A M. D'ARMILLY
Il lui écrit les particularitez de la mort de N... {'). Lettr e 1 1.
ONSIEUR,
J'avois de l'impatience de sçavoir les particularitez de la mort de N..., autant pour ma satisfaction que pour vous tenir la promesse que je vous avois faitte de vous les mander. En effet, il sembloit que tous ceux qui l'avoient connu estoient attentifs à voir quelle seroit la fin de sa tragédie ; mais celuy qu'il avoit tant de fois offensé n'a pas \oulu luy donner le moyen de se dédire de ses blasphèmes , ni à nous celuy de contenter notre curiosité. Estant tombé malade sur le chemin d'Orléans , en allant voir un de ses arays , d'une fièvre tierce ou double tierce causée par l'excès de ses desbauches, il ne laissa pas de continuer à se nourrir de tous les fruitcs que la mauvaise température de cette année avoit
Elustost corrompus que meuris, et néantmoins sa onne constitution lui fit résister à son mal et à ce désordre beaucoup plus longtemps qu 'il ne devoit ; mais enfin , après avoir esté plus d'un mois sans
I . Nous sommes dans une complète ignorance touchant l'homme dont on raconte ici la mort. C'etoit sans doute quelque Desbarreaux du temps. Quant à M. d'Armilly, à qui est adressée cette lettre, c'est probableme>:t le même que celui du sor.net : Se t'itonae. Damer... (p. 205). Racan. — 1. M
jo6 Lettres de Ragan.
reposer, un assoupissement le prit qui , s'augmentant peu à peu , le fit mourir aussi doucement comme il s'estoit endormy. Toutefois le curé de la paroisse où il estoit, quy lui avoit veu faire plusieurs actions de piété , )ugea ne luy pouvoir desnier ce qu'il avoit accoustumé d'accorder aux autres enfants de l'Eglise, et comme tel eust soin de le faire enterrer en son cimetière. J'estime que nous ne pouvons faillir de faire le mesme jugement de luy qu'en a faict ce bon prestre, et croire qu'il n'a dit tous ces discours extravagants que pour se mettre en crédit parmy une certaine jeunesse
3ui, pourestre esloignée delà court, ne laisse pas 'en avoir les vices. Chacun sçait que ces esprits qui sont plus amoureux de grande que de bonne renommée sont si jaloux d'avoir quelque chose hors du commun, que le plus souvent, pour nous faire voir des nouveautez , ils nous font voir des monstres. Quiconque aura connu l'humeur de N... ne peut nier qu'il ne fust vain au suprême degré, et que cette grande passion qu'il avoit d'estre approuvé de toutes sortes de gens luy faisoit faire tous les jours de mesmes actions à diverses fins. Combien de fois l'a-t-on vu, oyant la messe ou faisant quelques autres bonnes œuvres, vouloir que les dévots creussent que c'estoit par dévotion et les libertins par considération ? Il n'y a rien qui nous soit si naturel que de cacher nos deffauts : d'où vient que les âmes timides et bigottes sont quelquefois les plus licencieuses contre la révérence qu'elles doivent aux choses saintes , comme les hommes impuissants sont les plus dissolus en paroles , et n'y a point d'injure qui les offence tant comme faict la louange
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d'estre chastes. Tout ce que nous faisons en ce monde n'est qu'une perpétuelle mascarade où le soin de nostre fortune et de nostre réputation nous faict , tous les jours , paroistre plus différents de nous-mesraes que nous ne le sommes des autres. Autrement qui pensera qu'un homme qui , en la conduite de ses affaires, a tesmoigné quelque sorte de sens commun , puisse avoir eu des opinions si contraires à celles de tout le monde ? Ce seroit estre aussi beste que celles qui ont esté créées pour nostre usage que de s'imaginer que ce vivant pourtraitde la Divinité, qui sçait lire dans les étoilles comme en des lettres les secrets de l'avenir, dont Dieu seul s'estoit réservé la connoissance , qui faict entendre ses pensées d'un boutdu monde a l'autre, et comme si toute la terre n'estoit faitte que pour luy, a eu l'audace de la partager en royaumes, en provinces, et en héritages, sans en laisser aucune part aux autres créatures , celuy, dis-je , qui ., sans autres armes que celles de son industrie , s'est rendu maistre de tout ce qui est icy-bas ; bref, celuy seul pour qui l'on peut dire qu'il a ordonné les hivers et les estez , les jours et les nuits et toutes les autres merveilles qui nous font admirer sa puissance, n'ayt esté faia à autre usage que pour vivre et mourir dansl'esgout des excréments de l'univers. Non , non , l'esprit des hommes , et des hommes comme esioil ceiuy-cy , a trop de présomption pour n'espérer pas une nn plus glorieuse que celle des autres animaux ; mais , quelque ridicules que soient nos opinions, nous n'en sommes pas moins jaloux que de nos maistresses , et n'appréhendons pas plus de recevoir un démentir de nos ennemis que de
