Avis de Faret. Voir la préface
2. Nous avons trouvé cette lettre en autographe aux manuscrits de la Bibliothèque impériale.
Lettres de Racan. 519
pourries, Monseigneur, renvoyer cette affaire. Ce seroit une charité , Monseigneur, que vous feriez bien grande ; vous obligeriez toute la famille à prier Dieu pour vostre santé, que je souhaitte avec autant de passion que je suis avecque respect.
Monseigneur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Racan.
août 1668.
De m. de Racan (•)
A MM. CHAPELAIN, MÉNAGE etCONRART.
Lettre IX.
dieu paniers, vendanges sont faites.
^ Enfin nous voicy délivrez des soins de la récolte ; nous voicy en estât de gouverner les Muses et de rendre compte
à mes amis du progrès que j'auray fait en leur
conversation.
I . Les cinq lettres qui suivent ont été tirées , comme nous l'avons dit dans la préface, des manuscrits de Conrart , Bibliothèque de l'Arsenal. Nous les y avons puisées sur l'obligeante indication de M. Livet , si profondément versé dans la connoissance de noue vieille littérature, et qui a donné à la Bibliothèque elzevirienne la belle et savante édition de Saint-Amant , ainsi que l'édition non moins distinguée du Dictionnaire des précieuses. Le cours de ses travaux habituels ayant fait tomber ces lettres sous ses yeux, il se hâta de nous en donner avis. Nous saisissons avec empressement cette occasion de l'en remercier : les actes de bonne confraternité littéraire ne courent pas les rues.
320 Lettres de Racan.
Je me suis résolu d'escrire sans préparation tout ce qui me viendra en la pensée, en prose et en vers , à l'exemple de mon cher ami Montagne. Je le veux imiter en toute chose , fors à mettre le titre et ne pas dire un mot du sujet que l'on s'estoit proposé de traitter. Je veux me conserver la liberté d'escrire sans ordre et sans suite de ce que je voudray, et à ceux qui me liront celle d'y mettre le titre comme ils le jugeront à propos. Je crois qu'ils y seront bien empeschez, et qu'ils feront mieux de ne point donner de nom à ce qui n'aura point de forme.
Je ne doute point que ceux qui vivront après moy ne soyent étonnés quand ils sauront que mon père, qui avoit esîudié pour être d'esglise, et qui avoit passé sa jeunesse dans la pédanterie , ayt appris dans le Codret et dans le Despautaire ' à ranger des armées en bataille; et que moy, qui ay esté nourri dans le grand monde, n'aye appris dans les exercices de la guerre qu'à ranger des syllabes et des voyelles ; que mon père ait eu le courage de pousser sa fortune dans les armes , dont à vingt ans il n'avoit aucune expérience , et que moy j'aye pu espérer d'acquérir de la gloire dans les lettres, qu'à peine je sçavois assembler et épeler. Cette bizarrerie de notre différente conduite me tourneroit plustost à blâme qu'à louange, si l'on n'en examinoit la cause ; et comme je say que vous estes tous trois protecteurs de ma répu-
I. Il paroît que c'est là tout ce qu'avoit retenu Racan de ses études classiques , le nom des deux grammairiens qui par eux-mêmes, par leurs abréviateuis eu parleurs imitateurs, ont régi l'enseignement du latin depuis la fin du XVe siècle jusqu'à Lliomond.
Lettres de Racan. 321
tation, je vous veux donner des armes pour la défendre.
Il est vray que je suis d'une maison qui a donné à l'Estat un amiral et deux mareschaux de France, que mon père et mon oncle paternel ont esté honnoréz du cordon bleu ; et chacun sa)n combien le sang de Bueil a produit de héros depuis six cents ans que les Alpes l'ont donné à la France. Mais s'il a eu de l'éclat dans les armées , il est demeuré jusqu'à présent en une si obscure ignorance qu'il y a eu des comtes de Sancerre qui ne pouvoyent escrire leur nom sans le secours de leur secrétaire, et si j'osois me mettre au rang de ces grands hommes qui m'ont donné l'estre , n'en pourrois-je pas bien dire autant de moimesme, puisque je n'ay jamais sceû apprendre à lire et à escrire le latin ?
