A M. CHAPELAIN
Lettre X.
'illustre Brindamour, que M. Ménage a nommé assez plaisamment mon laquais poétique , disoit dernièrement , en sortant de Paris, qu'il avoit deux langages : l'un dont il se servoit dans l'Académie d'en bas, qu'il tient, avec ses camarades, dans la court de M. le chancelier; et l'autre dont il entretient les paysans de Saint-Pater. Je le
I . « On voit, dit l'abbé Goujet, dans les lettres de Chapelain à Racan , que celui-ci confioit souvent la révision de ses ouvrages à Chapelain lui-même, à Ménage et à Conrart ; qu'il en recevoit des avis et qu'il s'y conformoit ordinairement ; qu'enfin il avoit mis plusieurs historiettes en vers burlesques et qu'on la trouvoit fort agréables. » Malgré notre prévention naturellement favorable d'éditeur, nous laisserons à Chapelain , Conrart et Ménage, toute la responsabilité de leur opinion sur ce dernier point.
Au reste, Racan touchoit volontiers à toutes les sources poétiques : « A l'exception de la tragédie, de la comédie et du poème épique, dit encore l'abbé Goujet, il s'est exercé avec succès dans tous les genres de poésie. » — « C'est le premier poète de France pour le satyrique «.dit le Père Desmolets dans la continuation des Mémoires de Sallengre, manière de caractériser le génie de notre poète qui nous a toujours semblé au moins singulière. Enfin la réunion entière de ses ouvrages, comme les divers morceaux répandus çà et là et dont nous avons recueilli quelques-uns, témoignent assez de la grande variété de son talent pour la poésie.
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priay d'avoir pitié de l'ignorance de son pauvre mais're, qui à peine se pouvoit servir de la moitié d'un langage , et de me faire pari de son langage de court pour vous escrire plus poliment que je ne fais. Mais il me fit response qu'il l'avoit laissé au Bourg-la-Reine, et que le peu de séjour que je ferois en ce pays-ci ne lui donneroit pas le temps de le retourner quérir. C'est pourquoi je vois bien qu'il faudra que vous me dispensiez encore pour cette fois de vous entretenir en mon patois ordinaire, tel que je le parle avec mes outirons et mes vendangeurs.
Je ne dois point être honteux de publier mon ignorance, puisque mon confesseur m'a conseillé d'exercer l'humilité ; et vous serez estonné si je fais mon apologie par mes défauts en faisant voir que j'ay eu raison de chercher de la réputation dans la poésie, puisque je ne pouvois espérer d'en acquérir par d'autres voies. Si l'or, qui est le plus parfait , le plus rare et le plus inutile de tous les métaux, rend inculte à toutes les choses nécessaires pour la vie la terre où il s'engendre, ne peut-on pas dire que la poésie , qui est la plus sublime et la plus inutile de toutes les productions de l'esprit, rend incapables de toutes les choses qui servent au monde ceux qui en sont inspirés .''
On voit rarement les poètes présider dans les conseils où l'on règle la police des Estats ; et si leur naissance ou leur richesse leur donne place sur les fleurs de lis, ils s'y asseyent de si mauvaise grâce que l'on voit bien qu'ils ne s'y plaisent pas. Si la terre n'avoit esté cultivée que par les mains des Homères, des Virgiles et des Mal-
Lettres de Racan. îji
herbes , nous serions encore réduits à l'usage des glans ; comme nous estions
Lorsque !e monde enfant n'avoit pour nourriture Que les mets apprestez par les mains de nature.
Ce ne sont pas les poètes qui font la presse dans les ports de mer, dans les marchés et dans les banques ; ils se contentent de savoir les noms des principaux outils dont les artisans se ser\ent, et ne se mettent point en peine d'apprendre à s'en servir; et je n'ay jamais oui parler que du seul Maistre Adam qui ayt joint ensemble les deux qualités de bon poète et de bon menuisier. Après cela, dois- je estre honteux de confesser que le feu qui avoit inspiré mon entendement à la poésie l'avoit aveuglé à la connoissance de toutes les autres sciences , et que l'on a eu raison de me laisser vieillir dans mon ignorance.''
Je n'avois aucune mémoire pour les choses que je n'entendois point , et encore que je fusse capable de redire mot à mot un sonnet tourné à la Malherbe après l'avoir entendu une seule fois, l'on a bien eu de la peine à m'apprendre mes patenostres, et je suis encore bien souvent réduit à prendre mes Heures pour dire mon Conhteor à confesse ' .
