I. Voir la note de Tode
Doctes riTmpbes par qui nos vies. (P. i6o.) 3. Cétoit nn foa des premien temps dn XVIIe siéde.
312 Lettres de Racan.
vin, je ne tiens pas qu'il y ayt grande différence entre eux et luy; et si j'en estois creu, on les mettroittousenmesme logis, en attendant qu'on eust pourveu à faire punir les faiseurs de mauvais livres comme les faiseurs de fausse monnoye. Au reste je ne m'estonne point si N... a été si osé
aue de censurer vostre éloquence, puisque M. e Malherbe a eu l'effronterie de m'accuser de froideur, luy qui n'est plus que de glace, et de qui la dernière maistresse est morte de vieillesse l'année du grand hyver. Il a beau jeu à se vanter des merveilles de sa jeunesse , personne ne l'en peut démentir; et pour moy, qui ne voudrois pas avoir donné ce qui me reste de la mienne pour les victoires du prince d'Orange, ni pour la sagesse du cardinal de Richelieu, je serois bien marri d'estre en état de lui pouvoir reprocher ce qu'il me reproche. Pour vous, il me semble que vous ne devez point tirer d'avantage d'estre arrivé de bonne heure au port : car, si vous appelles le temps que nous sommes en ce monde une navigation, je voudrois bien que nous pussions faire en sorte de ne retourner jamais à la terre , et encore que vous ayez été capable de faire des loix en l'âge où les autres apprennent celle de la grammaire , et qu'il semble que vous n'ayez faict qu'un pas de l'enfance à la vieillesse, je ne vous envie point cette gloire , puisqu'elle vous a cousté la perte de la plus belle saison de vostre vie. Achevez donc, si vous voulez, de consumer
dont il a été souvent parlé, surtout dans des ouvrages burlesques. « Ce fou, dit T;tlleniant des Réaux , s'appeloit le grand prévôt de la justice divine aux enfers. »
Lettres de Racan. jij
sur les livres le peu de vigueur qui vous reste pour acquérir l'éternité , et renoncez aux délices d'une vie essentielle pour une imaginaire dont vous ne jouirez que par procureur. Pour moi , après avoir dit en vers :
Que pour eux seulement les dieux ont fait la gloire , Et pour nous les plaisirs,
je ne suis pas résolu de m'en dédire en prose, mais plus tost, suivant cette opinion, rejetter tous les conseils que la vanité me donne au contraire , pour recevoir ceux de la raison et de la nature , et tâcher de faire en sorte qu'Arténice et Clor)'s aient meilleure opinion de moy que M. de Malherbe. Adieu, Monsieur, je vous escris à mon ordinaire, c'est-à-dire sans soin et sans méditation. Si vous me vouliez contraindre d'en user d'autre sorte, j'appréhenderois autant vos lettres que les compagnies cérémonieuses pour qui l'on est obligé de mettre toute une bassecourt à feu et à sang pour les recevoir. Si vous voulez donc que nous continuions longtemps ce commerce , je vous supplie de trouver bon que je vive aussi librement avecque vous que je vis avecque M. de Malherbe, etc.
314 Lettres de Racan.
A ARTENICE(i).
Il luy demande pardon de la hardiesse qu'il prend de luy tesmoigner son affection.
Lettre V.
e craignez point de voir cette lettre, ;^ vous n'y lirez autre chose que ce que
p/vous lisez tous les jours dans mon vi- ^ sage. Vos yeux sont trop beaux et trop clairs pour n'y point cognoistre ce que j'ay dans le cœur ; et le mal que j'endure pour vous est trop violent pour se contenir davantage dans les bornes du respect que je vous dois. Souffrez doncques, madame, que je m'en plaigne à yousmesme, puisque c'est de vous-mesme de qui j'en puis espérer le remède ; et si la hardiesse que je prends est trop grande, ne cherchez point d'autres armes que celles de l'amour pour en faire la vengeance.
A ARTENICE.
Il la remercie de luy avoir escrit, se plaint du desplaisir qu'il a de ne pouvoir converser avecque elle que par lettre, lui remontre que l'intérest de ses affaires ne mérite pas de la retenir à la campagne, et prend sujet de railler les compagnies des champs.
Lettre VL
. ADAME,
Je voudrois vous pouvoir exprimer le conten- I . Madame de Thermes.
