Tallemant et le manuscrit seuls
chose à demander à Dieu, après qu'il avoit délivré la France du maréchal d'Ancre.
Un jour que M. de Méziriac, avec deux ou trois de ses amis , lui apporta un livre d'arithmétique d'un auteur grec nommé Diophante , que M. de Méziriac avoit commenté, et ses amis lui louant extraordinairement ce livre, comme un travail fort utile au public, M. de Malherbe leur demanda s'il feroit amander le pain et le vin.
Il fit presque une mesme response à un gentilhomme de la religion qui l'importunoit de controverses , lui demandant pour toute réplique si l'on boiroit de meilleur vin, et si l'on NÙvroit de meilleur bled à La Rochelle qu'à Paris.
Il n'estimoit aucun des anciens poètes françois, qu'un peu Bertaut; encore disoit-il que ses stances estoient nichil au dos ', et que pour trouver une pointe à la fin il faisoit les trois premiers vers insupportables.
Il avoit esté ami de Régnier le Satyrique, et l'estimoit, en son genre, à l'égal des Latins; mais la cause de leur divorce arriva de ce qu'estant allé disner ensemble chez M. Desportes, oncle de Régnier, ils trouvèrent qu'on avoit déjà ser\i les potages. M. Desportes reçut M. de Malherbe
I. Ménage, dans son Dictionnaire étrmoIogiqQe, dte nn passage d'Henn Etienne : Priparatiom te l'Apologie d'Hirodcîi , qui expbqoe l'origine de ce ont et en donne ainsi le \T3i sens. Il Tiendroit de l'osage on étoient de grands seigneois, qneiqnefcMS des rois , d'employer piasiems genres d'éto%s aux parties les pins apparentes de lenrs halxllements, et rien au dos , d'après l'ancienne prononciation nickil pour nihil. Ce mot-li , dit en terminant Henri Etienne, a été généralement applûftti à tontes les choses qui (noient u$u montre en l'extérieur à laquelle l'intérieur ne répondoit point.
avec grande civilité , et , offrant de lui donner un exemplaire de ses Pseaumes qu'il avoit nouvellement faits, comme il se mit en devoir de monter en sa chambre pour l'aller quérir, M. de Malherbe lui dit qu'il les avoit déjà vus, que cela ne valoit pas qu'il prît la peine de remonter, et que son potage valoit mieux que ses Pseaumes. Il ne laissa pas de disner avec M. Desportes, sans se dire mot, et, aussitost qu'ils furent sortis de table , ils se séparèrent et ne se sont jamais vus depuis. Cela donna lieu à Régnier de faire la satyre contre M . de Malherbe, qui commence :
Rapin, le favori d'Apollon et des Muses...
Il n'estimoit point du tout les Grecs, et particulièrement il s'estoit déclaré ennemy du galimathias de Pindare. Pour les Latins, celui qu'il estimoit leplusestoitStace, qui afaitlaThébaïde, et après luy Senèque le tragique , Horace , Juvenal, Ovide et Martial. Il estimoit fort peu les Italiens , et disoit que tous les sonnets de Pétrarque estoient à la grecque, aussi bien que les épigrammes de mademoiselle de Gournay ' .
Il se faisoit presque tous les jours, sur le soir, quelques petites conférences dans sa chambre, où assistoient particulièrement Coulomby, Mainard, Racan , Dumoutier, et quelques autres dont les
I . Ceci fait allusion à une anecdote rapportée dans le Ménagiana , d'après laquelle , Racan ayant reproché aux épigrammes de mademoiselle de Gournay de manquer de pomte, celle-ci répondit qu'il ne falloit pas prendre garde à cela , que c'étoient des épigrammes à la grecque.
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noms n'ont pas esté connus dans le monde ; et un jour, un habitant d'Aurillac , où Mainard estoit alors président , vint heurter à la porte en demandant : « M. le président n'est-il point ici ? » Cela obligea M. de Malherbe à se lever brusquement pour courir respondre à cet habitant : « Quel président demandez-vous ^ Il n'y a pas ici d'autre président que moy. «
Quelqu'un lui disant que M. Gaumin avoit trouvé le secret d'entendre le sens de la langue punique , et qu'il y avoit fait le Pater noster, il dit à l'heure mesme , assez brusquement , à son ordinaire : « Je m'en vais tout à ceste heure y faire le Credo »; et à l'instant il prononça une douzaine de mots qui n'estoient d'aucune langue , en disant : « Je vous soutiens que voilà le Credo en la langue punique : qui est ce qui me pourra dire le contraire ? >>
Il s'opiniatra fort longtemps avec un nommé M. de La Loy ' à faire des sonnets licencieux '. Coulomby n'en voulut jamais faire et ne les pouvoit approuver. Racan en fit un ou deux , mais ce fut le premier qui s'en ennuya ; et comme il vouloit en divertir M. de Malherbe , en lui disant que ce n'estoit pas un sonnet si l'on n'observoit les règles ordinaires de rimer les deux premiers quatrains, M. de Malherbe lui disoit : « Eh bien,
I. Pellisson et Ménage l'appellent M. de Laleu. Cela pourroit bien être une erreur de Racan , qui estropioit souvent les noms propres. Tallemant des Réaux ne reproduit pas ici de nom , mais il conserve textuellement ces mots : il s'opiniatra fort long temps, au lieu de ceux-ci, qu'on peut lire à l'appendice : il s'obstina avec un nommé M. de Laleu, etc.