J'avois l'intelligence extrêmement dure, et ne me plaisois qu'aux leçons qui se démontroyent par des moyens faciles et qui touchoyent d'abord mes sens. Cela estoit cause que je prenois beaucoup plus de plaisir quand on me disoit que le
I . C'est ici peut-être l'origine de ce qui a été tant répété que Racan n'avoit jamais pu apprendre son ConfiUci
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tout estoit plus grand que sa partie et le contenant que le contenu , que quand l'on m'entretenoit des comètes et des tremblements de terre.
Cette stupidité que je reconnoissois de moy me fit résoudre à me tenir aveuglément en la créance que j'avois apprise de ma mère et de ma nourrice, sans m'alambiquer l'esprit de toutes les opinions nouvelles qui sont contestées entre les jansénistes et les molinistes. J'ay fait ce que j'ay pu pour les ignorer; mais les amis que j'ay des deux partis m'ont forcé à m'en faire instruire , disant qu'il me seroit honteux de ne pouvoir parler d'une matière qui est tous les jours agitée dans les compagnies où je me vay divertir. Ils me l'ont appris par trois fois , chacun à sa mode , et trois fois je l'ay oublié , dont je suis bien aise , ne désirant point prendre party en toutes ces chicaneries de conscience , que je ne croy pas estre nécessaires pour mon salut, puisque je n'en trouve rien dans mon Credo, ni dans le catéchisme que ma mère m'a appris.
Le paradis estoit ouvert plus de quinze cents ans devant que Jansénius et Molina vinssent au monde ; puisque l'on s'estoit bien passé jusqu'à présent de savoir ces diverses opinions de la grâce l'on s'en passeroit bien encore , et je dirois volontiers , au sujet de ces propositions nouvelles, ce que disoit Théophile :
Quelque nouveau salut qu'on presche en l'univers. Qu'on ne redoute point ni mon bras, ni mes vers.
Il me souvient, à ce propos, qu'incontinent après que je fus hors de page, me trouvant en une débauche de personnes d'esprit et de condition ,
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où , entre la poire et le fromage, seulement par galanterie, sans que pas un y eust aucune attache sérieuse , l'on proposa de faire une religion nouvelle, l'on me demanda si je n'en serois pas; je dis que non, et que la mienne estoit assez bonne pour ce que j'en avois affaire. Cette réponse fut expliquée diversement des personnes dévotes : les uns s'en scandalisoieni et disoient que c'estoit traiter avec trop d'indifférence d'une chose si nécessaire comme estoit la religion que d'en parler comme feroit un mauvais artisan d'un outil dont il ne sauroit pas l'usage et dont il croircit se servir aussi bien d'un mauvais que d'un bon ; les autres disoient que c'estoit un témoignage de l'assurance que j'avois d'estre dans la religion orthodoxe , et que , n'en ayant affaire que pour me sauver, je croyois aue c'estoit la seule et la plus assurée pour cela. Les divers jugemens que l'on faisoit de ma response furent l'entretien de la cour six mois durant , et ne s'en fallut guère que la Sorbonne n'en eust le nez bridé. Mais, quoy qui en fust arrivé, j'estois résolu de demeurer dans ce sentiment de ne point chercher une autre religion que la mienne, après avoir ouï dire plusieurs fois à M. Coeffeteau et à M. de Malherbe que bonus animus, bonus deus sculptas '. Si je ne l'ay bien escrit , retenu , vous ferez une grande charité de le réformer. Tant y a que je veux dire après ces deux grands hommes que bien vivre est bien senir Dieu ; et croy que cette jus-
I . Voici une preuve de plus que Conrart ne saroit pas mieux le latin que Bacan. Cène citation , du reste, est exacte dans les Mémoires pour la \ie de Malherbe.
5J4 Lettres de Racak.
tice éternelle et cette bonté infinie qui daigne prendre soin de nous dispenser après cette vie les peines et les récompenses ne nous condamne point comme un juge à co ' sur un petit manque de la forme , lui qui voit le bien et le mal jusqu'au fond de nos consciences.