Lettres de Racan. 515
tement que j'ay de recevoir de vos lettres. Je pensois que, quelque paresseuse que vous soyez d'écrire, vous me seriez plus libérale d'une faveur qui vous couste si peu, et encore que je sois le plus indigne sujet à qui vous puissiez penser, je m 'imagine qu'en la solitude où vous estes maintenant, vous avez assez d'heures inutiles pour m'en donner quelques-unes. Il faut que je vous avoue qu'il m'est insupportable de vous voir préférer la compagnie des bois et des rochers à la mienne. Plus je pense au sujet qui vous retient à la campagne , et plus je trouve de raisons qui vous obligent à revenir voir Paris, hors duquel il n'y a point de salut pour les belles, ny pour les honnestes gens. Ny le soin de conser\Tr une maison ou une seigneurie, ny les tendresses d'amitié que monsieur votre père vous tesmoigne ne sont point raisons qui vous doivent faire préférer le séjour des bestes à celuy des dieux. Certes , madame , les larmes me viennent aux yeux toutes les fois que je pense qu'il faille qu'un esprit faict comme le vostre soit réduit à entretenir des gens qui n'ont jamais veu le Louvre qu'en peinture , et qui parlent du Cours et des Tuilieries comme nous parlerions de la situation de Goa ou des promenoirs du roy de Narcingue. Peutestre qu'à l'instant mesme que vous recevrez cette lettre, quelqu'un est en peine de sçavoir de vous combien M. le Grand a de coudées de haut au-dessus de la taille ordinaire des autres hommes, ou quelque autre s'imagine qu'un roman est l'histoire des Romains ; et comme vous vous efforcez de respondre à ces impertinentes questions, un troisième vous interrompt pour vous
ji6 Lettres de Racan.
demander si l'évesque d'Albrestat ne dit pas tous les jours son bréviaire. Voilà , madame , les agréables divertissemens où vous passez la plus belle saison de votre vie. Cependant vostre beauté se passe aussi bien que vostre jeunesse. Vingt ans au plus vous en feront voir la fin , et alors tous les biens que vous épargnez maintenant en vostre solitude ne seront pas capables de rachepter un des jours que vous y aurez perdus. Les avantages que vous avez par-dessus les autres femmes ne vous garantiront pas des misères à quoy elles sont toutes sujettes. Le temps ne va pas plus lentement pour les belles que pour les laides. Les rides ne respectent non plus le teint de la belle marquise que celui de madame de M... Croyezmoi, madame, jouissez des plaisirs de la vie pendant que vous en avez le moyen , et soyez désormais meilleure ménagère de vos années que de vos rentes.
A ARTENICE.
11 la prie d'avoir toujours son service agréable.
Lettre VIL
e ne sçay pas comment vous appeliez Ê^la permission que vous m'avez donnée ^de " ■
le vous écrire , mais pour moy je la ?î2''prens pour un commandement. Il faut je vous avoue que je suis assez vain pour croire que vous avez esté bien aise que mes prières vous ayent donné sujet de me permettre ce
Lettres de Racan. 317
que vous ne m'osiez pas demander. Ce qui me l'a fait différer si longtemps est la honte que j'ay que vous appreniez par mes lettres que je vis encore après vous avoir tant dit de fois que je ne pourrois pas vivre un quart d'heure éloigné de vous. La seule consolation qui me reste est l'asseurance que vous m'avez donnée de me garder place en vostre souvenir ; et je crois que, me surpassant en toutes choses comme vous faittes, vous ne me voudriez pas céder en fidélité. Mais quand je considère ce que vous estes et ce que je suis > je ne puis m'imaginer qu'il y ait rien en moy digne d'arrester vostre affection. En ces diverses pensées je m'enquiers de vos nouvelles à tous ceux de ces quartiers; je leur demande de quelle sorte vous vivez , quelles personnes vous visitent, si vous demeurez aux villes ou à la campagne ; bref, je leur demande toutes choses , excepté ce que je veux sçavoir. Voilà, madame, des tesmoignages d'une discrétion qui mériteroit autant d'estre récompensée que ma persévérance, si vous estiez un peu moins insensible que vous n'estes. Mais je voy bien que vostre esprit est aussi exempt de passion que s'il estoit déjà dans le ciel , et que toute la fm de vostre amour est d'estre aymée. Je ne sçay pas ce que vous diriez de ceux qui voudroient toujours naviguer, sans dessein d'arriver jamais au port ; mais je sçay bien que le mesme jugement que vous feriez d'eux , tout le monde le fera de vous , sinon moy, qui n'auray jamais d'autres désirs que vos volontez , et qui m'estime plus heureux d'estre à vous que de posséder toutes les autres beautés de la terre.
}i8 Lettres de Racan.