, il disoittout haut dans la cour d'Estrée , qui estoit alors le logis du roy, qu'il vouloit demander le combat contre M. de Piles. Des capitaines des gardes et autres gens de guerre qui estoient là se sourioient de le voir, à cet âge, parler d'aller sur le pré, et le sieur de Racan , comme son ami , le voulut tirer à part Dour lui donner avis qu'il se faisoit moquer de ui , et qu'il estoit ridicule , à l'âge de soixantereizeans qu'il avoit, de se vouloir battre contre jn homme de vingt-cinq. Sans attendre qu 'il ache-
I . On Ht dans les éditions ordinaires : la connétable de .uynes, ce qui déjà eût été peu vraisemblable, Malherbe jaxA , vers le même temps , dédié au connétable sa traducon du 33e livre de Tite-Live ; mais la question esttranbée par Tallemant des Réaux, sorte de contemporain, qui,
cela d'accord avec notre manuscrit , nomme la connéuble
Lesdiguières.
iGo MÉMOIRES
vât sa remontrance , il répliqua brusquement : « C'est pour cela que je le fais : je hazarde un sou contre une pistole. »
Une année que la Chandeleur avoit esté un vendredy, ayant gardé quelque reste de gigot du mouton du jeudi, dont il faisoit une grillade le samedy matin, sur les sept à huit heures, et, comme après la Chandeleur l'église ne permet plus de manger de viande le samedy, le sieur de Racan , entrant dans sa chambre à l'heure qu'il faisoit ce repas extraordinaire , lui dit : « Quoy, Monsieur! vous mangez de la viande? Nostre Dame n'est plus en couche, m M. de Malherbe se contenta de lui répondre assez brusquement, à son ordinaire , que les dames ne se levoient pas si matin ' .
Sa façon de corriger son valet estoit assez plaisante. Il lui donnoit dix sous par jour pour sa vie, ce qui estoit honneste en ce temps-là, et vingt ecus de gages, et quand son valet l'avoit fâché il lui faisoit une remontrance en ces termes : « Mon ami, quand on offense son maître on offense Dieu , et quand on offense Dieu il faut, pour avoir absolution de son péché, jeûner et donner l'aumosne; c'est pourquôy je retiendrai cinq sous de vostre dépense, que je donnerai aux pauvres à vostre intention, pour l'expiation de vos péchés. »
Estant allé visiter madame de Bellegarde un matin, un peu après la mort du maréchal d'Ancre, comme on lui dit qu'elle estoit allée à la messe, il demanda si elle avoit encore quelque