Quelle gloire pouvois-je donc espérer de me produire par les lettres , dont je n'avois aucun commencement, plustost que par les armes, où j'avois esté né et nourry ? Mais il est aussi malaisé à forcer le naturel des hommes que celuy des plantes à porter un autre fruit que celuy qui leur est propre.
Les collèges et les préceptes qu'ils enseignent peuvent produire des versificateurs et des grammairiens , mais non pas des poètes et des orateurs. Ce sont de purs ouvrages de la nature, comme les pierres précieuses ; et la rhétorique et la chymie demeurent également confuses quand elles s'efforcent d'imiter ce beau feu qui produit ces agréables merveilles. Cet heureux ascendant ui leur donne l'estre est jaloux que l'art se mesle e les achever ; pour les polir il les affoiblit ; Racan. — I. al
522 Lettres de Racan.
pour les parfaire il les diminue. C'est ce mesme ascendant qui a inspiré dans mon âme cette ambition démesurée de m'élever au-dessus du commun et de faire durer mon nom et ma mémoire plus longtemps que ma vie.
Enflé de cette belle audace, A peine savois-je marcher Que j'osay vous aller chercher Au plus haut sommet du Parnasse.
Ce fut alors que je demanday conseil aux Muses de la voie que je prendrois pour assouvir mon ambition. Je ne remarquay que trois moyens pour aspirer à l'immortalité : les armes, les bastiments et les lettres. Pour le premier, il n'y a que les souverains qui naissent généraux d'armée ; les gentilshommes , de quelque illustre naissance qu'ils soient , n'y peuvent arriver que par d'extrêmes richesses, comme le Walstein et Spinola, ou par de longs et assidus services , comme les mareschaux de Turenne et de Gassion. Tout ce qui est au-dessous de ces hautes charges ne peuvent espérer que de veoir en une médiocre fortune
Leur plus bel âge qui s'écoule Dans les soins et dans les regrets De vivre à l'ombre dans la fouie Comme les houx dans les forests.
Cette haute gloire où les grands courages aspirent dépend autant du bonheur que du mérite; pour deux ou trois qui se signalent dans les armées, il en meurt à milliers dont on ne parlera jamais. Que si
Çien que Tenfant d'Alcmène et l'enfant de Thétis .
Lettres de Racan. p^
Triomphent d'Achelois, du Scamandre et du Stis. Par leurs fameux travaux en victoires fertiles, Et que jusques à nous leurs noms soyent parvenus , Combien est-il péry d'Alcides et d'Achiles Qni nous soat inconnus ?
Ces considérations ne m'eussent pas em^esché de suivre dans les armes les généreux exemples de mes ancestres , si je fusse venu plus tôt ou plus tard au monde. Mais toutes les guerres de Henr}' le Grand se passèrent pendant mon enfance ; je n'avois que neuf ans quand on fit la paix de Vervins. Elle ne laissa que la guerre des Espagnols et des Hoîlandois, où ce grand prince envoyoit tous ceux qui avoient l'honneur de porter ses livrées. J'y courus comme les autres en sortant de page , mais ce fut trop tard ; cette longue trêve qui a duré douze ans estoiî desjà faite.
Depuis ce temps-là , il ne s'est passé que quelques petites émotions de guerre civile , qui ont esté aussitost éteintes qu'allumées. La première où je me trouvay, ce fut au siège de Saint-Jean d'Angely. J'estois alors en un âge trop avancé pour n'estre que simple soldat, etavois trop peu d'expérience pour estre capitaine et pour parvenir à des charges dignes de ma naissance. La guerre demande une présence d'esprit, et une parole aisée pour les commandemens, et un corps robuste et infatigable pour l'exécution , qui sont des qualitez qui ne sont point en moy.