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nous-mesmes ; qui faict que nous nous efforçons de suivre toujours une même façon de vivre, quelque mauvaise qu'elle soit; et cette mesme raison qui en retient par force dans les cloistres en fait opiniastrerd'autres àmaintenir leur impiété plustost que d'avoir la honte de se dédire. Il semble que la bigarrure soit aussi mal séante en nos vies qu'en nos habits; et pour ce que nous n'avons jamais l'esprit assez fort pour estre tout à fait bons ni tout à fait méchans , il n'y en a point qui ne soit obligé de cacher quelques-unes de ses actions ou de ses pensées , et s'en est trouvé dans la court qui ne rougissoient pas moins de l'amour de Dieu que les plus chastes pucelles font de celle des hommes. C'est pourquoy l'on ne peut faire de nous de jugement asseuré que l'on ne nous ayt veus jouer le dernier acte de nostre comédie. C'est à celuy-là seul que nous faisons nostre véritable personnage, et c'estoitlà oii j'espérois d'apprendre si les pensées de N... avoient toujours esté conformes à ses paroles , et si cette âme qui faisoit tant la résolue contre les choses qu'elle ne connoissoit pas fust demeurée en son assiette à l'objet de cette mort environnée de cierges bénits et de pleureurs. Pour moy, je veux croire qu'ayant l'esprit fait comme les hommes les plus communs, il eustfait ce que font tous les autres, et ne me laisse point emporter à l'estime que son impudence lui avoit acquise, quelque grande qu'elle ayt esté. Je sçay bien que la renommée est quelquefois aussi injuste que la fortune. Adieu, monsieur, je me suis un peu plus estendu sur ce sujet que je ne pensois , non pas tant pour l'estime que je fais de N... que pour le plaisir
Lettres de Racan. 309
que je prens à vous entretenir et vous tesmoigner plus longtemps que je suis ,
Monsieur,
Vostre très humble et obéissant serviteur.
A Paris, ce 26 décembre 1616.
A MADAME DESLOGES (')• Il luy fait des compliments.
Lettre IH.
Il ne faudroit plus qu'une lettre comme la dernière que j'ay reçue de vous pour me faire perdre la mauvaise opinion que j'ay de moi-mesme ; et encore, si les louanges que vous me donnez estoient dittes avec autant de vray-semblance que d'éloquence, j'aurois de la peine à m'empescner de les croire. Mais de me persuader que je sois devenu poly et cajoleux en un lieu où tous les autres deviennent sauvages , vous auriez aussitost fait de me persuader que N... est devenu sobre en Allemagne. Je sçay bien que, si je
I . Femme distinguée avec laouelh Malherbe étoit aussi en relations , et à qui furent adressés les vers de Racan : Bien que Dumoulin en son livre, etc.
jio Lettres de Racan.
suis ennuieux à mes amys,ce n'est pas de la longueur de mes complimens, mais je voy bien que c'est affin que je n'aye plus de prise sur vous. Vous m'attaquez par l'endroit mesme où je pensois vous prendre, et vous servez contre moy des mesmes armes dont je vous pensois combattre, en me donnant une gloire que vous possédez si entière que personne n'y peut espérer de part après vous. Ne vous estonnez donc point si je demeure muet ; vous m'avez pris ce que jevoulois dire, et semble que vous m'avez desrobé mon imagination. J'en suis quitte à bon marché de n'avoir perdu que des paroles où je me devois perdre moy-mesme. En effet, je ne tiens pas que les beautez de Cloris et d'Arténice ayent des charmes plus dangereux pour moy que la gloire d'estre au souvenir de la femme du monde que j'estime le plus, et que je dirois encore que j'ayme le plus, si vostre vertu me le vouloit permettre.
A M. DE BALZAC
Il lui envoyé une ode qu'il avoit faitte à sa louange.
Lettre IV.
im
Monsieur,
Voicy, au bout de deux ans, ce que vous deviez recevoir dans quinze jours, et si je ne prétends pas estre obligé de vous faire des excuses
Lettres de Racan. îii
de raa longueur: il y a assez longtemps que vous me connoissez pour scavoir que la paresse est une maladie qui me dure depuis le berceau . et pour qui tous les médecins ont perdu leur latin. La passion que j'ay de faire quelque chose qui vous plaise est le seul remède qui m'en pouvoit guérir; mais une considération plus forte me raisoit réserver cette ode ' à une autre saison , et si mon libraire n'en eust imprimé en mon absence sept ou huit stances estropiées, je ne me fusse jamais résolu à vous l'envoyer pendant que vous estes empesché à chastier ces misérables esclaves qui s'estoient révoltez contre leur maistre. Je sçay que ce seroit vous obliger à trop bon marché que de vous offrir du secours contre de si foibies ennemys, et ne veux point partager avecques vous l'honneur d'une si petite victoire. Certes. Monsieur, si les anciens se vantent d'avoir faia quelques actions décourage au delà des nostres, nous nous pouvons vanter d'avoir eu des exemples de témérité au delà mesme de leur imagination, et leurs fables qui nous rapportent 3ue les géants avoient eu autrefois la hardiesse e s'attaquer aux dieux ne nous disent point que cette audace ayt jam.ais passé jusqu'aux nains et aux pygmées. Peut être que les qualitez qu'ils se donnent eux-mesmes de secrétaires de la lune leur font croire qu'ils doivent avoir quelque place dans le ciel ; mais ne les possédant pas à meilleur titre que le Herty *faict celle de grand prévost di-