Irréguliers.
Monsieur, si ce n'est un spnnet c'est une sonnette, n Tputefois à la fin il s'en ennuya , et n'y a eu que Mainard, de tous ses écoliers, qui a continué à en faire jusqu'à sa mort. M. de Malherbe les quitta de lui mesme lorsque Coulomby et Racan ne l'en persécutoient plus. C'estoit son ordinaire de s'aheurter contre le conseil de ses amis, ne voulant pas estre pressé pour y revenir après que l'on ne l'en pressoit plus.
Il avoit aversion contre les fictions poétiques, et en lisant une élégie de Régnier à Henry le Grand qui commence :
Il estoit presque jour, et le ciel souriant, etc.,
et où il feint que la France s'enlève en l'air pour parler à Jupiter et se plaindre du misérable estât où elle estoit pendant la Ligue, il demandoità Régnier en quel temps cela estoit arrivé, et disojt qu'il avoit toujours demeuré en France depuis cinquante ans et qu'il ne s'estoit point aperçu qu'elle se fût enlevée hors de sa place.
Il avoit un frère aîné avec le quel il avoit toiijours esté en procès, et, comme un de ses amis le plaignoit de cette mauvaise intelligence, et que c'estoit un malheur assez ordinaire d'avoir procès avec ses proches, M. de Malherbe lui dit qu'il ne pouvoit pas en avoir avec les Turcs et les Moscovites, avec qui il n'avoit rien à partager. Il perdit sa mère en 161 5 , qu'il estoit âgé de plus de soixante ans , et comme la reine mère envoya un gentilhomme pour le consoler, il dit à ce gentilhomme qu'il ne pouvoit se revancher de l'honneur que lui faisoit la reine qu'en priant
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Dieu que le roy son fils pleurât sa mort aussi vieux qu'il pleuroit celle de sa mère.
Il ne pouvoit souffrir que les pauvres, en demandant l'aumosne , disent : « noble gentilhomme » ; il disoit que cela estoit superflu, et que s'il estoit gentilhomme il estoit noble.
Quand les pauvres lui disoient qu'ils prieroient Dieu pour lui, il leur repondoit qu'il ne croyoit pas qu'ils eussent grand crédit envers Dieu, vu le mauvais estât au quel il les laissoit en ce monde, et qu'il eust mieux aimé que M. de Luynes ou quelque autre favori lui eust fait la mesme promesse.
Un jour que M. de Termes reprenoit Racan d'un vers qu'il a changé depuis, et où il y avoit, parlant d'un homme champestre :
Le labeur de ses bras rend sa maison prospère (•),
Racan lui respondit que M. de Malherbe avoit usé de ce mot prospère en ces vers :
0 que nos fortunes prospères...
M. de Malherbe, qui estoit présent, lui dit assez brusquement : « Eh bien , mort Dieu ! si je fais un p.., en voulez vous faire un autre ^ ? »
1 . C'étoit sans doute dans la scène i re du 5 e acte des Bergeries, où on lit aujourd'hui :
Le iabeur de mes bras nourrissoit nu famQIe.
S'il en est ainsi, toute la marche de la période a été changée et le pronom a passé à la première personne.
2. Petite flatterie de Malherbe pour M. de Thermes, que le cynisme du mot ne fait que mieux ressortir encore. Il s'est bien gardé de changer son mot prospire, — lui, rapporté par Tallemant dans les mêmes termes , modifiés ailleurs.
Quand on lui montroit quelques vers où il y avoit des mots superflus et qui ne servoient qu'à la mesure ou à la rime , il disoit que c'estoit une bride de cheval attachée avec une aiguillette.
Un homme de robe longue , de condition , lui apporta des vers assez mal polis , qu'il avoit faits à la louange d'une dame , et lui dit , avant que de les lui montrer, que des considérations particulières l'avoient obligé de faire ces vers. M. de Malherbe les lut avec mépris, et lui demanda, après qu'il les eut achevés, s'il avoit esté condamné à estre pendu ou à faire ces vers là , parce qu'à moins de cela il ne devoit pas exposer sa réputation en produisant des ouvrages si ridicules'.
Un jour Mainard, qui estoit logé fort proche de luy, et qui travailloit alors à quelque epigramme d'ordure , vint en sa chambre sans manteau , et luy demanda d'abord si f estoit long
ou court. M. de Malherbe, après y avoir pensé quelque temps, comme s'il eust voulu lui donner quelque bonne resolution , lui dit brusquement : «Voyez-vous, Monsieur! quand j'estois jeune je le faisois court, à présent je le fais long. )>
S'estant vestu ung jour extraordinairement, à cause du grand froid , il avoit encore estendu sur sa fenestre trois ou quatre aulnes de frise verte ; et comme on lui demanda ce qu'il vouloit faire de cette frise, il repondit brusquement, à son ordinaire : « Je pense qu'il est avis à ce froid qu'il n'y a plus défrise à Paris; je lui montrerai bien que si. »
I . Ce pauvre homme , sans doute , ne pouvoit rien à la cour.