La moitié de mon âge que j'avois passée dans le repos ne me permettoit pas de changer ma façon de vivre pour m'accoutumer à la fatigue des armées. J'estois d'une assez bonne constitution, mais qui avoit besoin d'estre choyée. Le
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meilleur moyen que j'aye trouvé pour me conserver en santé est de ne donner à la nature que ses nécessitez, à l'exemple du duc de Savoye, grand-père de celuy-cy, qui ne mangeoit jamais qu'à sa faim.
C'est dans ce régime que toute sorte de viandes froides et chaudes, grossières et délicates, m'ont été également salutaires et m'ont entretenu en santé bien avant dans la vieillesse, sans avoir eu besoin du secours des successeurs de Galien et d'Hippocrate. Mais ce régime ne se peut pas aisément pratiquer que dans une maison oij l'on est le maître, et non pas dans les armées, où il faut boire , manger et dormir en tous lieux et à toutes heures, quand on en a le temps plustost que par provision et par nécessité.
Je n'ay pas laissé de passer la plus belle saison de ma vie dans les guerres de Louis le Juste.
Je l'ay suivi dans les combats; J'ay vu foudroyer les rebelles, J'ay vu tomber leurs citadelles Sous la pesanteur de son bras ; J'ay vu forcer les avenues Des Alpes qui percent les nues, Et leurs sommets impérieux S'humilier devant la foudre De qui l'éclat victorieux Avoit mis La Rochelle en poudre.
Je ne me retiray dans ma maison qu'en un âge où je pouvois dire avecque vérité :
Déjà cinquante hyvers ont neigé sur ma teste , Il est désormais temps que, loin de la tempeste , J'aspire à ce repos qui n'est point limité Que de l'éternité.
Lettres de Racan. 325
Ce fut alors que je voulus, dans les bastimens, laisser des marques d'avoir esté. La succession de madame de Bellegarde , qui avoit augmenté ma fortune de quinze mille livres de rente , me donna le pouvoir de despenser soixante mille livres dans la moindre de mes maisons, qui estoit celle que mon père m'avoit laissée , et où j'avois esté nourry. Je fis en cela ce que le connestable de Richemont fit pour sa charge après qu'il fut duc de Bretagne. Je voulus honnorer et relever dans ma bonne fortune la maison qui m'avoit aidé et soustenu en ma misère. Mais la despense que je fis, quoiqu'elle fust au-dessus de mes forces, estoit beaucoup au-dessous de celles que font les favoris de la fortune dans leurs superbes m.aisons; c'est ce qui me fit mépriser mon ouvrage.
Les bastimens ne font paroistre que la richesse de ceux qui en font la despense ; s'il y a quelque chose d'ingénieux , l'on n'en donne la gloire qu'à l'architecte qui les conduit, et ils n'étendent guère plus loin que leur ombre la magnificence de leur maître, ni l'adresse de l'entrepreneur. Le nom de Chapelain sera connu par sa Pucelle aux extrémités du nord et sur les bords du Boristhène et de la Vistule , avant que les peuples de la Sarte et de la Meine sachent que Racan a élevé des pavillons et des portiques, et, de quelque petite estendue que soit la réputation que nous en espérons, elle n'a rien de durable à l'éternité.
Tous ces chefs-d'œuvres antiques Ont à peine leurs reliques ; Par les Muses seulement L'homme est exempt de la Parque ,
J26 Lettres de Racan.
Et ce qui porte leur marque Demeure éternellement.
(^Mes amis me feroyent grande charité s'ils prenaient la peine de mettre, au lieu du Boristhène et de la Vistule, les noms de deux rivières de Suède. Je ne suis pas assez habile homme pour les trouver dans la carte ; et c'est pourtant mon dessein de dire que la Pucelle a esté lue en Suède avant que l'on L'ust su que j'eusse basty sur les bords de la Sarte et de la Meine.)