S'il y avoit quelque manque en la créance d'un homme qui auroit parfaitement vécu moralement, je croirois plustost que Dieu lui enverroit des inspirations pour le remettre dans le bon chemin que de le perdre pour une erreur dont il n'auroit pu se retirer ; que l'enfer n'est fait que pour les opiniastres qui ne se veulent point servir de la lumière que Dieu leur donne, et de qui l'on peut dire :
Leur jugement , pour s'être trop flatté ,
S'est endurci dans l'incrédulité;
L'enfer pour eux est sans nuit et sans flamme ;
ou
Leurs enfers n'ont ni ténèbres ni flamme, Tous leurs tourmens ne leur font point d'horreur, Et craindroient moins la perte de leur ame Qu'ils ne feroyent celle de leur erreur.
Mais je me suis un peu trop estendu sur ce sujet. Je veux ménager le reste de mon temps et de mon papier pour vous dire quelle estoit mon
I. Même observation que dans la note précédente. Le latin de juge à quo étoit du latin de tout le monde comme celui de juge ad hoc.
Devant ce juge à quo tu ne m'as intenté
Nul procès qu'il ne vuide et que tu ne l'emportes ,
a dit le chevalier d'Vceil'y (de Cailly). Racan sans doute avoit écrit à co, et Conrart a reproduit à co.
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incapacité à toutes les autres choses qu'on appelle sciences. Je vous ai, ce me semble, déjà dit que je ne m'estois jamais plu qu'à celles qui se démontrent méthodiquement, comme sont lesquatre parties des mathématiques ; encore n'ai-je jamais seu gouster l'astrologie. J'en îrouvois les démonstrations trop peu assurées, et, si j'avois à prendre party, ce seroit plustost du coslé de Copernic et de Galilée que de celuy de Ptolomée et de Sacrobosco . et croirois que la terre tourne plustost que le soleil , si l'on me pouvoit faire comprendre comment cet air, que l'on dit qui suit ce mouvement rapide de la terre, peut estre capable de changer celuy d'un ccrps solide et pesant, et de faire tomber une baie de plomb, que l'on auroit jettée en l'air, plus d'un quart de lieue loin d'où elle devroit tomber perpendiculairement si la terre toumoit en vingt-quatre heures. Je ne vois point d'e.xemple de cela, et ces grands vents qui nous ont emporté nos maisons la semaine passée n^estoyent pas seulement capables d'emporter dix pas une baie de pistolet. Outre cette difficulté que je trouve en ces nouvelles opinions , iF me semble qu'elles choquent quelques passages de l'Ecriture sainte. C'est pourquoy j'aime mieu.x demeurer dans le doute entre la vieille et la nouvelle que de prendre party d'un côté ni d'autre , puisque pas une des deux ne me contente.
Pour la musique , je m'y plaisois fort ; mais j'avois l'oreille et la voix si discordantes que je n'ay jamais pu accorder un luth : c'est ce qui m'a fait oublier le peu que j'en avois appris.
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J'eusse peut-être réussy en la géométrie, sinon que j'avois la nriain trop maladroite à manier la règle et le compas et les instrumens dont l'on se sert à mesurer les hauteurs et les longueurs, ce qui me rendoit incapable de pratiquer ce que je savois par théorie , et toute ma suffisance n'alloit point plus avant qu'à démontrer une proposition d'Euclide après l'avoir bien conçue.
L'arithmétique estoit celle que j'ay le mieux entendue ; mais je formols et arrangeois si mal mes chiffres que je ne les pouvois reconnoistre , et le plus souvent j'estois réduit, après avoir brouillé deux ou trois feuilles de papier, à faire par cœur mes divisions et mes multiplications, en me servant , pour soulager ma mémoire , de certaines règles brèves que j'avois inventées par les parties aliquotes et aliquantes.
Vous pouvez bien reconnoistre par cette lettre et par toutes celles que je vous ay cy-devant escrites que je n'ay jamais seu escrire ni exprimer mes pensées en ordre ; outre que ma lettre est fort mauvaise, je n'ai point de liaison en ma prose, ni de style formé.
Voilà ce que j'avois résolu de vous dire par l'avis de mon confesseur, qui m'a ordonné de me mortifier de la vanité que j'ay eue de savoir faire des vers, et cela servira de mémoire à M. Ménage pour la satyre que je l'ay prié de faire contre mon ignorance, pour mettre au-devant de mes oeuvres. Ceux qui prennent le soin de ma conscience me défendent de publier mes vers où il y a des pensées trop libres, et il me sera plus aisé de leur obéir et de suivre le conseil de l'E-
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glise en cette occasion qu'à l'auteur de Théagènés et Chariclée , qui aima mieux renoncer à un évesché qu'à son roman.