En ce mesme temps, ayant mis à ses jambes une si grande quantité de bas, presque tous noirs, qu'il ne se pouvoit chausser également qu'avec des jettons , Racan arriva en sa chambre comme il estoit en cet estât là , et lui conseilla , pour se délivrer de la peine de se servir de jettons , de mettre à chacun de ses bas un ruban de quelque couleur ou une marque de soie qui commençât par une lettre de l'alphabet , comme au premier un ruban ou un bout de soie amarante , au second un bleu, au troisième un cramoisi, et ainsi des autres. M. de Malherbe approuva le conseil et l'exécuta à l'heure mesme, et le lendemain, venant disner chez M. de Bellegarde , en voyant Racan il lui dit , au lieu de bon jour : « J'en ay jusqu'à l'L. » De quoy tout le monde fut fort surpris , et Racan mesme eut de la peine à concevoir d'abord ce qu'il vouloit dire , ne se souvenant pas du conseil qu'il lui avoit donné pour expliquer cette énigme.
Il disoit aussi à ce propos que Dieu n'avoit fait le fi-oid que pour les pauvres et pour les sots , et que ceux qui avoient le moyen de se bien chauffer et bien habiller ne dévoient point souffrir du ùoid.
Quand on lui parloit des affaires d' Estât, il avoit toujours ce mot en la bouche , qu'il a mis dans Tepitre liminaire de Tite-Live adressée à M. de Luynes: qu'il ne falloit point se mesler de la conduite d'un vaisseau où Ton n'estoit que simple passager.
Un jour que le roy Henry le Grand montra à M. de Malherbe la première lettre que le feu roy Louis XIII luy avoit écrite. M, de Malherbe,
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ayant remarqué qu'il avoit signé Lois, au lieu de Louis, demanda assez brusquement au roy si Mgr le dauphin avoit nom Lois ? De quoi le roi se trouvant estonné , voulut sçavoir la cause de cette demande. Alors M. de Malherbe luy fit voir qu'il avoit signé Lois, et non pas Louis. Cela donna sujet d'envoyer quérir celuy qui montroit à écrire à Mgr le dauphin pour luy enjoindre de luy mieux faire ortographier son seing avec un u, et c'est pourquoy M. de Malherbe disoit qu'il estoit cause que le feu roy avoit nom Louis.
Comme les Estats généraux se tenoient à Paris , il y eut une grande contestation entre le tiers Etat et le clergé , qui donna sujet à cette belle harangue de M. le cardinal du Perron, et, cette affaire s'eschaufTant , les evesques menaçoient de se retirer et de mettre la France en interdit. M. de Bellegarde entretenant M. de Malherbe de l'appréhension qu'il avoit d'estre excommunié, M. de Malherbe lui dit, pour le consoler, qu'au contraire il s'en devoit réjouir, et que, devenant tout noir, comme sont ' les excommuniés , cela le délivreroit de la peine qu'il prenoit tous les jours de se peindre la barbe et les cheveux.
Une autre fois il disoit à M. de Bellegarde : « Vous faites bien le galant et l'amoureux des belles dames; lisez-vous encore à livre ouvert ht C'estoit sa façon de parler pour dire s'il estoit toujours prest à les servir. M. de Bellegarde lui dit que oui. M. de Malherbe respondit en ces mots : « Par-
I . Le peuple croyoit autrefois que, par un effet physique de l'excommunication, tout le corps de ceux qui en étoient frappés devenoit entièrement noir.
dieu ! Monsieur, j'aimerois mieux vous ressembler en cela qu'en vostre duché et pairie. >>
Un jour Henry le Grand lui montra des vers qu'on lui avoit donnés, et qui commençoient :
Toujours l'heur et la gloire Soient à vostre costé !
De vos faits la mémoire Dure à l'éternité!
M. de Malherbe , sur-le-champ , et sans en lire davantage, les retourna de cette sorte:
Que l'épée et la dague Soient a vostre costé ; Ne courez point la bague Si vous n'estes botté.
et là dessus se retira sans faire aucun jugement.
Je ne sçais si le festin qu'il fit à six de ses amis et où il faisoit le septième pourroit avoir place en sa vie. D'abord il n'en avoit prié que quatre, sçavoir : M. de Foucquerolles , enseigne ou lieutenant aux gardes du corps; M. de la Mazure, gentilhomme de Normandie , qui estoit à la suite de .M. de Bellegarde; M. deCoulomby et M. Patrix : ce dernier est à présent au senicede S. A. R., capitaine de son château de Limours ' . Mais le jour de devant que se de voit faire le festin, Yvrandi et Racan revinrent de Touraine , de la maison de Racan. Estant descendus chez M. de Malherbe , à l'heure mesme qu'il les vit il commanda à son valet d'acheter encore deux chapons, et les pria