Oui, certes, ce sont les seules Muses qui nous donnent à l'éternité une gloire que nous ne partageons avec personne. C'est par elles que les grandes actions égalent leur estendue et leur durée à celle de l'univers. Les César et les -Alexandre, qui avoyent couvert la terre de leurs armes, ne l'eussent pas couverte de leur renommée sans le secours des Muses, et cinquante batailles qu'ils avoient gagnées et un million d'hommes qu'ils avoient mis au tombeau n'en etissent pas garanti leur mémoire, si l'histoire n'eust pris le soin de la défendre de l'oubly.
La fumée des vins nouveaux que je venois de quitter m'avoit endormy en cet endroit. A mon réveil, je me suis souvenu que M. Conrart m'avoit convié de mettre par escrit les petites friponneries de ma jeunesse, dont je l'ay quelquefois entretenu. Afin de témoigner que je veux faire quelque chose d'extraordinaire pour satisfaire à la curiosité d'un si bon amy, je me suis résolu de les mettre en vers. Je vous demande à tous trois le reste de ce papier pour les escrire, et le temps de les faire , car je vous confesse ingénuement ,
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encore que je ne prétende de faire que des vers burlesques ' dans les mêmes licences que Voiture et Sarasin en ont fait, qu'ils me cousteront toujours beaucoup plus que ma prose ; et je consens que dans la satyre que j'ai prié M. Ménage de faire contre mon ignorance pour mettre au commencement de mes oeuvres au lieu de recommandation, il y employé que j'escrivois ma prose en m'endormant, comme M. Pena faisoit les ordonnances pour ses malades ; mais je le supplie de ne point mettre que je faisois soixante vers en me lavant les mains , comme Scaliger.
Histoire véritable.
Robin , en faisant ses adieux Cependant qu'on chargeoit les maies Baisoit i'hostesse dans les lieux Les plus secrets et les plus sales , Quand i'hoste s'écria, presse d'un lavement: aOuvrez! je n'en puis plus; ou vrez-moy promptement ! L'aisement a deux trous; ouvrez, de par le diable! Ouvrez! nous y tiendrons commodément tous deux ! d A quoi Robin respond, d'une parole affable: a Ce que vous dites, i'hoste, est certes véritable; Mais l'en occupe l'un, et l'autre est tout foireux! « '
Autre histoire véritable.
Une fameuse maquerelie Avoit à Robin , maintes fois , Promis, pour un doublon de poids, De lui produire une pucelle
I . Pour dire des vers plaisants. Ce n'est pas là le sens qu'on a donné un peu plus tard au mot burlesque. BaUac Uii donne le même que Racan.
528 Lettres de Racan,
Bien jolie et bien demoiselle;
Mais, voulant sa fourbe couvrir,
D'une voix entre basse et haute ,
A celle qui l'alloit quérir
Elle enjoint de ne faire faute
De l'amener diligemment,
Et qu'elle vinst secrètement ,
Sans avoir aucune suivante,
Dans l'habit blanc de la servante.
Quand la galande eust fait le fait,
Robin, fouillant dans son gousset,
Prit une réale d'Espagne ,
Qui , comme elle , estoit sans compagne.
Lors la vieille, toute en émoi,
Luy dit , en haussant sa parole :
a Est-ce donc là cette pistole ?
Vrayment, vous vous moquez de moy!
— Non fays, dit-il , vieille médale !
Ma pistole est de bon alloy :
Elle est à la pile et la crov;
Mais, pour éviter le scandale,
Elle va toute seule à toy
Dans l'habit blanc d'une réale. »
Excusez, tous trois, la liberté que je prens de vous escrire la cervelle brouillée des vapeurs de mon pressoir , et me croyez,
Messieurs, etc., etc.
Le 30 octobre 1656.
Si vous jugez ces deux histoires dignes d'estre gardées, vous prendrez la peine de les faire transcrire et d'en donner une copie à M. Conrart pour la mettre , avec les choses que j'ay faites estant page, parmi mes premières œuvres. Je dis
Lettres de Racan. 329
en cas que vous ne jugiez pas à propos de lui bailler toute cette galimafrée pour la conserver '.