Je vous prie de me permettre de vous demander en cet endroit si vous avez reçu une longue galimafrée que j'avois commencée, en achevant mes vendanges , par ces mots : Adieu paniers, vendanges sont faites , et où il y avoità la fm deux histoires véritaoles que j'avois mises en vers burlesques pour les donner à M. Conrart. Ce sont, de toute cette nature de poésie, celles que je regretterai le moins si je suis obligé de les supprimer; car pour la première, qui commence Robin , en faisant ses adieux ,
il seroit nécessaire de s'expliquer par une façon de parler qui convinst au lieu où l'on estoit, et à la personne qui estoit enfermée dedans , ce qui ii'est pas aisé sans faire un hiatus et réduire au singulier comme cecy ' :
Ouvre ! il y a deux trous ; ouvre ! de par le diable! Nous nous y placerons commodément tous deux,
au lieu de la façon dont je l'ay mis :
L'aisement a deux trous , etc.,
parce que de se réduire à ne parler que de l'aisement, cela n'aurolt aucune pointe, et je ne say si l'on se pourroit servir de l'interrogat comme cecy :
N'avez-vouspasdeuxtrous? Ouvrez, depar le diable!
I . Comment n'être pas frappé de la bonne foi, digne de La Fontaine, avec laquelle Racan soumet ici ses doutes poétiques sur de pareilles balivernes à ses graves correspondants ?
Racan. — I. . n
3î8 Lettres de Racan.
ou comme cecy :
Vous avez là deux trous.
Voilà ce qui se peut dire pour la première ; et pour l'autre , je la trouve un peu trop longue , aussi bien que cette lettre , et crains qu'elles ne vous soyent également ennuyeuses ; mais je ne me puis lasser de m'entretenir avec les personnes que j'honore comme M. Chapelain, M. Ménage et M. Conrart.
Je suis à tous trois,
Messieurs ,
Très humble et très obéissant serviteur.
Racan.
Le novembre iéj6.
Lettre XL A M. CHAPELAIN
ONSIEUR,
Je suis dans votre sentiment d'attribuer la négligence qu'a eue M. Ménage à produire à M. Conrart et à vous ma première lettre au seul manque de sa mémoire, et ne puis croire, après l'estime qu'il a faite de mes vers, qu'il eust fait si
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peu de cas de ma prose , sinon qu'il ayt eu de la commisération de sa langueur, et qu'il ne l'ayt pas jugée digne d'estre veue par des jugemens si raffinez que sont les vôtres. Il' y a des esprits d'une trempe si dure et si fine qu'ils demeurent toujours en une mesme assiette et ne se peuvent jamais amollir ni ployer, pour quoy que ce soit. Tous les héros ne sont pas capables de poser la massue pour prendre la quenouille ; et si le vieux Caton a esté quelquefois surpris à cheval sur un baston avec ses enfants , c'estoit dans le bel âge du monde, où les philosophes estoyent aussi enjoués que sont les enfarinez de ce temps-cy. A présent que le monde est sur son retour, il ne faut pas exiger des grans hommes de si basses complaisances, et dans toute la république des belles-lettres peut-estre ne se trouvera-t-il que vous seul qui ayez la même tendresse pour vos escolier>-<fue le vieux censeur avoit pour ses enfans, '^près tout, donnez tel nom qu'il vous pféîra à ma prose , de galante , de naïve et d'enjouée , je suis résolu de me tenir dans les préceptes de mon premier maistre, et de ne chercher jamais ni nombre ni cadence à mes périodes, ni autre ornement que la netteté de bien exprimer mes pensées.
Ce bonhomme ' comparoit la prose au marcher ordinaire, et la poésie à la danse, et disoit qu'aux choses que nous sommes obligez de faire on y doit tolérer mesme négligence, mais que ce que nous faisons par vanité , c'est estre ridicule
1 . Bonhomme a probablement ici le sens de vieillard, qu'il avoit fréquemment dans ce temps-là.
J40 Lettres de RACi^N.
que de n'y être que médiocre. Les boiteux et les goutteux ne se peuvent pa^ëmpescher de marcher, mais il n'y a rien quî'les oblige à danser la valse ou les cinq pas. Les pédans et les Bas-Bretons sont quelquefois obligez d'écrire en françois, mais on ne les force point à faire des odes ou des sonnets, et l'on ne sauroit faire une bonne raillerie des grimaces que font les premiers en leur marcher ordinaire, pourveu qu'ils ne se produisent point dans le bal , ni des mauvaises phrases et des latinitez que feront les autres dans leur prose, pourvu qu'ils ne montent point sur le Parnasse , et qu'ils se contentent de s'en servir à escrire à leurs amis familiers , comme je fais.
Je me fais fort pour l'Académie qu'à cette condition qu'ils ne gasteront point notre poésie de leurs phrases latines , on permettra à ces docteurs du pays latin d'escrire en prose françoise avec autant de négligence que moy, comme l'on fera aux impotens de se promener au Cours et aux Tuilleries en telle posture qu'ils voudront. Il n'y a jamais eu que les sectateurs de Belleville et de Balzac qui ayent voulu nous obliger à avoir toujours la jambe tendue dans nos promenades , et l'esprit dans nos lettres familières. Je croy que vous ne serez pas de leur sentiment; c'est pourquoy je ne vous avertis point de la résolution que j'ai prise de ne me jamais divertir du conseil de mon premier maistre, quelque avis que vous me donniez au contraire. C'est en cela seul que vous ne trouveriez pas en moy la même docilité que vous avez trouvée quand vous m'avez fait l'honneur de corriger mes vers.
Je ne say point d'autre fmesse pour polir ma
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prose quand elle doit estre veue en public que de la rescrire plusieurs fois, comme les orfèvres passent l'argent par plusieurs fontes pour le raffiner; et certes , l'Académie et ma réputation avons grande obligation au jeune levron enfenné qui mangea ma harangue et qui m'obligea de la rescrire par coeur. Si elle eust paru au mesme estât que je l'avois apprestée pour le disner de ce folastre animal, elle eust agacé les oreilles délicates de ces Messieurs, comme font des bruits trop avancez , et m'eust fait chasser comme un rustique du cabinet des Muses.
J'ai veu des Gascons qui ne pouvoient comprendre que la politesse des lettres pust compatir avec les qualitez éminentes d'un homme de guerre, et quand on leur disoitque quelqu'un de leur pays et de leur connoissance escrivoit bien en prose et en vers, ils ne manquoient jamais de répartir qu'il esioit fort homme d'honneur.
Il y a céans un gentilhomme qui me touche de fort près, qui, après avoir esté sept ans au collège, s'est défait de son latin comme d'un habit indécent à un cavalier, et a creu que c'estoiî assez imiter la valeur, la bonne conduite et la gentillesse des mareschaux de Toiras, d'Effiat et de feu Chantai, que d'imiter leur mauvaise orthographe. Pour moy, je ne passe point si à coup d'une e.xtrémité à l'autre, et crois pouvoir estre soldat sans estre tout à fait brutal. Il est vrai que j'estime qu'un peu de négligence sied bien dans les lettres que les personnes de nostre profession esaivent à leurs amis familiers, et voudrois pouvoir trouver un milieu entre le style de Balzac et celui du pays d'Adieusias; c'est ce que je cherche avec
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autant de soin que la quadrature du cercle , et ce que je ne trouverai jamais ; et pendant que je seray en queste d'un milieu tant désiré , où je crois que consiste le style d'un honnête homme, je me suis résolu de commencer les lettres que je vous enverrai sans préparation , et de laisser conduire ma plume au hazard , comme mes pas dans mes promenades, où, quelquefois, quand je me suis proposé d'aller le long de mes ruisseaux cueillir quelque fleurette champestre pour vous présenter, ma rêverie m'emporte au travers des landes , où je ne trouve que des ajoncs et des bruyères; et je vous confesse qu'en ouvrant votre dernière lettre , il m'est venu une sueur froide au front quand j'ai lu que celle qu'on avoit mise aux mains de M. Ménage avoit été égarée, et que vous m'ordonniez de la refaire. C'estoit me réduire à l'impossible , et tout ce qui se pouvoit exiger de ma mémoire estoit les deux historiettes en versburlestjues, dont j'eusse peut-estre pu me ressouvenir, sinon que j'avois promis à mon confesseur de ne penser jamais aux vers de cette nature. Je me dispenseray pourtant encore, pour cette fois, de vous remercier des bons avis que vous me donnez sur cette versification ; si j'y manquois, je croirois, au lieu d'une œuvre de l'iété et d'obédience, de faire une action d'ingratitude qui ne seroit approuvée ni de Dieu ni des hommes.
Je commencerai donc mon compliment de l'obligation que je vous ai de me permettre l'hyatus en la première. Je vous confesse que vous avez esté en cela plus indulgent que feu mon maistre, qui jamais ne l'a voulu souffrir en pas un
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de mes vers. La qualité qu'il avoit de père luxure ' lui attribuoit juridiction sur toutes les affaires des B..., et ce fut en ce tribunal qu'il jugea assez favorablement de ces friponneries de page quand elles arrivèrent, et qu'il m'ordonna de mettre la première en vers. J'en avois déjà fait les deux derniers ; mais quand il reconnut, après l'avoir bien tastée , que l'on ne la pouvoit exprimer heureusement sans l'hyatus, il révoqua son ordonnance et me conseilla de n'y plus penser. Pour la seconde, il ne la trouva jamais bonne que pour faire un entretien gaillard dans le cercle de madame de Lacroix , où elle fut produite ^. Il en trouvoit l'intrigue trop embarrassée pour la mettre en vers. Je trouve toutes les corrections que vous y faites fort raisonnables, mais je vous demande la permission d'appeler de vous-mesme à vous-mesme, comme l'on fit autrefois du roy endormy au roy éveillé , pour celle de sous l'habit pour dans l'habit. Il me semble que sous ne dit pas du tout assez ; l'on dit sous un poile et sous un dais , et non pas sous un manteau ni sous une robbe ; l'on dit sous un toit et sous un porche , et non pas sous une chambre ni sous une salle ; et semble que l'on ne doit dire sous que de ce qui est sur notre teste pour l'ornement ou pour nous garantir des injures de l'air, et que dans se doit dire de tout ce qui nous environne. Je vous con-
1 . C'est là un des faits qui ne se trouvent que dans le manuscrit des Mémoires pour la vie de Malherbe et dans Tallemant des Réaux.
2. Tallemant cite en effet cette grivoiserie comme racontée par Racan dans le monde , sans dire que cela eût été tourné en vers.
Î44 Lettres de Racan.
jure dy penser. Pour ce qui est de croix pour croy, j'ai autrefois ouï dire : Jouer à croy et kpile, et non pas à croix et à pile. Toutefois, j'acquiesce à vostre jugement sur ce sujet , encore que j'y perde ce vers :
Elle en a la pile et la croy,
qui donnoit quelque ornement pour exprimer la ressemblance d'une réale d'Espagne à une pistole. Au reste, réjouissez-vous, cette lettre ne sera pas si longue que les autres : il faut que je ménage le temps qui me reste pour mettre mon cantique de Judith au net; je le viens d'achever, et vous l'enverrois dès ce voyage si j'avois mon maistre maçon pour le transcrire. Vous serez estonné quand vous saurez que je fais tout à la fois ces badineries que je vous envoyé , des vers burlesques, un mémoire de mes affaires d'importance , pour laisser après ma mort à ma famille, et le cantique de Judith. Les deux premiers, je ne les fais que l'après-disnée, par divertissement, pour m'empescher de dormir ; et les deux autres, j'y employé toutes les forces de mon esprit et y travaille de mon mieux , au mémoire pour l'intérest du repos de ma famille, et à l'autre pour ma réputation, et je me suis ressouvenu à ce propos de ce que disoit Malherbe à ceux qui lui montroyent de méchans vers pour en avoir son avis. Après leur avoir demandé s'ils estoient condamnés à faire des vers ou à estre pendus, il leur disoit qu'à moins que cela ils n'en dévoient point faire , et qu'il ne falloit jamais hazarder sa réputation que pour sauver sa vie. Je travaillerai encore cette semaine à ce cantique devant que de
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vous l'envoyer pour l'achever de polir. Je désire le mettre en état qu'il ne donne point de sujet à M. Ménage de perdre la bonne opinion qu'il a de mes vers et de me rendre digne de la qualité que vous me donnez tous trois de , Monsieur,
Votre etc. '.
Je viens de me ressouvenir que quelquefois , au sujet des déguisemens, l'on dit : Il s'estoit déguisé sous l'habit d'un prestre; et toutefois je trouve encore dans l'habit plus général, quoyque l'autre pourroit passer en cela seul. C'est mon jugement, que je soumettray partout au vostre.